‹ Conséquences philosophiques et métaphysiques de la thermodynamiqueChapitre 117 sur 171 · LIVRE V, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE II

faite avec les fonctions psychiques et physiques que doit remplir l’être ici-bas. Entre cette forme et le caractère moral de l’être vivant il existe une connexion tellement intime que l’un se connaît par l’autre. La douceur, la férocité, la lâcheté, la ruse, le courage, se traduisent chez l’homme, comme chez l’animal, par une apparence propre, sur laquelle aucune méprise n’est possible pour l’œil exercé. L’animal , chez qui une Providence bienveillante a substitué l’instinct, c’est-àdire une somme de connaissances spéciales, innées, à la connaissance que nous n’acquérons que par une expérience répétée, l'animal reconnaît, en général, un ami ou un ennemi au premier coup d’œil. Dans les classes supérieures des êtres organisés , le jeu de la physionomie , c’est-à-dire la forme en ce qu’elle a de variable, peint à tout moment l’état passionnel de I’élément AMMiQUE ; au seul aspect de la figure nous reconnaissons la passion qui règne en ce moment chez l’être que nous aimons, chez celui que nous méprisons. Et ici encore, l’animal lui-même ne s’y méprend pas : il sait quand il doit fuir ou non son ennemi. A l’intonation seule de la voix du jaguar, le paisible ruminant des savanes devine si son redoutable persécuteur est en chasse ou s’il est repu. Entre l’état passionnel, habituel ou passager, de l’être vivant, et les formes constantes ou passagères de son organisme, il existe, en un mot, une connexion si continue cl si intime, qu’elle constitue un rapport évident de cause à effet. Les formes physiques de l’être ne sont, à dire vrai , que des pensées réalisées à l’aide des éléments du monde inanimé. Soutenir qu’une force vitale, mais nécessairement aveugle, agissant simplement d’après des lois fixes établies dès l’origine des choses , puisse travailler à l’avance pour l’âme , en prévision de tous ses besoins , de l’exercice de toutes ses facultés, c’est donner pleinement gain de cause au pandynamisme le plus radical. Si les forces et la matière étaient assez intelligentes pour agir toujours d’après le meilleur plan en faveur

UNIVERS ANIMÉ

üc l’être animique, elles seraient assez intelligentes aussi pour penser ; et cet être animique deviendrait une absurde superfétation.

L’idée bizarre d’une distinction entre la vie, considérée comme cause des phénomènes organiques, et l’âme, considérée comme principe pensant, a une origine multiple, mais très facile à apercevoir.

Au point de vue historique, elle est en vérité fort triste à constater. Bien des médecins, des physiologistes, des anatomistes, n’ ayant jamais rien trouvé au bout de leur scalpel (je me sers d’une expression consacrée), ont été de tous temps portés h nier l’existence de ce qu’ils ne pouvaient palper, ou du moins à affirmer que ce qui échappe aussi complètement à nos sens ne saurait donner lieu à des phénomènes essentiellement visibles. Mais à une époque de foi aveugle , où , non seulement les assertions dogmatiques les plus impossibles , mais les idées superstitieuses elles-mêmes trouvaient dans l’autorité du jour un auxiliaire fidèle et l’appui d’une contrainte féroce et brutale , il eût été fort dangereux d’afficher publiquement un doute sur ce qui était considéré généralement comme sacré. Aujourd’hui même, cela n’est pas prudent; et en tous cas, c'est chez un médecin un mauvais procédé pour se faire une clientèle. L’invention' de la vie et de l’âme, considérées comme éléments radicalement distincts, était une solution qui mettait chacun en parfaite sécurité. Le sceptique s’emparait de la vie, dont il faisait désormais ce qui lui plaisait : une force, un fluide nerveux, un mouvement vibratoire , un ensemble de phénomènes qui résistent à la

mort ! Il concédait volontiers une âme à l’homme, et en

abandonnait le soin aux médecins spirituels, à condition qu’elle ne se mêlât plus des affaires du physiologiste. Grâce â cette habile flatterie faite au roi de la création, et surtout aux puissances du jour, il pouvait sans crainte, et sous une même rubrique, classer les bimanes, les quadrumanes, les

