CHAPITRE IV
Des êtres vivants considérés dans le temps : dans leur origine , dans leur succession, dans leurs modifications.
L’analyse de PtmiVERS inanimé nous a fait reconnaître :
1® Que 1’ élément matière est formé d’individus, d’atomes, d’espèces diverses : espèces peut-être moins nombreuses que ne semble l’indiquer le nombre des corps actuellement tenus pour simples en chimie, mais espèces en tous cas immuables, et inlransmutables les unes en les autres.
2® Que I’élément intermédiaire est formé aussi d’individus spécifiquement distincts, soumis à une loi d’équivalence dans leurs effets : loi en vertu de laquelle ils se substituent les uns aux autres quantitativement, sans jamais se transformer réellement.
Cette synthèse naturelle est la négation du panthéisme dans le monde physique, dans Tunivers inanimé.
L’analyse de I’univers animé vient de nous montrer que chaque être vivant, en ce monde, doit être considéré comme
forme des éléments de l’univers inanimé, plus une unité directrice constituant dans sou essence même une troisième famille d’éléments distincts.
Nous disons: en ce monde. 11 nous est permis d’aller audelà. Implicitement, et sans meme le nommer, nous avons en effél, dans le cours de notre analyse, résolu un formidable problème. Une grave question se posait tout naturellement à chaque pas : ces unités animiques, actuellement distinctes, ne sont-elles pas de simples fragments détachés temporairement d’une grande âme universelle, partout répandue? Soit dit en passant, cette question serait logique, nécessaire même, dans la bouche des défenseurs de l’unité des forces et de la matière. Mais, ô inconséquence humaine! l’unité, tant recherchée et tant admirée dans le monde physique, devient un ennemi à vaincre et à chasser, à tout prix, du monde vivant ou pour mieux dire du monde humain. (On s’en accommoderait encore quant à la vile plèbe des brûles. Mais moi, haut fonctionnaire, moi homme de rare intelligence, être un fragment animique semblable à celui de l’artisan de droite, du pauvre d’esprit de gauche ! Fi donc !) Notre analyse, disons-nous, a résolu implicitement la question dans le sens que réclame l’une de nos aspirations les plus énergiques et, ajoutons, les plus légitimes : la conservation de notre moi, de notre individualités Tout organisme, celui de l’être privilégié, comme celui de l’humble plante, est une œuvre d’art; il est l'expression d’une pensée préexistante, d’un plan antérieur. Ce plan ne peut résider ni dans la matière, ni dans la force, ni dans leurs réactions réciproques ; car tout organisme est un fait transitoire, tandis que les lois du monde physique sont immuables dans leurs effets; le plan réside donc dans l’essence même de l’unité animique, et c’est la diversité de ces unités qui seule peut donner lieu à la diversité des organismes.
Notre synthèse naturelle est, à ce titre, une négation du panthéisme dans I’uniyers animé lui-même.
UNIVERS ANIMÉ
Ici toutefois subsiste une question qui, en apparence, mais seulement en apparence, nous le verrons, est tout aussi menaçante pour le moi de chaque être vivant que l’idée panlhéistiquc. On peut se demander si toutes ces unités vivantes ne sont pas assujetties à des transformations successives, telles qu’en définitive l’individualité soit sacrifiée, tout comme dans la doctrine d’une âme universelle. Qu’on le remarque expressément, cette question ne correspond nullement à la doctrine de la métempsychose de Pythagorc. Le grand philosophe de Samos admettait implicitement que c’est l’organisme , que c’est l’habitation de l’âme qui lui donne ses qualités en ce monde. L’âme humaine, en passant d’un corps dans un autre, changeait de qualités par le fait même de la structure de ce nouveau corps ; elle affectait les attributs de la vertu et du crime par la bonne chance ou la malchance de ce changement de logis. Il n'y a donc ici aucune transformation d'âme. La question qui se pose devant nous est au contraire de savoir si, par exemple, l’âme de tel animal peut par des perfectionnements successifs devenir une âme humaine, ou réciproquement, si par des dégradations successives l’âme humaine peut retomber de degrés en degrés jusqu’aux derniers échelons du monde vivant.
