LIVRE V, CHAPITRE III
rares, sinon nulles. Chez l’éléphant, chez le chien, chez certains oiseaux etc., l’expérience et l'observation individuelles, l’éducation donnée, soit par l’homme, soit par les êtres de la même espèce à l’état de nature, modifient et perfectionnent les actes à ce point , qu’il n’est plus que très difficile de discerner les traces d’un instinct réel. De ces êtres, nous n’avons plus le droit de dire autre chose, sinon que ce sont des intelligences inférieures. Mais est-ce là désormais un caractère qui autorise à conclure autre chose aussi qu’une différence spécifique; qui autorise à conclure une différence de nature?
Lorsque nous découvrons une série d’actes qu’il nous est impossible d’attribuer au seul instinct, nous nous prenons de suite pour types, et nous disons : si effectivement l’animal sentait, raisonnait, il deviendrait semblable à nous. — Mais nous, qui formons tous une même espèce, sommes-nous donc aussi identiques entre nous que nous le Supposons? Pourquoi l’un raisonne-t-il fort juste sur un sujet, et entièrement faux sur un autre? Pourquoi, malgré tous ses efforts, un tel ne voit-il , ne retient-il que de vains signes dans ces symboles où un autre a su renfermer l’harmonie des sphères? Nous ne voulons point essayer de nier que chacun ne puisse arriver finalement à S’inculquer en tête les hautes mathématiques, par exemple : nous savons ce que peut la mémoire, à défaut d’autre chose; nous savons de quels efforts rendent capable le désir d’une position, l’ambition d’un titre, d’une carrière. Mais si nous partons des résultats subséquents, si nous jugeons de l’arbre par «es fruits, nous dirons de ceux qui ont appris la science par des motifs accessoires, et non par vocation, qu’il vaudrait, hélas! mille fois mieux qu’ils n’eussent pas fait tant d’efforts au-dessus de leurs forces! — Chercherionsnous sans cesse à définir le beau, si nous le sentions tous? L’un ne voit-il pas une simple combinaison de sons dans celle langue où un autre exhale une sublime mélodie? Dira-t-on encore ici que les efforts et le travail peuvent rendre chacun
sa
UNIVERS ANIMÉ
poêle el arlislc? Il n’y a eu jusqu’ici qu’un Shakespeare, qu'un Beelhoven. . et cependant plus d’un poêle dramatique, plus d’un compositeur, ont légitimement pu se croire appelés aussi à ces hauteurs, et y ont visé de toutes leurs forces. Sans parler des nullités qui ont cru les avoir atteintes I
Ce n’est point, dit-on, l’élément animique qui est plus ou moins élevé en titre : ce sont les aptitudes qui varient. Cela est possible à la rigueur. Mais ne sont-ce point aussi alors les aptitudes qui varient et qui font défaut chez les êtres inférieurs? Privons par hypothèse un homme de toutes scs aptitudes, et il n’y aura plus personne au monde qui puisse sou. tenir que cet être ainsi spolié ne soit inférieur à l’humble polype.
Lorsque dans l’espèce humaine, dont l’ensemble des fonctions est identique, nous voyons une même faculté se montrer d’une manière aussi variée, comment aurions-nous, à cause de quelques diversités de plus , à cause d’un nombre si grand qu’on voudra d’aptitudes de moins, comment aurionsnous le droit de refuser celle faculté à des êtres appelés à des fonctions plus modestes, plus uniformes?
Chez les animaux en lesquels les actes instinctifs disparaissent pour faire place aux actes raisonnés, nous trouvons d’ailleurs nos passions, nos défauts, parfois au diminutif, mais parfois aussi exagérés et parodiés. Chez certains chiens, par exemple, pour peu que nous sachions les observer, nous trouvons aisément la jalousie, la vanité, la lâcheté accompagnée de fanfaronnade mais nous trouvons aussi des
qualités que nous devrions tous avoir, et qui manquent à beaucoup d’entre nous.
Il est une faculté sublime qui appartient à tout ce qui vit, qui , à elle seule, suffit pour différencier ce qui vit de ce qui ne vit point : je l’ai caractérisée ailleurs déjà, et presque nu début de ce livre. Celle-là aussi, on a essayé de la nier, même chez les animaux supérieurs. Ici, disons-le bien haut, laspo-