Séance du Sénat, 24 décembre
CONCLUSIONS
c’est dans cet éparpillement des forces, des moyens d’action et des directions, que résidait le vice initial.
Des faits accomplis ressort avec éclat la nécessité pressante de posséder une armée coloniale avec tous ses services, tous ses rouages, son personnel, son matériel, et animée par une direction unique, permanente, expérimentée, documentée. L’expédition est terminée depuis une année, les rapports publiés sont riches en enseignements , il convient de faire des efforts décisifs pour sortir de la période d’études et de réflexion, et entrer dans la voie pratique qui conduit au but à atteindre.
Les projets d’organisation d’armée coloniale ne manquent pas, soit qu'ils proviennent de l’initiative privée, soit qu ils émanent du Gouvernement lui-même. Parmi ces projets les uns préconisent le rattachement de l’armée coloniale an ministère de la Guerre, d’autres veulent laisser à la Marine sa mission traditionnelle; toutes les combinaisons reposent sur l’une ou l’autre de ces propositions, sans compter les projets plus rares qui attribuent au ministère des Colonies toules les forces militaires coloniales et leur direction. Mais tous ces projets, quels qu’ils soient, ne donnent au ministère qu’ils favorisent qu’une armée sur le papier. L’armée coloniale n’existe pas.
La question du rattachement n’est pas capitale. Quel que soit le ministère qui aura cette charge, il importe avant tout qu il ait dans les mains un instrument perfectionné, constitué en vue du but spécial à atteindre. Dans l’exécution des opérations, il sera toujours nécessaire de faire appel à une administration voisine, pour un concours secondaire. La Guerre sera toujours obligée de demander à la Marine les moyens de transport maritimes et fluviaux, — à moins d’avoir une seconde Marine. La Marine devra demander le concours des services techniques (train, génie, état-major, télégraphistes, etc.),
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qu’elle ne peut posséder, à moins de créer une seconde armée complète à côté de l’armée nationale. Elle sera surtout dans la nécessité de recourir à l’armée de terre pour le recrutement de ses rengagés européens.
' La Guerre et la Marine auront recours au département des Colonies pour le recrutement des auxiliaires indigènes et les approvisionnements faits sur place. Enfin le département des Colonies doit s adresser aux deux autres pour avoir des forces de terre et des forces de mer, car il n’a ni les unes ni les autres. Ces trois administrations d’un même pays se doivent une assistance réciproque qu aucune combinaison ne peut rendre inutile ou évitable.
Il importe avant tout de créer une armée coloniale, représentant un organisme complet, d établir des principes fermes, et d’avoir à sa tête un état-major composé d’hommes spéciaux, préparés par leurs études et leur expérience à la conduite de ces opérations, préparant à l’avance des plans de mobilisation propres à chaque pays dont les ressources sont récapitulées et classées.
Le ministère de la Guerre peut, aussi bien que celui de la Marine, posséder cet organisme et le développer. L importance des moyens matériels dont il dispose déjà, les facilités qu'il possède pour le recrutement du personnel des divers services dans son immense réserve d'hommes, la mission qui lui incombe, par sa nature même, de faire la guerre sur terre, sont autant de raisons pour lui attribuer la charge d’organiser et d’entretenir 1 armée coloniale.
Cette question préjudicielle étant résolue dans un sens ou dans l’autre, il faut faire de l’armée coloniale un tout homogène et autonome, possédant non seulement ses troupes, mais aussi son matériel spécial, des services dits
CONCLUSIONS
auxiliaires entièrement et fortement constitués à l'avance. Elle doit être dirigée par des chefs ayant fait des choses coloniales une étude approfondie: The right man in thc right place.
Troupes de l'armée coloniale. — Elle comprend des troupes indigènes et des troupes européennes.
Les premières doivent former la plus grosse part, les deux tiers, au moins dans les expéditions. Elles existent déjà; il s’agit de les développer et de les consolider par une organisation détinitive appropriée à chaque race et à chaque pays.
L'Indo-Chine possède :
Infanterie , 1 régiment de tirailleurs annamites , recruté et stationné en Cochinchine; 3 régiments de tirailleurs tonkinois, recruté et stationné au Tonkin (non compris les milices).
