LES OUAIS DE PARIS
Vous m'objectez, pcir exemple, que pour vous énoncer ■de pareilles maximes avec une telle franchise, il faut que j'appailienne à l'cicole des cyniques et me sois fait un front qui ne sadie plus routrir. Oue pourrai-je vous répondre? Voir le chapitre YIII : Style des livres et des discours publics, et le chapitre XI : Logique des contractifs. 11 y a là une méthode infaillible de réplique victorieuse : elle consiste : 1° à outrer les idées et les sentiments honnêtes de façon à les rendre tout à fait ridicules; 2° à exprimer le ridicule des gens « par des comparaisons empruntées à la classe d'animaux à laqnelle leurs discours ou leurs actions se rapportent.» M. l'abbé Houx-Lavergne use de cette recelte quand il compare les rédacteurs du Journal des Débuts aux petits animaux immondes que vous savez. Mais il en use sans art et sans aménité. Voici comme on s'y prend, selon l'auteur de la Théorie : Vous m'appelez cynique, je ne m'en fâche pas. J'envie votre bonheur de croire si candidement au vrai et à l'honnête, et d'avoir, à votre âge, de si touchantes illusions! Si Dieu m'avait laissé, comme à vous, mon cher monsieur, cette innocence de la pensée, peut-être aurais-je aussi celle de la conduite et serais-je, comme vous, une
hermine de pureté, un dragon de vertu (C'est
ainsi que l'on compare les hommes aux animaux, en prenant ses images dans les plus gracieuses ou poétiques espèces.) Et insensiblement, en variant mes tours, en mêlant comme il faut la naïveté feinte à l'impertinence et à la goguenardise, je vous présenterai sous un jour tout nouveau, avec le double aspect d'un niais à l'esprit virginal et d'un puritain aux mœurs rébarbatives, et vous serez honni de tous les braves gens qui méprisent la candeur pour ne pas paraître des sots, et prêchent l'indulgence parce qu'ils
232 COxNVERSATlONS LITTERAIRES.
en ont besoin. (C'est la perfection de Tart des contractifs.) Et moi, mon cher monsieur, je passerai partout pour un homme d'esprit qui connaît parfaitement les hommes et la vie, et qui a su faire son chemin à travers les écueils, en passant sur le corps des timides, des simples, ce qui est le triomphe de la Théorie de Vambition.
Voilà ce que j'ai appris dans ma brochure. C'est justement le hvre que j'avais demandé, le manuel de conscience, le formulaire moral. Quel en est l'auteur? Je l'ignore. Ce doit être un moderne. Il y a là une façon toute franche et toute carrée de s'installer en plein dans le pur égoïsme, de dogmatiser au nom du scepticisme, et de maximer, comme on dit, les mauvaises pratiques, qui indique un état de civilisation tout à fait avancé. La langue même est nouvelle : logique des contractifs. Cela sent le jargon abstrait et métaphysique et ressemble au français politique d'aujourd'hui. Mais parmi nos contemporains, lequel, je me demande?... On a droit d'hésiter. Je laisse chaque lecteur faire lui-même une enquête, et, comme Alexandre, opter pour le plus digne. J'ai acheté la brochure, afin de la relire, et je suis revenu tranquillement au logis, en songeant que, dût-on n'être jamais qu'un humble écrivain, n'avoir pendant sa vie qu'une petite renommée et une petite fortune, et n'arriver à rien, ni à l'Académie, ou bien n'y arriver qu'à la douzième fois, et passer après sa mort de la boîte à deux francs dans la boîte à deux sous; si l'on a marché droit, et par la grande route, sans essayer de prendre les sentiers de traverse, appelé un chat un chat toutes les fois qu'on l'a pu pour décharger sa conscience, et obtenu l'estime de quelques bons amis, cela vaut encore mieux, même pour le bonheur, que d'arriver