LIVRE V, CHAPITRE II
ncrons , nous délirerons , nous serons ivres... Y aura-t-il pourtant en tout cela quoi que ce soit à conclure contre la liberté, la spontanéité, que dis-je, contre l’existence même de l’unité pensante? Le jugement relatif du témoin externe n’csl-il pas aussi faux, en ce cas, que le jugement absolu de celle unité pensante trompée par son appareil d’investigation et d’élaboration ? Cette unité n’est-elle pas rigoureusement dans la même position que chacun de nous , observateurs et hommes de science, lorsque nos télescopes, nos balances, nos thermomètres... sont mal construits ou dérangés? Quelques centigrammes de santonine, [iris à l’intérieur, nous font tout voir en vert; si nous n’étions informés de celte propriété, si personne n’était à côté de nous pour nous dire que rien n’est changé dans la couleur des objets, nous affirmerions que toute la nature s’est effectivement couverte d’un beau , mais bien triste voile vert. Résulte-t-il de là que la santonine agisse sur l’âme et la fasse déraisonner à l’endroit des couleurs? S’ensuit-il surtout que l’âme n’existe pas, et que c’est l’œil qui voit et non l’âme à l’aide de l’œil ?
L’alcool , l’opium , le haschisch , la belladone... , une foule de poisons, en un mot, agissent chacun d’une manière spécifique sur l’instrument sensitif ou sur l’organe de la pensée, y déterminent des troubles particuliers , en faussent les fonctions pendant un temps plus ou moins long, quelquefois pour toujours. Ces mêmes troubles, ou du moins des troubles du même ordre, peuvent naître parfois spontanément, c’est-àdire par une cause à nous inconnue. L’unité animique , mal servie ou trompée par son appareil sensitif, et ne pouvant plus contrôler ses propres opérations, juge alors à faux, déraisonne, divague, comme pendant le rêve. Tout cela est triste sans Joute ; il en découle surtout, en bien des cas , une triste et tardive leçon de morale; mais il n’en découle absolument rien qui justifie l’argument du matérialisme. Celui-ci est en toute hypothèse puéril, et c’est le moins qu’on en puisse dire.
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Son point üe départ, toutefois, louche A l’étude de phénomènes de la plus haute importance : ce sont ceux précisément auxquels donne lieu l’introduction, dans l’organisme, de ces substances toxiques qui s’y comportent en quelque sorte comme des ennemies de la vie. C’est sur cette question que nous devons ici fixer notre attention; et son examen , môme superficiel, va nous conduire à des déductions singulièrement différentes des affirmations du matérialisme ou du pandynamisme.
Nous disons que c’est l’élément animique lui-même qui , d'après un plan tracé en virtualité dans son être, construit tout l’ensemble de son appareil organique, à l’aide des substances qu'il trouve dans le milieu ambiant.
Le nombre des éléments chimiques et de leurs combinaisons aptes à servir à l’organisation des êtres vivants, est assez réduit : bien moins cependant qu’on ne l’admettait autrefois. Lorsqu’un seul de ces éléments, lorsqu’une seule de leurs combinaisons fait défaut dans le milieu ambiant fair, eau, terre, nourriture gazeuse, liquide ou solide), l’être vivant souffre et se développe ou se maintient incomplé. tement , sous certains rapports plus ou moins importants : il devient malade. Un très grand nombre d'éléments ou de combinaisons chimiques, au contraire, sont impropres «à l’organisation ; si ces substances sont imposées à l’organisme par le milieu ambiant, elles y agissent à titre de poisons; l’ctre vivant souffre , sa puissance plastique fait un effort pour éliminer l’ennemie, et cette lutte constitue encore une maladie, à laquelle l’être succombe , ou par suite de laquelle il éprouve une dépression , lorsque l’ennemi est trop puissant en quantité ou en qualité.
Je n'ai pas besoin de rappeler que ce n’est pas seulement en la présence ou en l’absence de certaines substances pondérables que résident les causes de la maladie en général ; ce n’est là que l’une des faces de cette triste science qui s’ap-
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pelle la nosologie! Contenions-nous cependant, pour le moment , de nous arrêter à ce seul point de vue.
