RESUME
Le perfectionnement des routes, des canaux, est bien moins une question de ponts et chaussées que de législation , car l'état des communications d'un pays dépend surtout de ses institutions. Sous une administration militaire absolue ©n ne doit exiger que les grandes routes de l'empire, ouvertes, comme les voies romaines, de la capitale aux chefs-lieux des provinces, exécutées à grands frais avec plus de luxe que d'art, laissant entre elles des contrées épuisées, sans chemins praticables, sans industrie.
Long-temps le gouvernement a cherché à concilier des choses incompatibles : le commerce et des armées permanentes, nombreuses, oisives; un gouvernement représentatif saws l'intervention du public dans les affaires municipales, de meilleures lois sans enquêtes ; des améliorations par ceux qui les ignorent ou les repoussent. Il semblait vouloir tout à la fois l'éclat des armes et les bénéfices de la liberté.
Il est temps de choisir entre les illusions de l'empire et les bienfaits de la restauration. Si le gouvernement veut être militaire, le commerce averti peut liquider ses entreprises , se préparer aux chances des victoires et des invasions nou- \ elles; il faut renoncer à étendre et à perfee-
tionner les communications intérieures. Pendant l'état de guerre inhérent à cette organisation , les allocations pour travaux utiles sont réduites ou retirées, et la plupart des entreprises abandonnées. Les réquisitions , les emprunts augmentent les charges ; la confiance se perd , les fonds restent sans emploi, les ouvriers sans travail, les produits* sans valeur; la détresse des particuliers prépare les malheurs publics. Telle serait la France si, repoussant les vœux d'une génération généreuse, éclairée, on persistait à suivre les errements de l'empire.
Par un système contraire, plus conforme à l'esprit du pacte fondamental, par le concours du public aux affaires communales, le gouvernement, sans soins, sans dépenses, sans diminuer ses prérogatives et son autorité , est maître de se créer de grands moyens de puissance , et d'effacer les dernières traces des dissensions publiques.
Un pouvoir central éloigné ne saurait régir avec le même bonheur, par une règle invariable, les affaires journalières des contrées soumises à divers climats, à tous les accidents de la nature. Les événements imprévus de chaque jour demandent une action décisive , immédiate ; des formalités occasionent des retards ou des pertes, et une aveugle égalité devient une injustice. Les faits et les tableaux que nous avons cités en établissent les preuves.
Les Français, grandis par les souvenirs de gloire,
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par les malheurs mêmes, et surtout par la liberté, se livrent au commerce depuis la restauration avec la confiance que donne le meilleur gouvernement. Mais des causes inaperçues préparent la ruine des entreprises les mieux concertées. Chaque jour nous apprend et nous fera connaître de nouveaux désastres dans les contrées manufacturières de l'est, du midi, du couchant. Un seul département, le Nord, semble à l'abri de ces catastrophes, pareeque c'est le seul où l'on soit parvenu, avec de grandes difficultés sans doute , à procurer aux fabriques les moyens de prospérité, c'est-à-dire des communications plus rapides et à meilleur marché. En deux années, et sans dépenses de l'État, on pourrait compléter la navigation, la rendre plus rapide que le roulage, et deux fois moins chère, et procurer à la Flandre française tous les avantages qui rendent le monde tributaire des villes de Manchester, Birmingham ; il suffirait de lever les obstacles apportés aux projets civils par l'administration delà guerre. Une nouvelle législation des travaux donnerait à cette contrée et au reste du royaume les communications qui manquent et de plus grandes richesses. Beaucoup de personnes reconnaissent ces vérités, mais les oppositions à vaincre leur paraissent si redoutables, que la plupart, désespérant du succès, croient inutile de le tenter.
Mille faits semblent justifier leur découragement, depuis cent cinquante ans que les libertés des villes et des provinces sont déplus en plus envahies, tous
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les hommes dévoués et d'une haute capacité qui ont osé lancer un trait contre la centralisation; ont soulevé l'intérêt et l'envie. Ces passions, plus terribles que les monstres de Ténédos, ont étouffé dans leurs épouvantables nœuds ces nouveaux ministres de la vérité, en présence d'un peuple long -temps sourd aux bons conseils.
