LIVRE II, CHAPITRE I
mouvement qu’ils prennent, dès qu’ils sont libres, ne peuvent dériver ni d’une matière en mouvement, ni bien moins encore d’une matière en repos interposée. Le corps pesant , que je soutiens dans la main par suite d’un effort contraire que j’oppose à la pesanteur et qui tombe dès que je l’abandonne, n’est pas poussé par des particules en mouvement qui échappent à ma vue et à mon toucher. Mais le vide absolu, existât-il quelque part dans l’univers , ne peut établir aucun rapport entre deux parties qu’il sépare : je ne suis donc aucunement dans l’erreur lorsque j’attribue à quelque chose de totalement différent de la matière ce qui porte deux parties matérielles à se rapprocher l’une de l’autre : ce qui porte les planètes vers le soleil , ce qui maintient en sphéroïdes distincts dans l’espace les parties matérielles qui constituent les corps célestes , ce qui fait que tout corps que nous détachons de la surface de la terre paraît tendre vers le centre de gravité de notre planète, ce qui fait que le fil à plomb est dévié par une montagne , ce qui fait que , dans l’expérience de Cavendish, un balancier parfaitement libre de toute autre influence oscille devant une sphère de plomb , comme le pendule d’une de nos horloges oscille devant la terre.
En un mot , le rapport que nous appelons la gravitation universelle ou qu’en mémoire du grand génie qui nous l’a révélée, nous appelons l’attraction newtonienne, ce rapport est établi par un élément dynamique d’une nature totalement différente, de celle de la matière. Et le mouvement qui naît de ce rapport, dès que les corps entre lesquels il existe sont libres , ne relève à aucun titre d’un autre mouvement.
Il existe donc dans I’univers inanimé au moins deux éléments parfaitement distincts en nature. Constituent-ils deux classes formées à leur tour d’individus distincts, ou sont-ils capables de manifestations diverses et se réduisent-ils ainsi de fait à deux essences constituées chacune par un seul individu? C’est ce que nous allons bientôt examiner. En atten-
UNIVERS INANIMÉ
danl , je laisse à l’une de ces essences ou à l’une de ces classes le nom, depuis longtemps connu, de matière, et je conserve à l’autre essence ou à l’autre de ces classes la dénomination que je lui ai donnée dès le début, celle d’ÉLÉMENT intermédiaire , sauf à légitimer de plus en plus complètement ce terme.
Dans un nombre de cas relativement indéfini , le mouvement, disons-nous, n’est aucunement la conséquence d’un autre mouvement qui existait à notre insu. Et, par conséquent, la doctrine qui attribue tous les phénomènes de I’univers inanimé et animé à de simples mouvements de la matière n’est autre chose qu'une grande erreur. Nous allons bientôt faire un pas de plus et reconnaître que , contrairement à l’assertion de cette doctrine , le mouvement ne naît jamais immédiatement du mouvement , par suite d’un contact de matière avec matière.
Nous n’avons point à chercher encore comment l’intelligence humaine doit comprendre, ni même si elle peut comprendre le mode d’action de cet élément naturel qui agit comme puissance de mouvement entre deux points matériels. C’est là le côté purement relatif à nous, purement subjectif de la question : on s’y est beaucoup trop arrêté. Nous nous trouvons en face d’un lait démontré : que nous le concevions ou non , cela ne l’empêche point d’être.
Il nous sera, au surplus, facile d’établir les attributs génériques et bien caractéristiques de I’élément intermédiaire considéré en général : il en est un qui est trop évident et trop frappant pour que je ne le signale pas ici déjà.
En mécanique, on donne le nom de force à la cause quelconque qui met un corps en mouvement ou qui tend à le mouvoir, lorsque son effet est empêché par une autre cause (Poisson, Traité de mécanique, t. Ier, p. 2). Cette définition est en apparence bien générale; elle semble dire qu’un corps en mouvement est lui-même une force, puisqu’en heurtant un autre corps, il le met aussi en mouvement; à ce titre, le
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mouvement serait lui-même une force. Mais nous venons de démontrer que le mouvement , au contraire , ne passe jamais immédiatement d’un atome dans un autre : ceci fait déjà de la force quelque chose de spécifique, quand bien même elle résiderait datis l’atome matériel. Mais nous avons reconnu , de plus , que ce qui établit entre deux points matériels le rapport que nous appelons attraction est nécessairement en dehors de l’atome, et ceci maintenant fait de la force qui établit ce rapport quelque chose de spécifiquement distinct.
En d’autres termes très clairs , I’éléhent intermédiaire dont nous venons de constater l’existence n’est en aucune façon une substance douée de force : il constitue une force dans son essence même. Et telle est certes sa fonction la plus caractéristique.
Continuons patiemment notre œuvre de critique et d’élimination. Nous ne larderons point à reconnaître que cette fonction caractérise toute une classe d’éléments analogues.
Réfutation de la doctrine qui attribue les phénomènes dits des impondérables à des mouvements de la matière , dus à l’attraction universelle.
Nous voici arrivés à l’examen de la doctrine à la fois la plus spécieuse et la plus vivsfee de toutes celles qui se sont produites dans les temps modernes. A part même l’ensemble des physiciens qui cherchent et acceptent une théorie quelconque, par ce seul fait qu’elle semble correcte, et sans s’occuper des conséquences philosophiques, les camps les plus opposés l’ont adoptée comme l’expression la plus satisfaisante de la vérité, sans même se douter les uns et les autres
UNIVERS IMA.NIMÈ.
du but où elle conduit quand on y regarde de très près. En d’autres termes plus précis, spiritualistes et matérialistes l’acceptent, et se rencontrent ainsi en amis sur un terrain qu’ils croient neutre, sans se douter le moins du monde de l’écueil contre lequel viennent ici se briser leurs deux doctrines antagonistes. C’est ce que, en temps convenable, je ferai ressortir avec évidence, peut-être au grand étonnement de beaucoup de mes lecteurs. Mais tenons-nous encore dans le cercle de la science pure, comme nous l’avons fait précédemment.
Dans l’hypothèse en question, on accepte l’attraction universelle comme un fait que l’on évite d’examiner. Sous l’action de cette force supposée unique , il est visible que tous les atomes d’un corps se mettraient en contact les uns avec les autres, et tous les corps occuperaient le volume minimum qui répond au zéro absolu de température.
« Si cela n’a pas lieu, dit notre hypothèse, si tous les «corps, dans les conditions où nous nous trouvons, occu- « pent des volumes apparents souvent bien supérieurs au vo- «lume minimum, c’est uniquement parce que leurs atomes, « loin d’être en repos comme nous le croyons , oscillent les « uns vis-à-vis des autres, et n’arrivent que temporairement «au contact, pour se séparer de nouveau : le volume qu’oc- « cupent pour nous les corps se compose de celui des atomes, « plus de la somme de tous les espaces qu’ils parcourent en « oscillant. Ce sont ces mouvements oscillatoires qui, de fait, «constituent les phénomènes de la chaleur, si longtemps « attribués à un principe spéciSl.
«Et en général, tous les phénomènes attribués aux impon- « dérables ne sont autre chose que des mouvements des «atomes et des molécules, ou groupes d’atomes. C’est l’es- « pèce de mouvement qui détermine l’espèce de manifestation : «la lumière, l’électricité, la chaleur (et la vie avec tous ses «attributs: la pensée, la volonté, la mémoire etc., ajoute