‹ Conservations littéraires et moralesChapitre 71 sur 72 · LE PUBLIC D'AUTREFOIS ET LE PUBLIC D'AUJOURD'HUI · texte numérisé non relu

LE PUBLIC D'AUTREFOIS ET LE PUBLIC D'AUJOURD'HUI

M. de Maistre a dit : « Un peuple n'a jamais que le gouvernement qu'il mérite. » Le mot est vrai, si dur qu'il puisse paraître. Quand un peuple, par exemple, se désintéresse de ses propres affaires, se donne un tuteur et lui dit : « Faites ce que vous voudrez, pourvu que je sois tranquille et que je ne me môle de rien; » tant pis pour lui s'il n'est pas le plus heureux des pupilles !

On a dit dernièrement, en imitant M. de Maistre: « Un peuple n'a jamais que la littérature qu'il mérite. » Le mot ainsi modifié est encore parfaitement vrai. Quand le public se dessaisit des droits légitimes qu'il a sur les écrivains et leur dit : « Pensez à votre fantaisie, écrivez comme il vous plaira; pourvu que je m'amuse, je vous donne carte blanche; » c'est alors fort bien fait qu'on ne serve pas sur sa table le plus pur froment littéraire, et puisqu'il trouve bon le pain bis, qu'il soit au régime du pain bis. Il déjeune et il dîne comme il l'a mérité.

J'ai le plus profond respect pour le public; mais la conscience me force à dire que c'est en grande partie sa faute si la littérature (j'excepte, bien entendu, les noms et les œuvres qu'il convient d'excepter) est dans un si triste état. Je n'excuse ni n'accuse la critique. C'est une sentinelle. Elle a tort si elle s'assoupit, et plus encore si, éveillée, elle prend l'ennemi pour un

ami. Mais qu'elle veille ou s'endorme, qu'elle pousse ou non le cri d'alarme, qu'importe, si le public ne se tient pas sur ses gardes , s'il fait fête aux assaillants , comme jadis les Troyens aux Grecs, et ouvre ses portes au cheval de bois? C'est la faute du public et de sa tolérance, si le goût ne passe plus dans le demi-monde littéraire que pour une invention surannée des pédants. C'est la faute du public , arbitre naturel de la fortune des ouvrages, si son abdication laisse le champ libre au scandale de certains succès, si dans les livres et sur la scène s'étalent sous ses yeux des styles vicieux et orgueilleux de leurs vices, une imagination affolée, une sensibilité convulsive, une corruption et un cynisme qui insultent à son goût, à sa raison et à son sens moral. Pourquoi le public applaudit-il comme s'il n'avait ni raison, ni sens moral, ni goût? Pourquoi supporte-t-il qu'on lui manque de respect, comme aux Gérontes des comédies ? Ou plutôt, comme on ne peut penser sans irrévérence que le public soit tombé si bas, il ne reste plus qu'à lui dire, quand on veut le ménager, ce que Spinoza dit à Dieu dans le conte de Voltaire ' :

Je soupçonne, entre nous, que vous n'existez pas.

Non, le public n'existe plus. Qu'est-ce qu'un public, un vrai public? Est-ce une réunion d'individus juxtaposés, un simple nombre? Évidemment non. C'est un ÔLre collectif ayant, comme tous les êtres, une unité morale. Cette unité se fonde sur une communauté de pensées et de sentiments à l'égard des choses d'esprit, sur la discipline du goût. Le goût est un don et un art. C'est un don peu commun, et la nature en est avare : elle donne à tous le jugement, parce qu'il est

• Les Systèmes, '

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le nécessaire, et au petit nombre le goût, parce qu'il est le superflu. De plus, c'est un art difficile dont la perfection dépend de sa culture. Il demande du loisir, et c'est un mot bien juste que celui de cet homme d'esprit, trop occupé d'affaires : « Je n'ai pas le temps d'avoir du goût. »