Mais les temps sont changés, le public plus instruit saura reconnaître ses défenseurs ; beaucoup d'hommes généreux, sans tenir compte des chances personnelles à courir , ne verront que l'avenir de la France, et voudront contribuer à sa grandeur.
Pour obtenir, sans longues discussions, les améliorations qui nous manquent, il suffira d'exposer les faits et d'arriver par eux à la vérité.
Nous croyons avoir montré dans divers écrits que l'impôt d'un milliard exige un commerce extérieur florissant; que pour vendre au dehors il faut fabriquer ou mieux ou à meilleur marché que nos voisins; que la valeur effective des produits dépend de l'instruction des ouvriers, de la perfection des machines, du bas prix des matières premières et des transports.
Puisqu'il est constaté, malgré les assertions contraires, causes de graves erreurs, qu'en Angleterre le prix du travail, des matières premières, et surtoutdes transports est, terme réduit, deux foismoins cher (1) (m'en France, il est donc impossible que
(i) Voir les tableaux et les notes places à la fin du volume.
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la France puisse fabriquer à aussi bon marché , conserver au dehors un commerce étendu , au dedans de nombreuses fabriques, et continuer à payer les impôts sans diminuer son capital.
Avec des armées de terre, des flottes, des douanes deux fois plus nombreuses , on n'arriverait qu'à augmenter les charges, les prix des journées, des matières premières, des produits du sol études fabriques , et à ruiner plus rapidement l'agriculture et les manufactures. De même avec des droits d'entrée très élevés sur les matières premières, on encourage l'introduction des marchandises étrangères, on accorde de fortes primes à la contrebande. Le système suivi est donc en tout point contraire à l'expérience et aux intérêts du pays, et en le continuant, on peut calculer à quelques mois près les désastres des grandes fabriques et des principales villes de manufacture.
Pour résoudre la question spéciale qui nous occupe, nous avons rapporté les observations et les faits [suivants qui paraîtront des axiomes, ou que justifient des données officielles.
Les transports par eau dans le même temps et au même prix sont préférables aux transports par terre.
Plus les transports se font vite et à bon marché, et plus la prospérité augmente
On ne peut obtenir de bonnes routes que par une bonne navigation qui appelle les gros transports et procure à bas prix d'excellents matériaux.
L'intervention du public est indispensable pour l'exécuter et l'entretien des canaux et des routes.
Un gouvernement est hors d'état de créer et d'entretenir les canaux. Les fonds communs destinés aux ouvrages de navigation ne tournent qu'au profit de quelques contrées favorisées, et contribuent à augmenter la misère des peuples plus pauvres.
Une bonne navigation intérieure ne s'établit que sous l'influence des garanties nécessaires. Il faut que le gouvernement concède à perpétuité la propriété des canaux et des rivières navigables et flottables ; qu'il impose à toutes les compagnies l'obligation, sous leur responsabilité, de maintenir en bon état les canaux; qu'il fasse en outre payer les frais de réparation des routes par les voituriers qui les dégradent. Une de ces conditions négligée rend les autres inexécutables.
On est ainsi conduit à reconnaître que sans l'établissement des barrières sur les routes, on ne peut espérer ni bonne navigation, ni bonnes routes, ni prospérité du commerce.
Nous avons cherché à répondre par des faits aux objections contre les barrières.
On ne peut les établir que sous un gouvernement libre, où la loi est forte, où le public intervient; ce système était donc impossible sous l'empire.
Les barrières donnent des produits réguliers , les moyens d'entretenir jour par jour les chaussées.
Le meilleur état des routes fait baisser les prix
des transports. Il en est ainsi sur les rivières où les nouveaux droits d'écluses et de perfectionnement font diminuer le temps et les frais de navigation. Aussi plus les chemins et les canaux sont améliorés au moyen des produits des barrières, et plus le fret est réduit.
Des barrières sont établies sur les routes d'Angleterre, d'Ecosse, d'Irlande, des États-Unis, de la Belgique, delà Prusse, de Saxe, de Bohême; il serait impossible d'admettre cet impôt spécial dans les États sans administration provinciale, et de l'introduire même en France, avant de modifier l'organisation impériale.
Nous avons proposé d'instituer une administration cantonnale chargée de la surveillance des barrières et de l'exécution des routes neuves avec le concours des ingénieurs, et nous avons cherché à combattre les objections contraires.