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oiseaux, reptiles. ... ; l’animal, la plante, avec le corps humain, se trouvaient réduits au rôle de simples machines, que l’on pouvait admirer comme telles sans se compromettre. En affirmant qu’il existe des êtres vivants sans Ame, on laissait supposer qu’il peut aussi exister des hommes sans âme! On changeait en une réalité une figure de rhétorique , trop souvent juste, hélas! J’ai stigmatisé ailleurs, et dans les seuls termes qu’elle mérite, celte concession faite par le matérialisme aux idées dominantes d’une époque. Lorsque, par suite de la lâcheté de ses adeptes, une doctrine philosophique descend à l’hypocrisie, elle est encore plus condamnable pour l’idée vraie qu’elle affecte d’accepter que pour l’erreur qui fait sa base !

La distinction entre la vie et l’âme a, disons-nous, une origine multiple : elle repose aussi sur des raisons plus avouables que celles que je viens de signaler, sur des raisons qu’un honnête homme peut du moins discuter sans avoir à rougir pour le prochain.

Je laisse complètement de côté les arguments déclamatoires qui ont prise sur tant de personnes, quant à la pureté de l’âme et quant à l’impureté prétendue du corps. Cette dénomination d’impures , donnée à certaines fondions physiologiques de notre corps , fùt-clle aussi fondée qu’elle est au contraire absurde, elle ne légitimerait pas encore l’odieuse imputation faite au Créateur d’avoir logé une âme pure et divine dans une impure prison, dont un autre être antagoniste, dont une force aveugle serait l’organisateur, le seigneur et maître! Ce qui est fort souvent impur, ce n’est point notre organisme, c’est l’usage que nous en faisons , ce sont les pensées de cette âme, qui se dit si pure. Cela n’est pas commode à avouer; mais notre bon sens et notre conscience nous crient que c’est là qu’est la vérité.

Passons donc à l’examen des arguments avouables et scientifiques.

UNIVEItS ANIMÉ.

Dans l’ordre de ses fonctions psychiques, l’un des attributs les plus distinctifs et les plus élevés de l’âme, c’est d’avoir continuellement la conscience de ses opérations; d’avoir presque toujours cette liberté, cette spontanéité d’action qui fait échapper à jamais scs actes aux mathématiques; c’est tout au moins de savoir encore ce qu’elle fait, alors même qu’elle n’est plus libre de faire ou non.

Le caractère saillant, au contraire, d’un grand nombre de fonctions de notre organisme, c’est qu’elles s’accomplissent à notre insu, souvent malgré nous, et en tous cas en dehors de l’empire conscient de notre volonté. Tout l’ensemble des phénomènes de nutrition et leurs conséquences : croissance, temps d’arrêt, déclin de l’être, renouvellement continu de ses parties constituantes etc., etc., tout cela s’accomplit à notre insu et, en apparence du moins, contre notre gré.

Celle opposition apparente de caractère entre les fonctions psychiques et les fonctions physiologiques de l’être vivant est frappante : elle forme la raison la plus spécieuse d’une distinction nominale entre l’élément animique et la prétendue force qui donne lieu aux phénomènes organiques.

Comment, dit-on, l’âme pourrait-elle diriger sans le savoir toutes les opérations qui se font dans notre corps?

Cette raison serait peut-être plus que spécieuse, elle aurait une valeur réelle si, entre les actes que nous exécutons avec pleine conscience, qu’il s’agisse de la pensée pure ou des mouvements du corps, et les actes qui s’accomplissent à notre insu dans notre organisme , il n’y avait pas tout un ensemble de phénomènes de transition qui lient de la manière la plus intime les extrêmes eu apparence inconciliables. Mais l’étude la plus superficielle de ce genre de phénomènes réduit complètement à néant la valeur objective de la raison ici discutée.

L’acte de la respiration , nous le savons tous, ne peut être interrompu impunément pendant untemps même relativement

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