La science expérimentale et positive nous permet d’aborder celte grande question de front, et si elle laisse le mystère régner encore en bien des points, si elle ne peut d’une manière certaine nous apprendre ce qui est, du moins nous permetelle d’accentuer énergiquement ce qui n’est pas. Mais à l’étonnement de beaucoup de mes lecteurs, nous allons reconnaître que la lumière scientifique n’a ni l’origine ni la direction auxquelles on s’attendrait peut-être.
Ainsi que je l’ai montré avec assez de développement déjà dans les esquisses V et VII, deux doctrines génésiques des plus opposées en apparence se trouvent aujourd’hui face à face et se partagent les opinions des hommes de science.
Scion l’une, toutes les espèces d’êtres vivants qui se sont succédé sur cette terre, auraient été créées chacune subitement, après les diverses révolutions, subites aussi, qui ont bouleversé la croûte de la planète. L’histoire de la terre se composerait ainsi d’une suite de périodes de repos, très longues d’ailleurs (ici tout le monde est d’accord), pendant chacune desquelles auraient vécu et coexisté un certain nombre d’espèces vivantes de plus en plus élevées en titre ; périodes séparées les unes des autres par des convulsions géogéniques qui auraient détruit en partie ou en totalité les êtres de la période qu’elles clôturaient ainsi. Celte doctrine est celle des créations intermittentes ou successives.
Selon l’autre doctrine, au contraire, tout se serait passé beaucoup plus paisiblement: point de révolutions subites à la surface de la terre, point d’extinction ou de création instantanées d’espèces vivantes; mais au contraire dénivellement partiel et lent de bas en haut ; nivellement lent de haut en bas dans la croûte terrestre ; apparition graduelle de la vie organique, transmutation lente des espèces vivantes les unes en les autres. Tel est l’énoncé de la doctrine des créations continues.
La doctrine des créations ou pour mieux dire des générations continues s’impose à l’exclusion de toute autre au matérialisme. Mais il ne résulte en aucune façon de là que, comme presque tout le monde le pense, elle implique le matérialisme. Nous allons en effet bientôt voir ressortir la vérité de cette assertion : c’est que la doctrine des générations spontanées et de la iransmutabililé des espèces est tout aussi conforme que son antagoniste aux vrais principes du spiritualisme. Celte doctrine repose sur deux propositions justes ou fausses.
1° La vie organique peut naître dans de certains milieux et dans de certaines conditions, sans la présence d'aucun germe ayant pris origine antérieurement dans un autre être vivant.
2“ Les espèces, ou du moins certaines espèces, peuvent se transformer graduellement les unes en les autres sous l’action de conditions externes convenables.
Ces assertions sont-elles justes?
Examinons-les d’abord sommairement en elles-mêmes et au seul point de vue des faits; puis, ce qui est bien différent, examinons-les dans les rapports qu’elles ont avec notre sujet, avec l’étude des propriétés de l’élément animique.
La vie organique •pcul-clle se manifester dans un milieu où ne se trouve aucun germe d'une vie antérieure?
L’histoire de la doctrine des générations dites (fort improprement d’ailleurs) spontanées ressemble à celle de bien des théories : admise d’abord sans discussion, comme expression de la vérité, celte doctrine a fini par être rejetée entièrement de la science, pour être reprise plus tard sous une forme nouvelle et limitée.