Espérer un public où tout le monde aurait du goût serait un rêve encore plus chimérique que celui d'un scrutin par le suffrage universel où tous les votants auraient le sens commun. Le meilleur des publics que l'on puisse souhaiter, c'est celui qui a la sagesse de se laisser conduire par une élite de connaisseurs, dont les lumières se communiquent, éclairent les rangs de proche en proche, et dirigent l'opinion, qui gouverne la littérature. Je me sers à dessein du mot gouverner, c'est le mot de Voltaire : « Ce sont, dit-il, les bons auteurs qui forment le goût du public, et c'est le goût du public qui, ensuite, gouverne les auteurs '. » Cet empire du public sur les écrivains, c'est le caractère propre du public véritable : là où il n'existe pas, il n'y a pas de public. Le public est un tiùbunal. C'est le nom qu'on lui donnait jadis, nom vieilli maintenant, et dont quelques classiques attardés se servent seuls encore, comme d'une métaphore chère à la tradition. Autrefois il avait toute la force de son sens, et quand on présentait un livre au public, en protestant du plus profond respect pour son autorité et d'une entière soumission à sa sentence, tout était sérieux dans ces témoignages comme dans une requête au premier président. C'était chose touchante de voir de grands esprits s'approcher avec crainte de cette assemblée invisible , s'incliner devant elle, et attendre son arrêt en toute humilité. Boileau

• IHciionnaire pliilosophiquef arlicle Goût.

d'habitude n'est pas attendrissant. Pourtant je n'ai jamais pu lire sans un peu d'émotion ces lignes de sa dernière préface, cet adieu au public, si respectueux, si modeste, de la part du dictateur du goût et du grand justicier au plus haut degré de sa gloire :

« Comme c'est vraisemblablement la dernière édition de mes ouvrages que je reverrai , et qu'il n'y a pas d'apparence qu'âgé comme je suis de plus de soixante-trois ans et accablé de beaucoup d'infirmités, ma course puisse être encore fort longue , le public trouvera bon que je prenne congé de lui dans les formes, et que je le remercie de la bonté qu'il a eue d'acheter tant de fois des ouvrages si peu dignes de son admiration. Je ne saurais attribuer un si heureux succès qu'au soin que j'ai pris de me conformer toujours à ses sentiments et d'attraper, autant qu'il m'a été possible, son goût en toutes choses. C'est effectivement à quoi il me semble que les écrivains ne sauraient trop s'étudier. »

En ce temps-là les écrivains ne prétendaient pas, on le voit, que c'est au public de u se conformer à leurs sentiments » et d'attraper leur goiit. Ce renversement est moderne. C'est le dix-neuvième siècle qui a revendiqué ce qu'il nomme fièrement la souveraineté de l'inspiration. Jadis les écrivains se croyaient les servi» leurs du public, non ses princes ; ils travaillaient pour lui et s'efforçaient de lui plaire. Ils pensaient au jugement qui attendait leurs œuvres comme à une loi de perfection, salutaire pour le talent. Ils pensaient à la postérité, à cette succession des publics futurs auxquels ils étendaient pieusement la déférence qu'ils portaient au public présent; et cette coutume d'écrire sous les yeux de leur temps et des siècles à venir entretenait en eux un respect de leur art, un désir d'immortalité qui éclatent dans leurs chefs-d'œuvre , et leur impri-

LE PUBLIC d'autrefois ET d'aujourd'hui. 403 ment une beauté morale plus belle encore que le génie.

L'époque où le public a eu le plus d'autorité est celle 01*1 notre littérature a été la plus grande. C'est le dix-septiôme siècle. L'élite du public, c'était la cour, assemblée des esprits les plus brillants, les plus polis, autour d'un roi digne d'être leur modèle. Le dix-septième siècle eut un privilège rare en France, où il y a eu tant de rois hommes d'esprit : celui d'avoir un roi homme de goût, qui protégeait les lettres et les arts par inclination et non par politique. Le goût de Louis XIV, qui, faux et mesquin, eût sans doute entraîné la cour, mérita de régner sur elle par la puissance de sa justesse et l'attrait de sa grandeur. La cour façonna l'opinion de la ville , et il se forma un public animé d'une pensée commune, l'idée d'une perfection composée de noblesse, de décence, de grâce et de naturel. Ce public à plusieurs étages, organisé comme une hiérarchie, exerça sur la littérature de son siècle un ascendant qu'attestent tous les grands écrivains. Ils déclarent unanimement que son goût est leur goût; que leur plaisir et leur devoir est de rechercher ce qui lui plaît et d'éviter ce qui le choque ; que leur succès est à ce prix. La Bruyère va plus loin : il fait remonter jusqu'à la personne du roi l'honneur de ce gouvernement de la littérature, a Les princes, dit-il, sans autre science ni autre règle , ont un goût de comparaison : ils sont nés et élevés au milieu et comme au centre des meilleures choses, à quoi ils rapportent ce qu'ils lisent, ce qu'ils voient et ce qu'ils entendent. Tout ce qui s'éloigne trop de Lulli, de Racine et de Le Brun est condamné. » Cet admirable public du dix-septième siècle s'est trompé comme tous les publics. Il a mis en balance la Phèdre de Racine avec celle de Pradon.