Il est pour le moment absolument impossible de dire eu i|uoi les substances aptes à servir à l’organisation différent de celles qui y sont impropres. On a cru d’abord que le carbone, l’hydrogène, l’oxygène et l'azote peuvent seuls enlrer dans l’organisme, parce que seuls, parmi les autres éléments chimiques, ils peuvent contracter un nombre prodigieux de combinaisons dont les propriétés sont très différentes, bien que souvent les proportions des éléments constituants n’y diffèrent que très peu de l'une à l’autre. Mais cette explication repose sur une double erreur. D’une part , en effet , lin très grand nombre d’éléments chimiques, que l’on considérait comme purement accessoires ou même accidentels dans le corps de l’être vivant , y sont tout aussi essentiels que les quatre que nous venons de citer. Le chlore , le fluor, l’iode , le phosphore , le fer, le calcium , le potassium , le sodium... ne pourraient pas plus qu’eux être refusés impunément à notre organisme, par exemple ; ces derniers , sans doute, s’y trouvent en moindre quantité que les quatre autres; mais c’est peut-être précisément là le côté le plus frappant , à savoir que quelques cent millièmes d’iode, de fluor... doivent être considérés comme nécessaires, comme essentiels à l’étre dans son ensemble. D’autre part, les progrès de la chimie dite organique nous ont amenés à reconnaître que le chlore, l’iode, le brome, le phosphore, l’arsenic... peuvent dans bien des combinaisons organiques se substituer soit à l’oxygène, soit a l’hydrogène, soit au carbone , et produire ainsi de nouveaux composés du même ordre ; et cependant ces produits remarquables de nos expériences de laboratoire ne pourraient pas être introduits impunément dans l’organisme vivant. En troisième lieu , d’ailleurs, il n’y a rien d’absolu à établir quant aux éléments ou quant à leurs combinaisons, propres ou impropres à l’organisation; en d’autres termes, ce qui est normal et es-
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senliel à tel organe, serait fatal à tel autre ; le fer, le soufre, le phosphore... sont indispensables ici; ils sont éliminés comme superflus ou nuisibles ailleurs.
Si nous ne savons pas jusqu'ici pourquoi la vie a besoin de tels éléments pour organiser et pourquoi elle en rejette tels autres , nous ne savons pas plus sur quoi reposent les phénomènes spécifiques produits dans l’organisme lorsque nous lui imposons ces derniers; et l’on a fait de tous temps les plus grands efforts pour expliquer l’action qu’y exercent ces substances qui s'y manifestent comme ennemies, comme poisons. Action pénible, douloureuse et presque toujours malfaisante quand l’être vivant est à son étal normal , quand il est bien portant; action au contraire fort souvent bienfaisante, curative, quand l'être est malade, et quand le poisun est bien choisi, qualitativement et quantitativement.
Dans ces dernières années, quelques chimistes ont essayé de rapporter à l’afhnilé chimique tous les phénomènes toxiques et physiologiques provoqués par les poisons. Si l’arsenic, le mercure, l’or... sont mortels, lorsqu’à dose même réduite ils pénètrent dans l’organisme d'un être vivant, c’est, dit-on, parce que ces corps ont une grande affinité pour certaines matières organiques ; c’est parce qu’ils peuvent former des combinaisons très stables avec plusieurs milliers de fois leur poids d’albumine , de fibrine, par exemple, et qu’ainsi ils soustraient à l’action de la vie , ils paralysent des organes essentiels tout entiers. La conséquence de cette explication , c’est que , pour arrêter un empoisonnement, il suflirait d'introduire dans l’organisme une autre substance qui ait encore plus d’affinité pour le poison que les matières organiques qu’il tend à saisir.