Dans l’enfance des sciences naturelles, ou pour mieux dire, dans l’enfance de l'intelligence humaine, on a admis sans difficulté que l’air, l’eau, la terre, le feu même peuvent engendrer des êtres vivants, tantôt monstrueux, tantôt conformes aux lois ordinaires du monde vivant. A mesure que la science s’est développée par l’observation de plus en plus sévère des faits, à mesure qu’on a mieux débrouillé les propriétés réelles des grands agents de la nature, l’empire de cette prétendue puissance génératrice de ce qu’on appelait les quatre éléments s’est rétréci rapidement pour se réduire finalement à zéro. Il n’est, je pense, plus personne de sensé qui oserait soutenir aujourd’hui que la vie puisse, sans la présence d’un germe déjà vivifié, se manifester là où il ne se trouve aucune
matière organique, c’est-à-dire aucune de ces combinaisons de carbone, d’oxygène, d’hydrogène, d’azote, qui constituent en presque totalité le corps des êtres vivants.
Mais même dans ces confins déjà si étrangement rétrécis, la doctrine de la génération spontanée a encore perdu du terrain par suite de l’étude rigoureuse des phénomènes. Buffon, par exemple, admettait qu’une masse de chair en putréfaction, qu’un cadavre peut donner naissance à des insectes parfaits, capables de vivre ensuite et de se propager dans les conditions ordinaires. Il n’est, je pense, plus personne non plus qui oserait aujourd’hui prendre sur soi de défendre l’opinion de Buffon, sous la forme où il l’a présentée. Telle qu’elle est formulée à notre époque par les défenseurs les plus décidés de l’hétérogénie, la question se réduit à savoir si de certains organismes inférieurs peuvent, sans germes antérieurs, naître dans des dissolutions de certaines matières organiques (infusion des diverses sortes de plantes ou de matières animales). La réponse est des plus controversées ; et depuis ces cinq dernières années, le problème n’a pas fait un pas en avant ou en arrière. A chaque expérience affirmative des défenseurs de la génération spontanée, les antagonistes objectent qu’on n’a pas su éliminer les germes préexistants qui flottent partout dans l’air. A chaque expérience négative des critiques, les défenseurs de la doctrine objectent qu’on s’est mis hors des conditions de réussite. Comme il y a égalité de talent et de bonne foi de part et d’autre, nous pouvons considérer le problème comme non résolu encore, et comme des plus difficiles à résoudre au point de vue d’une saine critique scientifique.
Ce problème, dans les conditions précises où il s’est posé aujourd’hui, a-t-il l’importance qu’on lui prête dans quelques écoles, au point de vue de l’histoire de la vie sur cette terre? Il est facile de reconnaître que non.
De l’aveu même des défenseurs sensés de la génération dite
spontanée, l’apparition de la vie ne peut avoir lieu que dans des liquides chargés de matières organiques, très complexes de composition, très altérables, tendant sans cesse à revenir par la fermentation à une composition plus simple, et jamais dans un milieu où il ne se trouve pas des matières organiques.
De tels liquides ont-ils pu se foi-mer dans le laboratoire de la nature avant l’apparition de la vie organique sur la terre ?
s beaux travaux de Berthelot nous ont appris que l’on peut, dans nos laboratoires mêmes, former de toutes pièces un certain nombre de ces combinaisons chimiques qu’aulrefois on croyait d’origine exclusivement organique: pour ne faire aucune réticence, nous dirons volontiers qu’un jour on saura produire toutes ces combinaisons. Mais, M. Berthelot l’a montré aussi, de telles combinaisons ne peuvent s’obtenir que par voie ascendante, c’est-à-dire en s’élevant du simple au complexe. Pour qu’une combinaison donnée d’oxygène,
d’hydrogène, de carbone , puisse se produire, il faut
que les éléments qui y entrent aient passé d’abord par toutes les combinaisons de plus en plus simples qui les précèdent. Et il n’est pas possible d’obtenir directement des combinaisons de degrés supérieurs tendant à revenir ensuite par voie de fermentation ou toute autre vers les degrés inférieurs. Si, comme cela est d’ailleurs plus que probable, il s’est sur notre terre formé directement certaines combinaisons organiques, elles ont dû s’arrêter dans leur marche ascensionnelle, bien avant d’avoir atteint ce degré de mobilité extrême, où, dans nos laboratoires mêmes, nous avons toute la peine du monde à les maintenir et à les empêcher de se redécomposer. Il est donc en un mot â peu près inadmissible qu’il ait pu se produire, dans la nature, de ces combinaisons, et surtout de ces mélanges de combinaisons complexes , qui , de l’aveu même des défenseurs de la génération spontanée, sont indispensables à l’apparition des organismes les plus inférieurs.