Il a méconnu Athalie, Mais ce sont là des exceptions et des malentendus. La merveille du temps, c'est l'accord du goût public avec celui des écrivains. A dater de Boileau , il n'y a plus de partis dans la littérature du dix-septième siècle, de même qu'après la Fronde, il n'y en a plus en politique. C'en est fait de ces dissidences de principes qui divisent le public comme les écrivains, et ruinent l'autorité des juges en mettant aux prises les jugements. Les seules diversités sont ces variétés de nature qui produisent l'originalité des œuvres et des talents. De là, dans la littérature du dixseptième siècle, un air majestueux d'unité et d'harmonie. On voit s'y réfléchir l'accord de tout un siècle, dans le même esprit monarchique , dans la même foi chrétienne , dans le môme goût classique , dans la même religion de l'antiquité. Rien de cette anarchie des opinions modernes sur toutes les questions remuées par l'esprit humain ; rien de ces divisions profondes, irrémédiables, qui se trahissent partout aujourd'hui, môme dans l'art; rien de cet isolement énervant et superbe de la pensée individuelle. Toutes les forces de l'esprit français travaillent de concert, sous une règle reconnue, et créent cet art simple et grand, monument éternel du génie môme de la France.

Au siècle suivant, cette discipline s'est affaiblie. Des idées nouvelles ont paru, qui partagent le public et la littérature. Les philosophes forment un camp; leurs adversaires un autre; et dans l'un et l'autre parti, que de divisions ! La ville s'est émancipée de la cour et pense par elle-même, sans savoir encore bien penser. La constitution du public a changé ; il s'est accru en nombre ; il s'étend par en bas et se découronne par en haut. Sans manquer de respect au nombre, puisqu'il est le maître aujourd'hui, il est permis de penser que

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plus nombreux est l'aréopage, moins infaillibles sont les jugements. C'est une vérité démontrée dans l'ordre politique, où les intérêts devraient à la rigueur suppléer les lumières; à plus forte raison en littérature, où les lumières seules ont droit de décider. Et cependant, malgré l'atteinte portée à l'autorité du public par son accroissement et par ses divisions , tant qu'a régné l'esprit classique, il y a eu un public, et on n'a pas songé à contester ses droits. Au dix- huitième siècle. Voltaire n'est le despote de l'opinion qu'à la condition d'en être le courtisan. Lui qui , dans sa Covrespoiido.nce ^ prend à l'égard des Welches tant de libertés dédaigneuses, change de ton dans ses préfaces et multiplie les révérences devant les Athéniens de Paris. Il flatte pour dominer, comme le favori d'un prince flatte son maître, et ses cajoleries calculées sont encore un hommage à la royauté du public , royauté déjà fainéante, mais non pas détrônée.

L'Empire même ne l'a pas détruite, quoiqu'il ne souffrît guère d'autre autorité que la sienne. Tous les pouvoirs de la nation ont passé dans la main d'un homme; mais il reste encore un public qui, en littérature, prétend garder sa juridiction, comme un droit naturel que l'on ne confisque pas. Et ne supposez pas que cette autorité purement littéraire, le maître la tolère sans impatience, par politique ou par dédain, comme un emploi inoffensif de la liberté de l'esprit. Ce n'est pas la coutume des pouvoirs absolus de s'imposer une limite et de laisser au delà un domaine où ils n'atteignent pas. Ils craignent qu'on y bâtisse des places de sûreté. Tout public d'ailleurs est une sorte d'attroupement qui inquiète et qu'on dissipe. Ce fut la politique des empereurs à Rome. Pourquoi le spirituel Auguste, pourquoi l'imbécile Claude lui-même s'em-