Poui permettre la réduction des effectifs européens, encore trop nombreux dans les garnisons de l’Indo-Chine (trois régiments d’infanterie de marine, n05 9, 10, 11 ; i bataillons de légion ; artillerie ; génie,) il serait désirable et possible de constituer deux nouveaux régiments indigènes: 1 régiment en Annam, 1 régiment au Tonkin (n° 4).
S il ne s’agit que de laisser ces régiments indo-chinois en garnison dans leur pays d’origine, il n’y aura aucune objection ; mais des doutes s'élèveront sur la possibilité d utiliser ces forces hors de l’Indo-Chine. L’Annamite ou le Tonkinois quitte difficilement son pays natal, et il peut paraître impraticable de prendre un ou deux de ces régiments pour les employer à une guerre coloniale dans un pays lointain. Mais si les vieux tirailleurs ont des facilités pour se rengager et la perspective d’une pension de retraite après quinze ou vingt ans de service, comme les soldats de 1 armée native des Indes anglaises, il sera
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assez facile d’avoir dans chaque régiment un bataillon composé de volontaires, engagés ou rengagés, toujours prêt à être mobilisé pour une expédition lointaine. Bon nombre de ces vieux soldats, revenus dans leur village, déshabitués des rudes travaux de la rizière, encore soutenus par le prestige de l’uniforme qu’ils portaient,
restent oisifs, ou s’engagent dans la milice On en a vu
quelques-uns devenir pirates ! Ces vieux soldats fourniront de bons soldats de carrière.
Aussi bien les tirailleurs tonkinois sont depuis longtemps envoyés hors du Delta, où ils sont recrutés, dans les régions montagneuses, à la frontière chinoise, et s'y comportent admirablement. Cette race possède d’excellentes qualités militaires, une très grande endurance, une extraordinaire aptitude à la marche 1 .
Bien encadrés par des Européens, ces bataillons de rengagés seraient un très bon élément pour une campagne coloniale, de même qu’ils représentent déjà la partie la plus importante de notre puissance militaire en Indochine. En développant ces troupes, on créera non seulement une réserve précieuse pour une guerre coloniale lointaine, mais aussi une force que la France serait heureuse d’avoir sur place au cas où il faudrait tenir la Chine en respect pendant une guerre européenne. Six régiments annamites ou tonkinois ne seraient pas de trop dans ces circonstances.
Bientôt il sera possible d’attribuer aux indigènes quelques places d’officiers subalternes, par analogie avec l’organisation des tirailleurs cochinchinois, algériens et sénégalais.
i. Pour permettre aux bataillons tonkinois d'avoir toute la rapidité de marche dont ils sont susceptibles, il serait indispensable de donner des montures h tous les gradés européens, incapables de suivre à pied les Annamites. -
CONCLUSIONS
Le Sénégal fournit un régiment de tirailleurs sénégalais el un régiment soudanais. Les excellents services rendus par les Sénégalais dans les campagnes du Soudan et du Dahomey, les qualités guerrières que possèdent ces populations, et qui les attirent vers le métier des armes rendent possible et désirable la formation d’un 2e régiment sénégalais ou le complément du régiment existant a 4 bataillons de 4 compagnies, avec 250 hommes par compagnie.
Le Dahomey a déjà fourni plusieurs bataillons haoussas qui ont fait 1 admiration du corps expéditionnaire de Madagascar. Il peut fournir facilement trois bataillons.
• L°rsclue Madagascar sera définitivement pacifié, et que 1 équilibr e seia rétabli entre les différentes peuplades de 1 île, on pourra recruter parmi celles qui ont quelques aptitudes militaires, un certain nombre de bataillons propres non seulement à la garde du pays, mais encore à la guerre au dehors. Bien encadréspar des Européens gradés, mêlés à un certain nombre de Comoriens, ces bataillons suivront la voie tracée si brillamment par le bataillon malgache qui a marché en tête des troupes sur Tananarive. Ce n'est pas trop présumer des ressources de Madagascar, que d’espérer avoir un jour six bataillons malgaches toujours prêts à être mobilisés '.
Ces troupes indigènes constituent déjà un ensemble de forces très respectable, permettant de jeter rapidement et n importe où 10 ou 15 bataillons indigènes formés de troupes solides, sans trop dégarnir les colonies qu’elles défendent.
A cet ensemble viennent s’ajouter les contingents des vieilles colonies créoles, Réunion, Martinique, Guadeloupe.