Quelques personnes pensent que tous les efforts du moment et pendant dix ans doivent se borner à terminer, à restaurer et réparer les routes royales ; à finir les canaux, à créer un fonds de 1 5o millions pour subvenir aux dépenses; mais quand cette tâche serait accomplie, la moitié de la France manquerait encore de routes; le royaume n'aurait pas de navigation , et la ruine de beaucoup d'agriculteurs et de commerçants serait également certaine et prochaine. Pourquoi refuser à la génération présente les avantages qu'on peut obtenir dans un court délai, sans sacrifices de l'Etat?
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Se borner à restaurer les routes, à terminer les canaux, serait une tâche incomplète et presque inutile ; l'ensemble des améliorations doit être entreprise.
Pour profiter des i5o millions dépensés ou consacrer à l'achèvement des canaux, il faut que les rivières qui les réunissent soient canalisées. Cependant aucune grande entreprise de ce genre n'est encore commencée ; aucune n'est même possible avec la condition de concurrence et les charges imposées aux compagnies. On semble craindre les bénéfices des associations, comme si le public n'était pas appelé à les partager. Il n'est pas un travail de ce genre qui n'expose à de grandes pertes, puisqu'on peut plus tôt ou plus tard ouvrirde nouvelles communications qui détournent le commerce des premières, et fassent descendre les recettes de toutes compagnies au-dessous du taux légal.
Les hommes expérimentés savent que la France obtiendra une navigation intérieure aussi complète qu'en Angleterre et en Belgique aussitôt que le gouvernement lèvera les obstacles qui s'opposent aux améliorations. Les ingénieurs peuvent dresser en quelques années les principaux projets de navigation, et les mettre à exécution dans une période de six ans.
Nous avons donné un projet de barrage d'une application facile sur tous les fleuves, et au moyen duquel la navigation en lit de rivière deviendrai!
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aussi sure que sur les canaux, et avec des dépenses cinq ou six fois moindres , et avec des bénéfices de plusieurs capitaux, au lieu des pertes certaines en entreprises des canaux latéraux.
Lorsque les rivières auront été canalisées et qu'une bonne navigation pénétrera dans l'intérieur des départements , on pourra transporter à bon marché et à de grandes distances, pour l'entretien des routes, d'excellents matériaux, fort abondants dans nos montagnes ; les chaussées seront réparées et maintenues belles à plus bas prix. Jusque-là , forcé de prendre à quelques lieues de distance des matériaux ou rares ou mauvais, on ne doit compter sur aucune amélioration durable. On voit que toutes les questions sur les communications parterre et par eau se lient, et qu'on ne peut les résoudre isolément.
Les détails donnés dans le premier volume de cet ouvrage sur la construction et l'entretien des chaussées en cailloutis, et sur le choix et l'emploi des matériaux , font assez connaître qu'il faut une administration locale ayant plein pouvoir de décider immédiatement, et des ingénieurs très exercés pour diriger etexécuter même les cheminsvicinaux.
Nous avons fait voir que les prestations en nature ou les corvées , reste de la féodalité , coûtent deux ou trois fois plus qu'elles ne produisent ; qu'elles sont injustes par l'égalité même de la répartition ; qu'elles excitent des plaintes fondées, et qu'elles n'ont donné de bons résultats que sous
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des administrateurs d'un zèle et d'un talent extraordinaires, qui se mettaient au-dessus des lois dans un but honorable, et obtenaient de grands résultats par leur influence personnelle. De telles exceptions plus difficiles et plus dangereuses, et une plus longue expérience, font de même repousser le système des corvées comme injuste et impraticable, même pour les routes vicinales.
Nous avons aussi montré la nécessité de donner à des associations ou aux villes la concession à perpétuité des canaux à terminer , des rivières navigables et flottables à perfectionner , et des ports à creuser, à charge par elles de construire à leurs frais des barrages écluses, des bassins à flot ■ des docks et autres établissements utiles , détaillés et prescrits par les devis.
