LIVRE V, CHAPITRE III
d’autres créatures à l’une de ses plus nobles facultés : il a jugé plus simple de leur refuser ce qu’il ne laisse que trop souvent s’atrophier dans son propre être !
Enfin, un attribut essentiel, peut-être le plus dominant de tous, c’est le caractère d’unité, qui non seulement nous autorise, mais encore qui nous force à considérer chaque être vivant comme doué d’un élément animique particulier, ayant titre d’individu. Ce caractère tranche dans toutes les fonctions que remplissent les êtres vivants les plus divers. C’est sans doute ohez l’homme qu’il affecte la forme la plus énergique, la plus exagérée en bien et en mal : c’est nécessairement d’après notre moi que nous connaissons et jugeons tous les autres moi. Quelques ergoteurs ont conclu de là que tout homme est égoïste, et que toute vertu est de l’égoïsme. Respectons ici encore l'amour du paradoxe; et disons seulement : heureuse serait l’humanité si chacun de ses membres n’était égoïste qu’en faisant le bien! Mais le caractère d’unité indivise n’est nul chez aucun animal, pas même chez les animaux divisibles, qui ne sont en réalité que des collections unitaires d’individus, déjà distincts avant la division. Non seulement, comme nous l’avons fait remarquer à plusieurs reprises, tout organisme est une œuvre d’art répondant à un principe d’unité, mais toute œuvre exécutée en commun par une collection d’unités vivantes, répond elle-même à une pensée d’art. Un de nos penseurs modernes , à la fois profond naturaliste et vrai poète, car il ne veut point le paraître, a admirablement saisi et rendu cette vérité.
« Je ne vois jamais l’une de ces gigantesques éponges (la t Coupe de Neptune) sans m’incliner devant la sagesse provi- * dcntiellc. Celte vraie production monumentale n’est érigée < que par des myriades de polypes : frêles animaux ratatinés «dans leurs trous, et n’en sortant qu’à demi pour plonger «leurs imperceptibles bras dans les flots.
« Mais ces polypes étant séparés les uns des autres, et même
UNIVERS ANIME
«souvent placés à un mètre de distance, qui donc dirige et < conduit leurs mains invisibles, pour donner à leur construction une harmonieuse symétrie? Quand le pied étroit est a terminé , qui annonce à toute la population que désormais «on va devoir l’élargir? Qui l’avertit quand le moment de « creuser le vase est arrivé? Quand il faut amincir les bords «ou en orner l’extérieur d’élégantes côtes? Enfin, quelle aspi- « ration suprême indique à cette multitude d’ouvriers éloignés, «et tous enchaînés dans leurs cellules, qu’il faut cependant «mouler la coupe dans les proportions artistiques?
« Je conçois l’abeille fabriquant son alvéole; je conçois sa «prévoyance et l’ordonnance générale d’un travail dont tous «les artisans peuvent se voir, se communiquer et s’entendre; «mais je l’avoue, tout me semble incompréhensible dans « l’œuvre architectonique de la coupe de Neptune. Mon es- «prit s’abîme et se confond. Celte magnifique construction « est le plus beau défi que l’on puisse jeter à l’éeole du ma- « térialisme. Les sciences physico-chimiques expliquent-elles « comment les divers animaux se correspondent pour l’achè- « vemcnl de leur habitation commune, car il faut absolument « que tous soient régis par une idée dominante? Nullement. «Tout est impuissance dans ces orgueilleuses théories dont
«aujourd’hui l’audace fait seul la fortune * ( L'Univers ,
par M. F. A. Pouchet.)
Que M. Pouchet me le pardonne, si tout à la fois je vais beaucoup moins loin et beaucoup plus loin que lui. Le moyen quelconque par lequel tous ces petits êtres communiquent entre eux, est certainement d’ordre physique, tout aussi bien que le fil d’Ariane encore inconnu qui guide à coup sûr l’hirondelle à des milliers de lieues de distance ; et à ce titre, la coupe de Neptune n’est pas plus difficile à comprendre que la ruche de l’abeille. Serons-nous, par exemple, taxés d’au-1 dace, si nous nous hasardons .à dire que ces polypes peut-être s'entendent: rappelons-nous que le léger choc d’une tête d’é-