L application de la loi militaire à la Réunion a fourni envi-
1, A 1 heure où ces lignes sont publiées, celle création est un l'ait accompli à Madagascar, par le général Galliéni.
ron un millier d’hommes, par contingentannuel, bons pour le service. Les trois classes présentes sous le drapeau formenl donc un total de trois mille hommes. Ce que valent ces soldais, le bataillon des volontaires de la Réunion l'a montré à Madagascar. Partis au nombre de 520 de la Réunion, en mars 1895, il en restait encore plus de 300 présents dans le rang, à la tin de la campagne. 11 y avait eu trente décès environ. Leur endurance a donc été incomparablement supérieure à celle des troupes européennes placées dans les mêmes conditions1.
Cette force de trois mille hommes permet de constituer trois forts bataillons, dignes de figurer à côté des meilleures troupes, ainsi que l’a prouvé le bataillon des volontaires dans les opérations militaires exécutées autour de Diégo-Suarez. Les contingents réunis des Antilles pourront fournir au moins quatre mille hommes solides, formant quatre gros bataillons.
Nous ne mentionnons que pour mémoire la possibilité, admise par des officiers compétents, de constituer une certaine force militaire avec les Canaques de la Nouvelle- Calédonie, et nous laissons de côté les éléments que contiennent les possessions françaises de l'Inde.
En ne tenant strictement compte que des éléments déjà existants ou facilement réalisables, la partie indigène de l’infanterie coloniale pourrait se composer de :
6 régiments de tirailleurs annamites et tonkinois {à 3 ou 4 bataillons ; compagnies de 250 hommes) :
1 régiment de tirailleurs Soudanais ;
1 (ou 2 régiments) au tirailleurs sénégalais ;
1 — haoussas ;
2 — malgaches ;
v -mr
I. Le bataillon des volontaires avait été échelonné sur la ligne d'étapes, dans les terres basses, et soumis à des travaux de route, de déchargement, d'escorte des convois.— Il avait débuté à Diégo-Suarez par un l'ait d’armes extrêmement brillant.
CONCLUSIONS
3 bataillons d’infanterie de la Réunion;
4 — — des Antilles;
Soit au minimum 40 bataillons d’infanterie, dont 7 d’infanterie créole, et 33 d indigènes, sans compter les milices locales qui constituent les forces territoriales.
Que faut-il ajouter à cette force déjà considérable, pour avoir une infanterie complète? Si la proportion admise par les Anglais entre l’élément européen : un tiers , et l’élément indigène : deux tiers , était adoptée en l' rance, il suffirait d’avoir au maximum trente bataillons européens stationnés moitié en France et moitié dans les colonies.
Or l'infanterie de marine possède déjà actuellement:
8 régiments stationnés en France (n08 de 1 à 8) ;
— — en Indochine (nos de 9 à il ; le n° li n’a que 2 bataillons) ;
1 régiment stationné en Galédoniè (n° 12 à 6 compagnies) ;
1 — — à Madagascar (n° 13) ;
1 bataillon stationné au Sénégal ;
1 — — à Guyane;
— — à lq Martinique ;
1 — — à la Réunion ;
1 compagnie stationnée à la Guadeloupe ;
t — — à Tahiti.
Soit un total de 40 bataillons, représentant un total de 30.000 hommes environ, sur lesquels 14.000 hommes sont en France, immédiatement disponibles.
Les lois nouvelles, prescrivant de recruter ces bataillons exclusivement avec des engagés et des rengagés, permettront, après leur pleine et entière application, avec des hommes âgés de plus de 22 ans, d’avoir des troupes très solides, possédant^une grande endurance vis-à-vis des climats chauds. Des résultats déjà très appréciables ont été obtenus avec ces institutions encore récentes : au Dahomey, les soldats d’infanterie
do marine, provenant de l’ancien régime, fournissaient une morbidité (maladies endémiques) de 74 p. 100, tandis que les légionnaires n’avaient que 35,7 p. 100; à Madagascar, le 13e régiment de marine, formé suivant le nouveau régime, a 240 décès pour mille hommes d'effectif, tandis que le régiment d’Algérie, formé de légionnaires et de tirailleurs, avait 240 décès pour mille, et que le 200e régiment avait 400 décès pour mille.