L)isons-le de suite, celte explication, non seulement manque complètement de généralité, mais elle n’est pas même suffisante dans le très petit nombre de cas où elle peut s’appliquer. La chimie est absolument incapable d’expliquer l’ac-
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lion foudroyante do l’acide hydrocyanique, de la strychnine, de l’atropine des poisons les plus rapides et les plus re-
doutables en un mot. Il existe d’ailleurs un grand nombre de corps qui exercent une action physiologique très énergique dans l’organisme, et qui pourtant ne s’y fixent nulle part, ne font que le traverser et sont rejetés tels quels. Et quant aux poisons métalliques, cités plus haut, chacun sait que leur action est en quelque sorte double, ou plutôt qu’elle se partage en deux périodes. Le poison (pris à haute dose) commence par agir localement et chimiquement : il produit ainsi des désordres, souvent mortels, dans 1’esto.mac, dans les intestins; puis il est absorbé; il l’est môme de suite, s’il est pris à dose réduite, et alors se manifestent des phénomènes spécifiques tout à fait distincts des précédents, et du même ordre que ceux que déterminent, par exemple, les poisons végétaux ou autres. Dans la première période, les évacuants et les contre-poisons chimiques peuvent être utilement employés ; dans la seconde période, le médecin a affaire à une maladie proprement dite, qui tantôt se guérit d’elle-mème, tantôt réclame un traitement spécial : traitement qui, chimiquement parlant, n’a plus aucun rapport avec le poison ingéré. Et si par malheur ici le médecin se préoccupe de l’idée de poursuivre le poison avec un réactif chimique, le malade peut être sûr d’être empoisonné une seconde fois.
Lorsqu’en étudiant un mélange ou une combinaison de matières organiques, le chimiste parvient à isoler un de ces corps à caractères constants et bien définis qu’on appelle principes immédiats, il ne sait pas le moins du monde si ce corps est ou non un poison : fût-il même extrait d’un mélange des plus toxiques; pour savoir à quoi s’en tenir à cet égard, il faut qu’il l’essaie sur un être vivant. Il y a bien plus: lorsqu’une combinaison renferme un corps ordinairement vénéneux, il est absolument impossible au chimiste de dire à l’avance si celte combinaison elle-même est vénéneuse ou non.
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L’arsenic, le phosphore, le soufre, à l’étal libre, onl chacun une action très définie sur l’organisme de l’homme el des animaux supérieurs ; les deux premiers, on le sait, sont des plus vénéneux. Ces trois corps peuvent se combiner avec l’oxygène et former, entre autres, trois acides très puissants qui, comme tels, ont les mêmes caractères généraux: eh! bien, tandis que dans l’acide arsénique les propriétés physiologiques de l’arsenic subsistent, tandis que c’est même là le poison arsénical le plus violent, l’acide phosphorique el l’acide sulfurique , suffisamment étendus d’eau , peuvent être pris sans nul danger cl sous forme d’agréables limonades acides: les propriétés physiologiques du phosphore et du soufre y ont disparu. La chimie, en un mot, n’explique rien quant aux phénomènes physiologiques.
J’ai dit qu’une fois qu’un poison a été absorbé par l’organisme, il y détermine une maladie proprement dite (bien qu’artificielle). Il est plus correct de dire que toute maladie est un empoisonnement proprement dit, c’est-à-dire le résultat d’une lutte de la puissance plastique de l’élément vital contre une cause de désordre, de rupture d’équilibre, qui a fait invasion dans l’organisme. Cause qui peut être d’ailleurs chimique, physique, mécanique, morale même ; cause qui peut venir du dehors, ou naître au dedans par suite de conditions défavorables, soit physiques, soit psychiques. Ce qui est remarquable dans cette lutte, c’est l’énergie avec laquelle l’élément animique tend sans cesse à ramener les choses à leur état normal Sur celte tendance reposent au fond toutes les ressources de la médecine; et lorsque le médecin, .avec beaucoup de raison d’ailleurs, dit qu’il ne peut que venir en aide à la nature, cela veut dire en termes plus précis qu’il ne peut que faciliter les efforts que fait la puissance plastique pour ramener l’organisme au plan primitif et normal, tracé en virtualité dans l’être animique.
Le côté remarquable de l’action d’un grand nombre de