LIVRE V, CHAPITRE III. MÛ
cile, par une modification convenable, de lui rendre son vrai caractère grandiose.
Qu’est-ce que le signe? c’est la désignation d’un objet, ou d’un sentiment, ou d’une idée abstraite, à l’aide d’un son, d’une figure, d’un geste, peu importe. Les signes sont, après tout, des mots : qu’ils soient gesticulés ou arliculés. Ces mots, certains animaux les possèdent aussi bien que nous. Ils savent désigner à leurs pareils un objet : un ennemi , un ami ; ils savent désigner leurs sentiments , leurs passions : la peur, la
colère , la joie Ils savent y ajouter le degré, l’intensité,
la grandeur. Nous dirons que certains animaux (et non l'animal) possèdent lo substantif, Y adjectif, l 'adverbe. nous ajouterons : l’homme seul possède un mot de plus ; c’est celui qui établit le rapport entre deux signes : entre deux objets, entre deux abstractions, entre le fini et l’infini; c’est de plus celui qui renferme l’idée de l’absolu. L'homme seul possède le verbe. La seule conjugaison du verbe cire est le signe suprême de l’humanité. L’homme est le seul être qui sache dire : je suis; l’animal ne fait que sentir son existence.
L'homme, dit-on, est lo seul être qui sache remonter de l’effet aux causes. Cette assertion encore est trop absolue, et de plus , elle est trop faible. Dans un ordre de choses inférieur, certains animaux aussi cherchent les causes et savent les trouver. Le jeune chat, quo l’on place devant un miroir, commence par jouer avec son image, puis il fait le tour du miroir, et à partir de ce moment tout jeu cesse, l’erreur est reconnue. Quant au chien , pourtant si empressé à jouer avec scs pareils , il ne daigne pas même se regarder dans le miroir ; l’erreur est par lui reconnue aussi vite que l’image est perçue. Certains animaux ont comme nous, mais à un moindre degré , la mesure et le souvenir des intervalles de temps ; ils ont une géométrie rudimentaire; ils ont la notion de l’étendue, et contrairement à bien des gens, ils ue prennent jamais le plus long chemin pour le plus court. L’homme seul, di-
UNIVERS ANIMÉ
rons-nousà noire tour, sait abstraire la cause de son effet, et la concevoir en elle-même , indépendamment de toute idée de forme. On nous saura gré ici, je l’espère, de partir de quelques hommes pour les enrichir tous. Si nous jugions d’après les efforts qu’il nous a fallu faire dans une moitié de ce travail pour montrer que la force est autre chose que le mouvement, ijue I’élément dynamique est nécessairement quelque chose de distinct de la matière, nous serions peut-être autorises à dire, et sans épigramme, que la sublime faculté d’abstraire est moins générale qu’on ne le pense !
L’animal sait aimer comme nous; l’homme seul sait aimer et abstraire l’amitié : pour lui seul, celle-ci est en dehors du temps et de l’espace. Ici encore on nous saura gré de généraliser. Dans la réalité moyenne nous serions, hélas! peu en droit de dire : ab uno disce omnes!
L’homme semble s’être jugé lui-même d’après les échelons moyens en s’intitulant le roi de la création. Ce titre, en vérité, est peu flatteur, et nous pensons qu’il en mérite un autre plus élevé. Bien que jusqu’ici, en moyenne, l’homme se soit en effet comporté envers ses inférieurs, et même envers scs pareils, comme un maître "barbare et inintelligent, bien qu’il n’ait guère fait que tuer et torturer sans motif, bien qu’il semble prendre à tâche de se rendre finalement cette planète inhabitable à lui-même, nous pensons qu’il est appelé à mieux que cela : à protéger, à développer, à relever, dans la mesure du possible, le reste du monde vivant qui l’entoure.
Si nous nous résumons, nous dirons maintenant : entre l’homme et l’animal , même le plus élevé, il existe une différence : différence aussi considérable qu’on voudra d’ailleurs , mais non infinie. Il n’y a dans l’univers d’abîmes que ceux qu’y créent notre sottise et notre vanité. Entre l’homme et l’animal il existe en tous points un rapport fini ; il existe , en un mot, une analogie de nature, et en même temps une différence spécifique.