Des dispositions si rapidement efficaces méritent d’être conservées, car elles contiennent les bases de la réforme principale. Avec des soldats âgés de plus de 22 ans, entrés bénévolement dans la carrière coloniale, subissant incessamment une sélection, on aura des troupes européennes capables de faire campagne dans les pays chauds. Quel que soit le mode de formation et de distribution adopté, ces troupes auront nécessairement des réserves stationnées en Europe, chargées d’alimenter en hommes les unités stationnées aux colonies. Mais il est désirable que les unités européennes présentes dans les colonies soient réduites le plus possible, jusqu'à ne plus représenter que le tiers de l’effectif total de la garnison des colonies. — L’économie résultant de cette réduction (frais de voyages; entretien aux colonies; hospitalisations permettra de subvenir aux dépenses d’un plus grand nombre de bataillons indigènes.
En assurant aux troupes européennes, stationnées aux colonies, des logements confortables, installés de préférence dans les hauteurs salubres, en les concentrant dans des centres stratégiques d'où elles ne sortiraient que pour une action .décisive et importante, en épargnant aux soldats européens les corvées pénibles ou avilissantes, par l’attribution de domestiques, de cuisiniers indigènes et de coolies à chaque corps de troupes,
CONCLUSIONS
la morbidité des Européens pourrait être considérablement réduite, et leur séjour dans les plus importantes des colonies pourrait être prolongé. Comme conséquence, les dépenses d’hospitalisation et de voyage seraient réduites proportionnellement.
Ces mesures du temps de paix, applicables aux garnisons coloniales, auraient leur répercussion sur le temps d expédition. Nous avons indiqué, au cours de l’exposé critique de la campagne, les principales dispositions sanitaires qui nous paraissent les plus propres à conserver les troupes en bon état.
Par des permutations faciles entre les officiers de l’armée métropolitaine et ceux de l’armée coloniale, par des mutations d’oflice imposées aux coloniaux trop fatigués, on aurait un cadre d’officiers toujours valides, tout en conservant aux corps coloniaux une autonomie et une spécialité suffisantes.
Aux 40 bataillons d’infanterie de marine pourront être adjoints, s'il était nécessaire d’augmenter la réserve européenne de l’armée coloniale, un des régiments de la légion et les bataillons d’Afrique.
En résumé, c’est une organisation rationnelle de ressources déjà disponibles et existantes, c’est la régularisation de l’état de fait qu'il s’agit d’accomplir. Le développement des troupes indigènes, la levée des contingents coloniaux, la coordination des bataillons européens existants, donneront une infanterie coloniale comptant environ 90 bataillons, dpnt près de la moitié pourrait être portée sur le point du globe où une opération serait nécessaire.
Le point essentiel de la réforme à entreprendre est 1 organisation des troupes indigènes, de manière à constituer des unités immédiatement mobilisables, et l’emploi de ces troupes en quantités prédominantes
im
2° Artillerie, génie. — Sans avoir des un Liés entièrement composées d’indigènes, disposition ofl'ranl des inconvénients pour la domination européenne, l'artillerie peut avoir dans chaque colonie, des conducteurs et des servants indigènes répartis dans chaque unité européenne ; les indigènes fourniraient aussi des ouvriers, des gardes d’écurie, des coupeurs d'herbes, des coolies. Les services rendus chaque jour, depuis 1885, par les auxiliaires indigènes des batteries d'artillerie et des directions du Tonkin, encouragent à généraliser cette institution en la développant dans toutes les colonies.
L’expédition de Madagascar a montré une fois de plus que les Européens doivent diriger les travaux de route et de constructions nécessités par les guerres coloniales, mais ne peuvent pas les exécuter eux-mêmes. Les compagnies auxiliaires du génie des Antilles avaient été si utiles au corps expéditionnaire du Mexique qu’on peut s’étonner que cette institution n'ait pas été maintenue. Il faut y revenir, et constituer au Tonkin. à Madagascar, au Sénégal, aux Antilles, des compagnies du génie indigènes encadrées avec des Européens rengagés.
La même observation s’applique aux troupes du train qu’il est nécessaire de constituer en majorité avec des indigènes encadrés de quelques soldats et gradés européens. — Les services rendus par les 500 conducteurs sénégalais à Madagascar font ressortir la valeur de cette organisation. ^
Les autres troupes ou services, cavalerie, secrétaire, télégraphistes, etc., figurent en si petit nombre dans les armées coloniales, qu’il n’est pas nécessaire de s’y arrêter. Il sera toujours possible d’y faire entrer une part notable d’indigènes.
