CHAPITRE
Dans les pages précédentes, nous avons eu à examiner si l’une des affirmations les plus essentielles de la synthèse naturelle est è la portée de notre intelligence. Et nous avons reconnu qu’en ce sens du moins, ce que la raison, s’exerçant sur l’analyse des faits aujourd’hui bien étudiés, nous dit être l’expression de la vérité , la raison est aussi capable de le concevoir.
UNIVERS INANIMÉ
Ici , nous avons à nous placer à un point de vue beaucoup plus subjectif encore, ou, pour parler le langage ordinaire, à un point de vue beaucoup plus humain.
Ce n'est plus telle ou telle proposition isolée que nous avons à mettre en face de là raison pour juger si celle-ci est condamnée à accepter ce qu’elle ne conçoit pas; c’est toute la synthèse que nous avons à placej en face des aspirations de notre être intelligent, pour voir si elle y répond ou si elle les heurte.
Comme pure question de faits, notre synthèse constate la coexistence dans l’univers inanimé de deux classes d’éléments, formées chacune d’individus distincts, ayant à la fois assez de qualités identiques pour former un groupe naturel, et assez de qualités différentes pour se spécifier parfaitement.
Dans 1’ univers animé, nous trouverons bientôt une troisième classe d’éléments tout ausssi différents de l’élément intermédiaire que celui-ci l’est de la matière elle-même.
Cette multiplicité de principes constituants divers répondelle aux idées que nous nous faisons en général de la simplicité des procédés de la nature? On serait tenté d'en douter, si nous parlons des jugements émis de tous temps par les philosophes, et si, de nos temps surtout, nous acceptons comme correct le point de départ même de la plupart des ouvrages qui, de près ou de loin, touchent à la métaphysique de la nature.
Je l’ai dit dès les premières pages de ce livre, tous ces travaux , quelquefois si contradictoires pourtant , arborent une même bannière.
C’est au nom de l’unité des procédés de la nature qu’ils arrivent a priori à l’unité des forces et à l’unité de la matière.
Je ne reviendrai plus sur la question de fait en elle-même ; elle est maintenant jugée pour nous. Les tentatives d’unifica lion ont abouti, ou à une doctrine morte-née, les réductions de tous les phénomènes possibles à de simples mouvements
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de l'alome , ou à un dualisme de forces qui exclut l’idée de l’unité.
Allons ici droit au cœur de la question, et voyons si le point de départ même de toutes ces tentatives de réduction à l’unité est légitimé par une étude indépendante et correcte de la nature.
Les œuvres de la nature, ses lois, ses procédés, ses éléments, dit-on, sont toujours simples et uns. Oui, certes, pourvu qu’à ces mots nous attachions leur vrai sens, pourvu surtout que nous ne confondions point l’unité et la simplicité de la nature avec les nôtres. Une pareille méprise , et elle ne se commet que trop souvent, est la preuve la plus triste de notre faiblesse et de notre orgueil tout à la fois.
Il y a un quart de siècle à peine, la physique acceptait encore comme exactes un grand nombre de lois des plus simples : l’expérience les avait vérifiées à peu prés, et notre propension vers la simplicité arithmétique nous les avait fait accepter comme absolues. Que reste-t-il debout de ces lois ? Je ne citerai qu’un exemple, mais il est caractéristique. Les gaz, les vapeurs étaient sensés se dilater ou se comprimer d’après la loi de Mariotte et de Gay-Lussac; en d’autres termes, on admettait : 1° qu’à température constante, le volume de ces corps est toujours en raison inverse de la pression , qu’ainsi , quand nous comprimaons un gaz, une vapeur quelconque de manière à faire diminuer le volume de 1 à 1/2, à 1/3, à 1/4, la pression nouvelle est 2, 3, 4 fois la pression initiale; 2° qu’à pression constante et à température variable, les volumes d’un gaz ou d’une vapeur croissent en raison directe de la température.
Les immenses travaux expérimentaux de M. Régnault ont démontré pourtant que ce ne sont là que des approximations, même pour les gaz.
Ayant repris la question comme analyste et comme expérimentateur, j’ai, de mon côté, démontré que la loi de Ma-
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riotte et de Gay-Lussac redevient rationnelle, s’étend non seulement au gaz et aux vapeurs, mais aux liquides et aux solides, pourvu qu’à la pression externe que nous mesurons directement, nous ajoutions la pression interne, c’est-à-dire celle que représente l’attraction atomique , pourvu que du volume apparent mesuré par nous, nous retranchions le vovolume invariable de tous les atomes. Mais en même temps, et chose tout aussi frappante, j’ai montré que cette loi universelle n’est elle-même qu’une approximation, et que pour arriver à la rigueur absolue, il faut tenir compte de la diversité des forces qui tendent à rapprocher les atomes , de la manière dont les atomes sont groupés quand il s’agit d’un soilde ou d’une combinaison chimique, enfin, de la forme même des atomes : toutes choses dont , au point de vue expérimental, nous ne possédons pas encore les données premières et indispensables.
Les travaux de la physique moderne prouveraient-ils, par hasard, que c’est le désordre qui règne dans les phénomènes de la nature , au lieu de l’ordre que nous espérions y trouver, et que déjà nous croyions y avoir trouvé? Nullement; mais ils nous condamnent à modifier et à élargir nos idées d'ordre; ils noùs apprennent que l’ordre naît de la concordance admirable de plusieurs lois différentes qui se combinent, et nullement du règne exclusif de telle ou telle loi très simple que nous avions aperçue d’abord. Et nous serions bien étonnés, au contraire, si nous faisions l’énumération, très facile d’ailleurs, du nombre de phénomènes indispensables pour le maintien des choses, qui deviendraient impossibles si cette simplicité tant désirée se réalisait telle que nous l’avions rêvée.
Un exemple d’un ordre très différent et des plus grandioses va faire ressortir plus encore la vérité de ce qui précède.
Hien n’est plus simple et plus facile à saisir que les lois de