CHAPITRE IV
LE DÉVELOPPEMENT GÉNÉRAL DE l'ESPRIT EST NÉCESSAIRE POUR BIEN ÉCRIRE, AVANT TOUTE PRÉPARATION PARTICU- LIÈRE.
Tout revient donc là : habituer l'esprit à réfléchir, à penser sans cesse, lui donner de la pénétration : de sorte que rien ne lui soit insignifiant, que tout ce qu'il aperçoit éveille en lui quelque idée; que ses idées soient dans un perpétuel mouvement, au lieu de se déposer dans un coin de la mémoire, pour y dormir comme de vieux papiers dans la poudre des archives; qu'elles se heurtent, s'associent, jgroupent, se multiplient par leur incessante activité; qu'elles se renouvellent au contact des impressions récentes, s'agrandissent, se modifient. Il faut pour cela une volonté forme et constante, une allonlion soutenue, une réflexion laborieuse : mais, par le temps et l'habitude, Teirort disparaît; les idées restent dans l'esprit vivantes, actives, efficaces et fécondes; rien ne s'y perd, tout y germe. Si on a été attentif à regarder en soi comme nu dehors, si on a essayé de noter ses émotions, d'en saisir les causes, les cflets, les nuances, les degrés, la communication ira se resserrant chacjue jour entre la sensibilité et rintelligcncc; les émotions mulliplicront les idées, re8|)ri! affinera le cœur, et la subtilité du jugement s'augmenter avec la délicatesse du sentiment. Alors on pourra bien écrira et l'on écrira bien nalurcllemcnt, sans s'emliarrasser d( règles de la rhétorique. Il suffira do quelques conseils bien «impies, bien évidents pour former le style; quand l'esprit saisit bien, quand le cœur sent bien, quand ou a échappe à
PRÉPARATION GÉNÉRALE lo
la tyrannie paresseuse de la mémoire, on n'écrit jamais mal et l'on est tout près de bien écrire.
L'art d'écrire s'apprend donc en même temps qu'on apprend la littérature, l'histoire, les sciences, par cela même qu'on les apprend, en même temps qu'on avance dans la vie, par cela même qu'on vit : l'étude et l'expérience sont les vraies sources de l'invention et du style. Si l'on a bien appris, si l'on a bien vécu, c'est-à-dire comme un être actif et conscient, toutes les connaissances et toutes les émotions antérieures concourront insensiblement dans tout ce qu'on écrira, et, sans qu'on puisse marquer précisément l'empreinte d'aucune, elles se mêleront dans toutes nos pensées et dans toutes nos paroles, comme on ne saurait dire quelle leçon de gymnastique ou quel aliment entre tous a donné au corps la force dont il fait preuve un certain jour au besoin.
Cellerichesse d'impressions antérieures est ce qui fait lo prix du naturel et de l'abandon dans les lettres de 3Ime de Sévigné. Il n'en est point où les anciennes lectures, les conversations d'autrefois, la réflexion habituelle sur soi-même, et les méditations intimes ne collaborent à l'émotion présente. Si elle écrit au courant de la plume une page qui est un chef-d'œuvre, c'est qu'elle avait au cours de toute sa vie lu, pensé, causé ; c'est que dans son intelligence toujours active les sentiments, les idées circulaient incessamment comme le sang dans son corps et entretenaient la vie; que toute son âme était toujours debout, prête au service, et que chaque mot, chaque phrase^tait le produit et l'expression de toute son existence intellectuelle et morale.
N'allez pas croire qu'il lui suffise de connaître la mythologie et le poème du Tas^e pour écrire la fameuse lamentation sur ses arbres abattus; une mémoire d'écolier aurait teinté le sentiment de pédanlisrae, et tout était gâté. Mais il a fallu un esprit pénétré de poésie, une imagination exci-
Inble et prompte à transfigurer ses impressions, et, pardessus tout, cette pudeur des âmes délicates qui voile rémolion d'un sourire et élude par la fantaisie l'expressioa trop poignante de la réalité.
Pour écrire six lignes sur la mort de Louvois, ce n'a pas été trop d'avoir entendu Bossuet et Bourdaloue, d'avoir médité sur Pascal et sur saint Augustin ; mais, ainsi préparée, elle a vu l'inexorable main de Dieu qui renversait Louvois et sa grandeur, elle l'a dit tout bonnement, et ce qu'elle a dit tout bonnement est sublime.
Vous pouvez aimer votre vieux jardinier, sans être capable d'écrire ces simples mots : « Maître Paul vient de mourir; notre jardin en est tout triste ». Mais une âme fine et philosophique qui ait senti ce que la présence de l'homme met d'intérêt dans les choses inanimées, ce que l'indilTérente sérénité de la nature a de navrant, quand disparaît ce bonhomme qui allait, venait, bêchait, taillait, introduisant le mouvement, la variété, la vie, peuplant ce désert à lui seul, âme de ce petit monde; une imagination imbue de poésie païenne, qui exprime la tristesse de cette impassibilité môme, et mette en deuil pour le vieux jardinier les fleurs éternellement belles et souriantes, peuvent seules dicter C('lt<î l)n";v(; parole, oii l'on cnlcnd un vr\\o d'IIoiiirro et de \iruilr.
La picnilude expressive du style est 1 cilol nalurcl d une masse d'impressions accumulées. Le mol spirituel, ému, lillorcsque, sublime, germe sans cflbrt et s'épanouit sur le riche fond de la vie morale : c'est le prolongctnent extérieur cl le dernier terme d'une longue série de bcntiuionls intimes et d'idées inexprimées.