Troupes de santé et d'administration. — Des sections
CONCLUSIONS
indigènes de chacun de ces corps devront être constituées dans chacune de nos grandes colonies.
Les \ teilles colonies créoles et le Tonkin, où l'instiTrction élémentaire est très répandue, et les ouvriers d’art ti ès nombreux, fourniront en abondance les élémenls nécessaires à l'intendance pour former sa troupe de commis et d’ouvriers.
Les hôpitaux militaires coloniaux, dépendant actuellement du ministère des Colonies, devront, en bonne logique, être attribués au ministère chargé de l’armée coloniale. Ces hôpitaux possèdent déjà un personnel d infirmiers de carrière, présentant une résistance très grande à 1 égard des maladies endémiques, pouvant désormais assurer le service des colonies. Les infirmiers indigènes y remplissent les fonctions les plus diverses et les plus délicates (pharmacie, pansements, désinfections, etc). Il suffit de développer cette institution en créant dans les directions sanitaires de chacune de nos colonies principales des sections ou demi-sections d'infirmiers natifs, instruits dans les hôpitaux coloniaux, encadrés de gradés européens et aussi d’un certain nombre de gradés indigènes. Le recrutement appliqué aux colonies créoles, les levées faites dans les colonies comme " Madagascar et 1 Indo-Chine, et surtout les engagements et les rengagements qu'il faut favoriser par des primes, des pensions de retraite et des récompenses ou distinctions, permettront de remplir les cadres actuels, de sujets instruits et aptes à ce service.
Les gradés européens seront recrutés par rengagements parmi les anciens infirmiers de la marine et de l’armée de terre, et auront une relève et un dépôt en France.
Les embarras extrêmes causés au service de santé par 1 inaptitude physique du personnel infirmier métropolitain pendant la campagne de Madagascar rendent cette
l’expédition DE MADAGASCAR
réforme très urgente. Les infirmiers de l’armée métropolitaine sont trop jeunes, trop peu nombreux, passent trop peu de temps dans les hôpitaux sous l’autorité des médecins, sont inexpérimentés, et hors d état de supporter les privations, les fatigues d une campagne dans les pays chauds. Ils succombent dès leur arrivée, et les malades sont privés de soins h
La création de sections d'infirmiers militaires indigènes supprimera ces difficultés et assurera des soins convenables aux malades.
Le corps des officiers de santé de l’armée coloniale devra être composé de médecins ayant reçu une instruction spéciale et formant un corps autonome. Cependant, comme pour les officiers de troupe et pour les mêmes
1. Les difficultés résultant de l'insuffisance'du nombre des infirmiers militaires et de leur inexpérience, avaient été prévues et annoncées par les écrivains techniques. Le Bulletin médical, du 13 février publiait ces lignes caractéristiques: « Pour les infirmiers, à defaut de volontaires fournis par les sections, on prendrait des volontaires dans l’infanterie
« Et comment pourrait-il en être autrement, avec l’état squelettique de l’effectif des sections ? Leur contingent annuel dépasse raiement 35 à 40 hommes. Les infirmiers passent leur 1” année de service dans un régiment d’infanterie, les sections n'ont que deux classes de militaires, soit un effectif de 30 hommes au maximum. Sur ce chiffre, plus de la moitié est absorbée par le cadre de la section, les bureaux du directeur et les magasins du matériel de mobilisation. Les hommes
restants sont versés dans les hôpitaux militaires Dans de pareilles
conditions, on voit qu’il est impossible de faire des prélèvements sérieux d’infirmiers sans désorganiser les services. 11 n’est donc pas téméraire de dire que l’effectif relativement considérable d'infirmiers nécessaires dont on veut doter le corps expéditionnaire sera, à part quelques rares exceptions, composé de militaires n ayant de 1 infirmier que l’uniforme.
« Aussi le service de santé rencontrera-t-il à Madagascar, parle fait de l'inexpérience de ses infirmiers, des difficultés d'autant plus sérieuses, que les troupes, ayant à traverser, pour débuter, des régions marécageuses, les malades afflueront probablement très rapidement n
CONCLUSIONS 495
motifs, les mutations entre ces médecins et ceux de l’armée métropolitaine devront être facilitées.