pressent-ils d'accorder une protection si haute aux lectures publiques, qui corrompent les talents par les applaudissements d'auditoires de flatteurs, et hâtent la décadence de la littérature? Pourquoi leurs successeurs font-ils de ces lectures une institution impériale, une sorte de loi d'État, sinon parce qu'elles réduisent le public en poussière, et forment de ses débris des publics de détail, sur qui l'autorité étend sans effort sa main souveraine ? Cette défiance du public et ce désir de l'annuler, puisqu'on ne peut le dissoudre par décret comme un corps politique, ce sont des traditions léguées par les Césars, et le premier Empire français en hérita dans une certaine mesure. Qui ne sait que Napoléon prétendait commander même à l'opinion littéraire et soumettre les talents à son investiture ; qu'il prescrivait le blâme ou l'admiration à la presse censurée ; qu'il dictait au Moniteur les arrêts impérieux d'une critique officielle, et que la faveur indocile du public pour des écrivains disgraciés l'irritait comme une sédition? En face de cette domination à qui rien n'échappait, un public libéral peu nombreux, mais persistant, parvint à se maintenir en faisceau. Le lien qui le réunissait, c'était l'esprit classique ; et la défiance du pouvoir pour les études de collège, les sarcasmes de l'Empereur contre de grands écrivains de la Grèce et de Rome, et son étrange dessein de les faire expurger au point de vue monarchique prouvent qu'entre ces deux mots classique et lihéraly le rapport n'est pas arbitraire. L'esprit classique, n^ de l'antiquité grecque et romaine, est l'esprit même de liberté. On objecterait en vain que sous le premier Empire ce sont les novateurs en littérature qui ont été les libéraux en politique : Chateaubriand, madame de Staël. Tout en rêvant un art nouveau, ils demeuraient

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classiques, au moins par le respect. Nul n'a imité l'antiquité avec plus d'enthousiasme que Chateaubriand ; nul n'admire le dix-septième siècle avec plus d'éloquence que madame de Staël. Ce sont les romantiques de la seconde génération qui ont tenté de faire contre le siècle de Louis XIV la révolution du mépris. On peut ajouter, comme dernier argument , qu'aujourd'hui, si l'esprit libéral est réfugié quelque part, c'est chez les vétérans de la tradition littéraire, restés fidèles pour la plupart aux principes du goût classique et aux maximes de liberté, comme à une seule et môme cause , tandis que, sauf des exceptions , les maximes contraires ont fait plutôt fortune dans l'école opposée et recruté des politiques soumis parmi les anciens révoltés de la littérature.

On a dit quelquefois que le romantisme n'a rien détruit ni rien fondé : rien fondé, c'est possible, quoiqu'il ait produit de brillants ouvrages qui resteront, sinon comme des modèles, du moins comme la date d'un grand mouvement d'esprit et d'une explosion de jeunesse ; mais rien détruit, c'est une erreur, car le romantisme a détruit le public. La liberté dans l'art, cette séduisante devise inscrite sur son drapeau, ce n'était pas seulement, comme quelques-uns le croient encore, l'innocente abolition des trois unités et l'affranchissement du goût; c'était, de l'aveu formel des chefs du parti, la dépossession du public au bénéfice des écrivains. L'art nouveau proclamait qu'il ne reconnaissait à personne le droit de le questionner sur sa fantaisie. Si le public disait : Ce sujet est horrible, grotesque, absurde, hors des limites de l'art; de quoi vous mèlez-vous? lui répondait-on. L'art n'a pas de limites. Il n'y a pas de carte du monde intellectuel où les frontières du possible et de l'impossible soient

tracées en rouge ou en bleu. L'auteur a fait cela parce qu'il a fait cela ; il n'a pas d'autre compte à rendre. Le seul droit du public, c'est d'examiner si cela est bon ou mauvais. Voilà exactement le sens de ce mot fameux : la liberté dans l'art. Le jour où le public, dans sa prodigieuse bonhomie, a salué l'avènement de ce nouveau principe, il a signé sa déchéance. Dès que l'inspiration individuelle de l'écrivain est reconnue souveraine et que le public abdique le droit de la juger, le public n'est plus rien. L'unique droit qu'on lui laisse de déclarer qu'un livre est bon ou mauvais n'est qu'un droit dérisoire et nul ; car la pensée première d'un livre est une grande part de sa valeur, et comment l'apprécier s'il vous est interdit déjuger cette pensée? D'ailleurs, si la pensée est ce qu'elle veut, pourquoi le style ne serait-il pas ce qu'il lui plaît d'être? Pourquoi la langue, elle aussi, n'est-elle pas irresponsable ? Langue, style et pensée, tout est sacré au même titre, et c'est pure condescendance de la part de l'écrivain, s'il ne réclame une pleine et entière inviolabilité. C'est lui qui est le maître et qui impose son œuvre par le droit divin de l'inspiration. Plus de tradition, plus de règles, plus de Code du goût, plus de tribunal, plus de juges. L'esprit souffle comme il lui plaît : liberté entière à l'esprit. Laissez faire et laissez passer.

