‹ Conseils sur l'art d'écrire; principes de composition et de style a l'usage des éleves des lycées et colleges, et de l'enseignement primaire supérieurChapitre 27 sur 53 · DU MEILLEUR PLAN. — DU PLAN IDÉAL ET DU PLAN NÉCESSAIRE · texte numérisé non relu

DU MEILLEUR PLAN. — DU PLAN IDÉAL ET DU PLAN NÉCESSAIRE

Buffon a très bien indiqué comment devait se faire celle partie si importante du travail de Técrivain.

« Avant, dit-il, de chercher l'ordre dans lequel on présentera ses pensées, il faut s'en être fait un plus général et plus fixe, où ne doivent entrer que les premières vues et les principales idées . c'est en marquant leur place sur ce premier plan qu'un sujet sera circonscrit et que l'on en connaîtra l'étendue; c'est en se rappelant sans cesse ces premiers linéaments qu'on déterminera les justes intervalles qui séparent les idées principales, et qu'il naîtra des idées accessoires et moyennes qui serviront à les remplir... «JTest faute de plan^ r.'ftst. pniir n'avoir p^s a«isP7 réflA^I^j spf son objet qu'un homme d'esprit se trouve embarrassé et ne ^"sîllt par Où comnien'(?ëFirecri)'e. II aperçoit à la fois un grand Iioillbi'e d'idées ; et comme il ne les a ni comparées ni subordonnées, rien ne le détermine à préférer les unes aux autres : il demeure donc dans la perplexité. Mais lorsqu'il se sera fait un plan, lorsqu'une fois il aura rassemblé et rais en ordre toutes les pensées essentielles à son sujet, il s'apercevra aisément de 1 l'instant auquel il doit prendre la plume, il sentira le point de ' maturité de la production de l'esprit, il sera pressé de le faire

éclore, il n'aura même que du plaisir à écrire

« Pour bien écrire, il faut donc posséder pleinement son sujet; il faut y réfléchir assez pour voir clairement l'ordre de ses pensées, et en former une suite, une chaîne continue, dont chaque point représente une idée ; et lorsqu'on aura pris la plume, il faudra la conduire successivement sur ce premier trait, sans lui permettre de s'en écarter, sans l'appuyer trop inégalement, sans lui donner d'autre mouvement que celui qui sera déterminé par l'espace qu'elle doit parcourir *. »

Voilà bien comme il faut procéder. De la foule des matériaux accumulés, on lire quelques idées maîtresses, qui

i. Discours sw le style.

sont comme la solide charpenle de l'ouvrage; puis, s'attachanl à chacune d'elles successivement, on en fait le cenlrtautour duquel on groupe une série d'idées moins essentielles et plus particulières. Passant encore en revue chacune de ces séries, on prend chacune des idées qui lescomposent comme le petit centre d'un groupe inférieur, et l'on ne s'arrête que lorsqu'on a épuise les idées que l'analyse du sujet avait fournies, lorsque sont déterminés ainsi la place de chaque partie dans le tout, et son rapport au tout et aux autres parties.

On se tromperait gravement si l'on pensait qu'il n'y a qu'un plan de chaque sujet : chercher ici l'absolu est pure chimère. L'ordre s'impose dans une démonstration mathématique, où, abstraction faite des sentiments personnels, tout le monde opère sur les mêmes données et tend au même but. Dans une composition littéraire, la sensibilité de l'écrivain, celle de l'auditeur ou lecteur, l'occasion, mille circonstances, l'information plus ou moins complète, le penchant de l'esprit vers tel ou tel genre de preuves, interviennent sans cesse et font que, sur chaque sujet, il y ,i autant de plans possibles qu'il y a de gens pour le traiter, et que le même homme, h deux moments dillérenls, peut suivre deux difTérents plans.