Par de semblables dispositions , un gouvernement n'abandonne que des servitudes et des charges onéreuses ; il augmente son budget en diminuant ses dépenses; il prévient les pertes que son intervention cause; il donne au commerce et à l'industrie un libre essor ; il laisse à chaque contrée ses revenus , et ne s'expose plus à sacrifier les arrondissements plus pauvres aux plus riches. Chaque canton devient un centre d'action où les propriétaires sont appelés à diriger l'emploi de leurs propres deniers. La reconnaissance publique est la récompense des commissaires zélés ; la loi impose aux autres, avec l'obligation d'un devoir, la peine due à la négligence; l'administration pu-
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bliquc veille dans l'intérêt de tons à la bonne exécution des routes et à l'observation des contrats.
L'administration, en appelant l'intervention des principaux contribuables et des compagnies, s'affranchit de toute responsabilité ; elle se réserve seulement le droit de surveillance ; les réclamations sont faites non contre elle, mais par elle; l'action de ses agents a toujours le public pour appui. Le gouvernement , loin de perdre de l'influence, gagne plus de popularité et de puissance; il détermine l'exécution de beaucoup d'ouvrages utiles, l'emploi des ouvriers, et une prospérité générale plus rapide.
Aucun de ces résultats ne serait obtenu par la cession des travaux au conseil général ou au préfet d'un département. Dans îe premier cas , il faudrait donner à ce conseil le droit d'administrer, de se perpétuer au moyen d'une commission permanente. Le préfet serait alors sans autorité réelle, et le gouvernement sans délégué indépendant. On retomberait dans un système fédératif, dans les rivalités et les querelles de provinces ; on sacrifierait les cantons éloignés au chef-lieu, et le département aux intérêts de quelques hommes. Dans le second cas , le pays serait exposé , à chaque changement de préfet, aux essais toujours nouveaux de systèmes contraires. On repousserait le concours des propriétaires dans les localités, et leurs secours en hommes et en argent pour les améliorations qu'ils désirent; on reporterait au
chef-lieu les inconvénients de la centralisation générale.
Dans les deuxcas, les associations,sansappui, sans garantie, craindraient d'entreprendre des ouvrages à leurs frais et périls, ou de lutter contre les oppositionsdel'administration de la guerre,les prétentions des communes , et la tendance des tribunaux à sacrifier les compagnies aux propriétaires à déposséder; il faudrait renoncer à l'espoir des améliorations.
Par une organisation cantonale, on appelle les contribuables à la perception et à l'emploi des impôts, à l'administration des travaux communaux qu'ils demandent, à une surveillance qu'ils exercent dans leur intérêt et sans déplacement; on forme une commission des personnes les plus honorables qui s'interposent comme arbitres entre les compagnies exécutantes, les communes et les particuliers; on encourage les associations par des garanties et par une protection locale.
L'avenir de la France va dépendre de la décision de l'administration sur les projets de législation des travaux publics. En continuant le système impérial, nulle amélioration, nulle association, nulle prospérité du rable, ne paraissent possibles. Au contraire, en appelant le public et les compagnies aux entreprises utiles par des encouragements nécessaires et par des dispositions conformes à l'esprit du gouvernement représentatif, une ère nouvelle commencera pour la France; on verra, comme
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sues nos grands fôiëj dos princes, des archevêques, des maréchaux de France et les personnages les plus illustres s'empresser de donner leurs noms, de consacrer leurs fortunes à des monuments d'utilité publique, créer de vastes ateliers, et assurer par le travail l'aisance des ouvriers et la prospérité de leur pays.
C'est très légèrement et en opposition aux preuves authentiques qu'on prétend que les grands propriétaires dédaignent les associations, refusent leur intervention dans les entreprises publiques. Nous voyons au contraire en tête des listes de souscription pour les grands travaux, les noms des familles les plus illustres, les hommes les plus recommandables; et nous savons qu'ils portent dans les réunions et les discussions l'esprit de désintéressement, de loyauté, de tolérance qui distingue éminemment la haute société française. Il faut de même repousser les injustes accusations d'indifférence, d'ignorance, portées contre les agriculteurs et les propriétaires des campagnes. Il n'est pas un canton où Ton ne puisse trouver autant de personnes instruites que les services publics en réclament.
Lorsque le gouvernement, comme les ministres de Henri IV et de Louis XIV , voudra exciter l'émulation et le zèle, il suffira d'imiter d'anciens exemples, de récompenser les grands services, èl (Je né plus honorer l'oisiveté par des actes qui sembler! t flétrir les travaux utiles.