On s'étonnerait que le public eût souscrit de gaieté de cœur à cette spoliation de son autorité, si l'on n'avait vu par d'éclatants exemples à quel point il est philosophe, et avec quelle aisance il sacrifie des droits plus précieux encore qu'une prérogative littéraire. C'est un fait accompli. Du consentement général, la fantaisie (c'est le nom rajeuni de la liberté dans l'art) est aujourd'hui reine et maîtresse. Les idées classiques sur le beau absolu ont été reléguées parmi les super-

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stitions du vieux temps. On s'accorde à penser que le beau c'est ce qui plaît, et l'on n'est plus reçu à disputer des goûts. Chacun a le sien, d'après lequel il juge, et la conséquence naturelle, c'est qu'il y a des opinions, mais qu'il n'y a plus d'opinion ; c'est que le public n'est plus un public, mais une collection d'unités.

Pensez-vous que j'exagère, et qu'en cherchant bien le public, on doit finir par le trouver? Soit, cberchonsle ensemble aux endroits où il peut être. Interrogeons les journaux, les livres, le théâtre.

Les journaux sont des bulletins, des éphémérides, des affiches, ce ne sont plus des influences et des foyers d'opinion. On les lit pour savoir l'événement de la veille, le titre de la pièce nouvelle, le cours de la rente et les maisons à vendre. Ils rassemblent autour d'eux une multitude d'oisifs qui les regardent voguer au milieu des écueils, comme sur le bord de la mer les promeneurs suivent de l'œil les barques par le gros temps. Mais entre eux et la foule, le lien, lien fragile ! c'est l'intérêt de la curiosité. Ils ne sentent plus dans l'air circuler, comme jadis, ces courants d'électricité morale qui les mettaient sans cesse en communication avec des amis invisibles, et les rares signaux qu'ils font ressemblent à ceux du câble transatlantique depuis ses derniers malheurs. Ce n'est pas que les journaux parlent plus mal ni même qu'ils ne parlent plus : ils ont baissé la voix, pour ne pas se la casser ; mais comme il y a un grand silence, on les entendrait encore, si on les écoutait avec la sympathie de leur ancien public. Quand on s'aime, comme dit le proverbe, on se comprend à demi-mot. Mais en politique on n'aime plus. Comptez les cœurs qui battent encore. Et puis qu'est devenu l'antique abonné, l'abonné de père

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en fils, cet homme respectable, marié à son journal, et sous le régime touchant de la communauté spirituelle? De jour en jour il disparaît et abandonne la place à une clientèle flottante, qui arrive aujourd'hui, qui part au bout de six mois, et qui ne forme pas plus un public aux journaux, que des voyageurs qui passent dans une ville n'en sont les habitants.

Les livres sont-ils plus heureux? On aimerait à le croire. Sans parler des livres frivoles qui n'ont jamais plus prospéré, il y en a de sérieux dont plusieurs éditions ont été enlevées comme par enchantement. Mais si l'on décomposait le chiffre de la vente, pour essayer de voir à quoi se réduit le public véritable, on serait tristement surpris. J'ai posé la question à un de mes amis, un honorable éditeur, qui publie les grands livres. Mettons-nous, lui ai-je dit, dans les meilleures conditions, et supposons un bel ouvrage signé d'un nom académique. On le vend en moyenne à 6,000 exemplaires. Quel est le chiffre du vrai public? Mon ami l'éditeur s'est mis à compter sur ses doigts : pour l'étranger, 2,500 ; faiseurs de collections qui ne lisent jamais, 300; bibliothèques publiques de province, 50; candidats à l'Académie, notoires ou latents, présents ou futurs, qui achètent le livre pour faire leur compliment, 75, etc. Bref, à peu de chose près, le public a été évalué à 3,000. C'est juste le chiffre qu'indique Voltaire des lecteurs de bons livres disponibles, en France, il y a cent ans. Maintenant, si sur ces 3,000 nous retranchions, comme Voltaire, ceux qui lisent en courant, pour parler au hasard; ceux qui n'ont pas d'études, ceux qui n'ont pas de goût, et bien d'autres encore que Voltaire énumère parmi les fonctionnaires et les bourgeois, et que je ne désigne pas pour ne Lleiiser personne, on serait effrayé de voir combien

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sont rares ceux qui jugent, combien disséminés, incapables de s'entendre, de constituer un tribunal, de diriger l'opinion, de remplir, en un mot, les devoirs d'un vrai public et d'en porter dignement le nom.

