‹ Conséquences philosophiques et métaphysiques de la thermodynamique. Analyse élémentaire de l'universChapitre 149 sur 183 · LIVRE V, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE III

nullement la pensée proprement dite, c'est-à-dire la conscience , la pleine connaissance des actes et la pleine liberté de les exécuter ou non à un moment donné.

Chez l'homme, les actes instinctifs ne sont pas absolument nuls , comme on le dit parfois , mais ils sont très rares , et ne se rapportent qu'à notre extrême enfance. Mais leur examen, par un retour sur nous-mêmes, n'en est pas moins 1res significatif. Dans ces rares moments où nous parvenons à concentrer notre mémoire sur nos premières sensations, beaucoup d'entre nous sans doute se rappellent cette époque de la vie où tous nos actes étaient dictés par une puissance inconnue; où nous étions mus pour ainsi dire fatalement, et où cependant déjà nous avions conscience de tout ; où nous percevions vivement; où, chose singulière, notre volonté était bien libre, tout en ne commandant que ces actes enseignés par la nature seule : n'étions-nous pas alors déjà des êtres pensants et intelligents ? Aurions-nous donc raison de dire que l'animal n'est pas un être intelligent et pensant, alors même qu'il serait destiné à rester stationnaire dans cet état où nous passons primitivement , alors même qu'il ne ferait qu'exécuter avec connaissance des actes enseignés par la nature seule? C'est, si l'on y regarde bien, cette connaissance de nos actes, ce sentiment de nous-mêmes , qui constituent le plus évidemment notre animisme. Pourquoi l'homme , au milieu des plus grands maux, dans les plus affreux supplices même, redoutet-il encore l'idée du néant ? Ce n'est certes pas parce qu'il regrette quelques plaisirs, quelques jouissances, ni parce qu'il craint de perdre la faculté d'abstraire, de raisonner. Mais il redoute de voir s'éteindre ce je ne sais quoi d'indéfinissable, qui est la conscience de lui-même, qui fait qu'il se sent, qui constitue, en un mot, pour nous tous la vie, le sentiment, la pensée. L'animal (j'emploie à dessein ici le singulier collectif), l'animal vit et sent qu'il vit. Il a comme nous peur du trépas. Parce seul fait, nous ne pouvons plus raisonnable-

ment dire qu'il ne pense pas : quand bien même tous ses actes seraient instinctifs.

L'une des objections , prétendue la plus puissante, qu'on ait faite contre l'intelligence des animaux, est cellerci : l'animal exécute des actes non étudiés , que l'homme n'arrive pas même à imiter après une étude prolongés ; s'il les exécutait avec réflexion, son intelligence serait bien supérieure à celle de l'homme : donc elle est nulle. Cet argument est fort baroque en lui-même, Nous ne devons, en effet, nullement nous étonner de voir les œuvres de l'instinct proprement dit surpasser parfois , en un sens , celles de la pensée pure : celles-ci étant le prix de l'observation , de l'expérience de la combinaison réfléchie, ne peuvent qu'être imparfaites dans leur origine; celles-là étant tracées à l'avance dans l'essence même de l'être, possèdent d'un coup toute leur perfection si admirable. Cette perfection même caractérise seulement un être qui n'est pas appelé à un progrès ultérieur élevé ; mais elle n'exclut à aucun titre la conscience des actes , qui est au fond le signe le plus élémentaire et le plus essentiel de l'âme. Ce qui est visible, c'est que l'instinct détermine, sous forme négative , le titre, le rang de l'être vivant dans la série. Plus les actes instinctifs sont nombreux, moins l'être est perfectible, c'est-à-dire moins il est capable d'un développement successif par l'expérience des faits acquis ; et par conséquent , plu/9 il est inférieur en rang. Chez l'homme , qui est appelé au progrès indéfini, fins* tinct est inutile, ou, pour bien dire, il enraierait le progrés. Aussi, chez nous, les actes instinctifs n'apparaissent-ils que pendant une très petite période de notre enfance,

Je dis que la hauteur de l'être vivant en titre et en fonctions est en quelque sorte en raison inverse de l'étendue de l'instinct. Cette étendue varie étrangement d'une espèce animale à l'autre; bien plus, elle varie étrangement entre les divers individus d'une même espèce. Chez quelques espèces, les manifestations de l'instinct proprement dit deviennent très

Page 1