Et qu’on le remarque bien expressément, on ferait ici un cercle des plus vicieux si l’on avanyait qu’il existe des forces qui dorment et qui se réveillent par période, et qui ont pu ainsi engendrer les combinaisons chimiques fermentescibles : car ceci revient au fond, quoique sous une autre forme, à l’énoncé de la doctrine des générations intermittentes.
Au point de vue historique, nous sommes donc en droit d’affirmer : que si même la vie peut naître, sans germes antérieurs, dans de certains liquides, ce n’est en tous cas pas par cette voie qu’elle a apparu pour la première fois sur notre planète. Affirmer ce mode de génération primitif, c’est tout au moins substituer une possibilité douteuse aux faits les mieux établis aujourd’hui ; c’est prendre une hypothèse pour un fait historique démontré.
Modifications dont est susceptible l'organisme des êtres vivants; causes principales de ces modifications. Les diverses espèces d’êtres vivants peuvent-elles se transformer les unes en les autres ?
Nous avons reconnu que c’est l’élément animiquelui-mème qui, d’après un plan tracé en virtualité dans son être, construit tout l’ensemble de son appareil organique, à l’aide des substances qu’il trouve dans le milieu ambiant. En ce sens, cet élément dépend visiblement du milieu qu’il traverse; et pour que le plan primitif puisse être par lui réalisé dans toute son intégrité normale, il faut une réunion de conditions externes, dont l’étude forme une des questions les plus intéressantes, mais aussi les plus difficiles, de l’histoire naturelle.
L’unc.des premières conditions, c’est, comme nous l’avons
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vu dès le début (p. 418), la présence ou l’absence d’éléments ou de combinaisons chimiques, qui sont indispensables à l’organisation, ou qui au contraire lui semblent hostiles. Mais ce ne sont pas la présence ou l’absence de certains éléments chimiques qui à elles seules constituent l’aptitude du milieu ambiant à servir à la vie organique. L 'état dynamique de ce milieu est ici une condition tout aussi importante ; la chaleur, la lumière, l’électricité interviennent de la façon la plus puissante ; une juste intensité de ces forces est indispensable : le trop ou le trop peu est mortel. En ce qui concerne la chaleur, par exemple, on sait que sur notre terre la vie organique est limitée entre un écart de 60 degrés centigrades de température au plus ; elle s’éteindrait peu à peu partout si la température se maintenait à 0 ; elle n’est possible que pour des organismes exceptionnels dans un milieu qui dépasse 60 degrés, et s’éteindrait aussi si toute la surface de la terre était à celte température. Bien nombreuses sont les causes de la dépression de la vie, de la maladie ; bien variés sont leurs effets! La variété et le nombre, hélas! sont presque proportionnés au titre de l’être vivant. C’est chez l'homme que leur liste est la plus effrayante; chez les êtres inférieurs les perturbations de l’équilibre organique sont plus rares et plus uniformes. Chez l’homme et même chez certains animaux supérieurs, une pensée pénible peut devenir une cause de maladie et de mort; chez l’homme, une idée peut agir comme un poison foudroyant!
Lorsque quelques-uns des principes si variés qui sont indispensables à la vie organique, se trouvent en quantité trop minime dans le milieu ambiant, lorsqu’au contraire il se trouve dans ce milieu quelqu’un de ces principes si variés aussi qui sont incompatibles avec l’organisme, les individus d'une même espèce, placés dans ce milieu, éprouvent une dépression graduée dans quelques parties ou dans la totalité de leur organisme. Les défectuosités ou les modifications