Ainsi Bossuet, prêchant sur la Proviclcnrc a Dijon et à Paris, compose deux discours tout j\ fait dissemblables par l'ordre et le tour particulier des pensées. Le rapport des parties est changé : ce qui était au premier plan passe au second, cl réciproquement. Le fond commun des doux sermons est que le désordre apparent des choses humaines est réglé par la main divine, que, l'ordre se rétablissant au dernier jour, les heureux de ce monde auront à trembler, et la lrisl«;sse des misérables pe tournera en éternelle joie. Mais, à Dijon, devant un public de petites gens de province, Bossuel rassure cl console : il fait éclater en pleine lumière

la compensation infinie que les affligés de la vie terrestre recevront dans le ciel. A Paris, écouté d'une assemblée de riches, de grands seigneurs, de courtisans, il étonne, il menace : il prédit les tortures sans fin du mauvais riche. La diversité des auditoires a déterminé ainsi la diversité des plans.

Souvent il arrive que le plan le meilleur dans la circonstance n'est pas le meilleur absolument : un plan idéal, d'une régularité, d'une exactitude, d'une proportion parfaites, ne servirait souvent qu'à accuser les lacunes de notre pensée et les faiblesses de notre science. On ferait des têtes de chapitres sous lesquelles on n'aurait rien à mettre; ces trous, devant lesquels le lecteur serait brusquement arrêté, l'empêcheraient de nous suivre où nous voulons le mener, et lui ôteraient toute confiance. L'amour de la symétrie ne doit pas aller si loin. Il ne s'agit pas de mentir et de masquer son ignorance d'une aventureuse assurance. Il faut dire ce qu'on pense, ce qu'on sait, laisser le reste, ne pas soulever les questions qu'on ne peut résoudre : au lecteur de faire la critique de notre œuvre, de mesurer notre science, d'estimer la droiture de notre raisonnement. Nous étant fi.xé un but, il s'agit de choisir la voie le plus rapide pour y atteindre, la plus sûre pour y conduire autrui : il ne faut pas, sous prétexte de franchise et de hardiesse, aller par les endroits où l'on est certain de se casser le cou.

Au point de vue de l'ordre idéal, rien de plus mal ordonné que le Discours de Démosthènc sur la couronne, le chef-d'œuvre peut-être de l'éloquence humaine. Le sujet est la défense de Ctésiphon, accusé d'avoir fait illégalement décerner une couronne à Démosthène par le peuple athénien. Au fond, c'est Démosthènc lui-même qui est visé, et sa politique. De plus, la légalité du décret de Ctésiphon est difficile à soutenir. Ces deux considérations ont amené l'auteur à un plan bizarre, disproportionné, qui semble

défier les méthodes traditionnelles et les préceptes de recelé , mais d'une habileté supérieure , singulièrement ajusté à tous les besoins de lu cause, et, dans le mépris de toutes les règles oratoires, fidèle à la loi suprême, qui est de persuader. Que fait-il ? Il étrangle la discussion sur la légalité du décret, qu'il glisse au milieu de l'apologie de s.i politique, entre deux parties très étendues, dont la seconde est mêlée de toutes les invectives et de toute la dilVamation qui peuvent rendre odieux son adversaire Eschine.

Il est bon d'avoir conçu le plan idéal qui cmvient au sujet, et d'essayer de le remplir : si l'on n'y peut parvenir, on s'efforcera d'en rapprocher le plus qu'on pourra le plan qu'on arrêtera conformément à ses forces et aux nécessités accidentelles. Cet effort exaltera l'esprit, l'empêchera de se satisfaire à bon compte et de poursuivre par les petits moyens le succès du moment. Au reste, quel que soit le plan que l'on adopte, on devra toujours se soumettii à certaines conditions, sans lesquelles l'œuvre ne saurait sr tenir. Dans l'irrégularité apparente, il y a toujours certaim s lois essentielles qu'il faut respecter. l']t ces lois sont les mêmes pour l'œuvre de haute littérature et pour la modeste composition de collège : l'écrivain rompu à tous lesecrets de l'art doit s'y asservir, et el'os soutiennent rcnfanl qui s'essaye à écrire. Impérieusement salutaires, elles résultent de la nature des choses et de la forme immuable de l'esprit humain.

CHAPITUK IV

Page 1