LIVRE V, CHAPITRE II
partir de la première, vont pour ainsi dire croissant en absurdité.
La mort, lente ou instantanée, qui résulte d'une lésion faite à une partie, souvent très limitée, de tel organe essentiel (et fût-ce le nœud vital de Flourens), ne prouve en aucune façon que cette partie soit le lieu de l'élément vital : car à ce compte il faudrait dire que le siège de la vie est partout , toute blessure, insignifiante en apparence, faite même à une extrémité, pouvant devenir promptement mortelle dans de certaines conditions. Une blessure devient mortelle, non parce qu'elle détruit l'habitation de I'élément vital, mais parce que, directement ou indirectement, elle rend impossibles les fonctions de tel ou tel organe essentiel. Une blessure faite au nœud vital, par exemple, est instantanément suivie de mort, parce qu'elle arrête la respiration, par paralysie des muscles qui y coopèrent, et nullement parce qu'elle expulse la vie de son siège.
L'élément animique est certainement confiné dans l'organisme, mais il n'y a dans cet appareil en entier aucun point dont on puisse dire, sans heurter par trop les faits : c ici est le siège de la vie. » L'élément animique n'occupe donc point un espace, dans le sens ordinaire que nous attachons à cette expression.
Cette assertion, au premier abord, semble paradoxale ou tout au moins contradictoire dans les termes: ce qui est confiné dans un organisme peut-il ne pas y occuper un lieu dira, en effet, chacun. La négation que renferme cette question dérive cependant d'un point de vue tout à fait faux sur la nature des choses.
Tout ce qui existe, tout ce qui a un caractère de réalité objective, est nécessairement dans l'espace: mais peut y être de deux manières bien distinctes. Un élément constitutif de l'univers est nécessairement dans l'espace: mais il peut, dans une partie même géométriquement définie de l'étendue,
occuper ou ne pas occuper lui-même l'espace inclus. Ainsi Télément dynamique (chaleur, lumière, électricité...) se trouve certainement à un autre état dans les corps qu'il force les atomes matériels à constituer, qu'en dehors des corps; il, y est donc, en ce sens aussi, confiné; mais de là ne résulte aucunement qu'il y occupe un espace et un volume définis, la forme qu'il affecte dans l'espace, par suite de la constitution des corps, ne lui est en aucune façon essentielle. A bien plus forte raison en est-il ainsi de l'activité spontanée qui, par son existence objective, constitue Télément animique ou vital. Il est, disons-nous, confiné temporairement dans l'instrument qu'il s'est organisé à l'aide des éléments du monde inanimé ; mais de là ne résulte en aucun sens qu'il y occupe un lieu, qu'il ait une forme effective. C'est à cette considération si essentielle, et pourtant si élémentaire, si facile à saisir, que la plupart des personnes ne se donnent pas la peine de réfléchir; et c'est de là que naissent ensuite tant de tendances erronées, qui s'incrustent en quelque sorte d'une manière indélébile en nous.
IV. Parmi ces tendances évidemment fautives, l'une des plus frappantes est précisément celle que nous avons à prêter une forme définie à la partie pensante de notre être. Dès que nous portons nos réflexions sur l'essence de notre âme, de notre nous-même, nous cherchons à nous Ja représenter; le plus souvent nous lui donnons l'apparence de notre propre corps, perfectionné, épuré. El ce n'est pas l'homme simple et inculte seul qui procède ainsi; c'est certainement la grande majorité des esprits même cultivés. Le matérialisme est condamné à dire que tout ce qui est a une forme et occupe unespace: si celte doctrine ne niait Dieu et l'âme, elle serait condamnée à leur adjuger une forme et des limites définies ! Mais de ce côté, chose curieuse, le spiritualisme mystique a singulièrement renchéri sur son antagoniste. Non seulement, comme je l'ai déjà dit plus haut, il s'est plu à nous do-