L'autre soir, j'ai été au théâtre, au Théâtre-Français. On jouait la Mêtromanie. Un jeune homme , Damis, s'est avancé sur la scène, d'un air d'anxiété, et il a dit ces vers :

Je no me connais plus, aux transports qui m'agitent.

En tous lieux, sans dessein, mes pas se précipitent.

Le noir pressentiment, le repentir, l'effroi.

Les présages fâcheux volent autour de moi.

3e ne suis plus lo môme enfin depuis deux heures ;

Ma pièce auparavant me semblait des meilleures,

Maintenant je n'y vois que d'horribles défauts,

Du faible, du clinquant, de l'obscur et du faux.

Do là plus d'une image ahnonçant l'infamie :

La critique éveillée ; une loge endormie ;

Le reste, de fatigue et d'ennui harassé ;

Le souffleur étourdi; l'acteur embarrassé;

Le théâtre distrait, le parterre en balance,

Tantôt bruyant, tantôt dans un profond silence;

Mille autres visions, qui toutes dans mon cœur

Font naître également le trouble et la terreur.

Voici l'heure fatale où l'arrêt se prononce î

Je sèche, je me meurs. Quel métier ! J'y renonce.

J'étais au dernier rang de l'orchestre, et j'avais derrière moi un groupe de fonctionnaires chargés d'exprimer des deux mains la satisfaction de l'assemblée. L'un d'eux disait à son voisin, en parlant de Damis : « Ce pauvre jeune homme! que je le plains ! C'était ainsi dans ce temps-là. Les auteurs n'étaient pas heureux : il y avait un public ! As-tu vu comme l'idée du parterre fait frissonner Damis de la tête jusqu'aux pieds ?

Le parterre en balance, Tantôt bruyant, tantôt dans un profond silence!...

«Aujourd'hui ces choses-là n'ont plus le même sens. Bruyants, nous le sommes encore, et silencieux aussi, par admiration. En balance, jamais : au moindre signe, les bravos partent. Autrefois, le silence c'était une menace, et le bruit c'étaient les sifflets. Car on sifflait, mon cher ; la police était si mal faite ! A la place où nous sommes siégeaient des premiers venus qui, sous le vain prétexte qu'ils avaient payé leur place à la porte, décidaient des succès et des chutes. Les payants, grâce à Dieu, ne sont plus si fiers. et nous laissent faire la besogne. Le parterre, c'est nous. Aussi les auteurs dorment tranquilles. Des billets aux amis, des réclames aux journaux, et voilà la pièce lancée avant que les critiques aient le temps de montrer les dents. Si elle vaut quelque chose, deux cents représentations, et cinquante si elle ne vaut rien. Les chemins de fer nous amènent tous les jours à Paris dix mille flâneurs bienveillants qui ont la poche pleine et qui veulent passer leur soirée. Qu'on leur donne du bon, du mauvais, du médiocre.

Qu'il y ait du clinquant, de l'obscur et du faux,

ça leur est bien égal, et tant mieux pour Damis qui fait de bonnes recettes. Le public est mort, vive nous !» Je m'en suis allé sur cet entretien, en tâchant de porter mon deuil aussi allègrement que ces braves camarades. Le lendemain, comme je passais sur une place, au milieu de la rue Vivienne, j'ai vu une grande foule qui se précipitait dans une espèce de temple. Je suis entré, comme tout le monde. Autour d'une tribune circulaire, en forme de corbeille, soixante personnes

LE prDLic d'autrefois ft d'aujourd'hui. 413 parlaient tantôt l'une après l'autre, tantôt toutes ensemble. Quelle éloquence, mon Dieu!

Elles ont parlé deux heures durant, sans qu'on vît leur talent faiblir, sans que l'attention de la foule se blasât. Quel crédit sur leur auditoire! Sur un mot tombé de leur bouche, on risquait une fortune. Des eslafettes couraient et portaient leurs paroles, qui volaient conmie des flèches au bout de l'édifice, sous le péristyle, sur la place et dans les rues voisines, et môme hors de Paris, sur les ailes du télégraphe. En sortant, li la porte, on se disputait des feuilles imprimées qui rendaient compte de la séance, et le soir, au boulevard, on faisait queue aux échoppes pour acheter les journaux et dévorer les lignes de la quatrième page. Ces soixante orateurs, ce ne sont pas les mêmes que ceux qu'un ingénieux docteur'a cru découvrir naguère dans un lieu qu'il fréquente (le Corps législatif). Ce sont les soixante agents de change, et maintenant c'est à la Bourse qu'on trouve le seul public de France.

28 octobre 1858.

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