Dans 1 état actuel, le service médical militaire (hôpitaux et troupes) aux colonies, est formé d’éléments hétérogènes, indépendants les uns des autres, sans cohésion. On y voit des médecins de la marine faisant le service des troupes de marine, des médecins du corps de santé militaire des colonies, relevant du ministère des Colonies et faisant le service des hôpitaux, des médecins de la marine complétant le service des hôpitaux assuré en partie seulement par les médecins des colonies trop peu nombreux ; enfin des médecins de l'armée de terre attachés aux bataillons de la légion ou des tirailleurs algériens en garnison dans les colonies.
Un défaut d’unité de vues et de direction résulte de cette diversité d’origine, des différences existant dans l’éducation militaire comme dans les règlements intérieurs de chacun des corps, de la situation mal définie visà-vis du commandement et de l’emploi d’un matériel et d’un personnel subalterne sans homogénéité.
A Madagascar, le « corps de santé de la marine » n’était représenté que par des officiers subalternes, placés sous la direction du chef du service de santé de l’armée, et répartis dans les hôpitaux et entre les corps de troupes de la Marine. Le « corps de santé des colonies » avait été complètement éliminé ; de sorte qu’une expédition coloniale a pu être faite sans médecins coloniaux, c’est-à-dire à l’exclusion de ceux que leur expérience et leur spécialité semblaient logiquement désigner pour en être les principaux éléments.
La constitution régulière de l’armée coloniale comporte l’organisation d’un service de santé complet, homogène, autonome, ayant des traditions, une instruction spéciale acquise dans une école d’applica-
lion et dans la pratique constante des pays chauds.
L’expérience, chèrement acquise à Madagascar, a démontré la nécessité d'avoir un Service de santé largement doté en personnel. Bien loin de restreindre les effectifs des médecins de l'armée de terre et de ceux des colonies, comme le proposait un des projets de loi présentés au Parlement, il faut tenir compte des déclarations faites par un ministre de la Guerre affirmant que le nombre des médecins de l’armée de terre est trop minime pour suffire aux besoins normaux 1 . A plus forte raison ce nombre est insuffisant pour fournir tous éléments du corps de santé de l’armée coloniale et d’une expédition coloniale. Il faut donc utiliser à cet effet tous les éléments que la pratique a conduit à mettre en œuvre aux colonies, fondre tous ces éléments disparates en un seul tout homogène, de manière à créer un corps de médecins non seulement compétent, mais encore assez nombreux pour faire face aux nécessités de la relève coloniale et d’une expédition - possible, exigeant à l’occasion la mobilisation de 150 ou 200 médecins.
Les événements de Madagascar sont encore trop récents pour qu’on puisse méconnaître l'importance considérable prise par le service de santé dans les expéditions coloniales. Ce sont des guerres de médecins, d'ingénieurs et d’intendants.
Les formations- sanitaires des corps expéditionnaires
1. « Quant au nombre de nos médecins militaires, j’ai déjà constaté par moi-même qu’il est trop minime. Nous envoyons en ce moment 50 médecins à Madagascar, et pendant cet hiver je recevais chaque jour des demandes des commandements de corps d’année, en raison du nombre insuffisant des médecins, demandes auxquelles il m’était dit) cile de satisfaire. » Chambre des Députés 3 mars 1895.
L’envoi de 50 médecins à Madagascar a mis le service de santé dans l’embarras ; et cependant ce chiffre de 50 médecins représentait à peine le cinquième du chiffre réellement nécessaire.
CONCLUSIONS 497
coloniaux doivent être constituées sur des bases plus laiges que celles des corps métropolitains.
L ambulance n° 3 est insuffisante pour une brigade. Mieux vaudrait adopter le système des Japonais d’après lequel les médecins de chaque régiment, très nombreux, forment eux-mêmes le personnel d’une ambulance attachée a chaque corps de troupes. Les secours sont ainsi mieux répartis dans une armée dont les unités sont très dispersées.
Les hôpitaux de campagne doivent être multipliés et surtout renforcés en personnel infirmier et brancardier. Dans l’armée japonaise, chaque division a 6 hôpitaux de campagne, et chacun d’eux, pouvant recevoir 200 malades, a 2 compagnies, de 120 hommes chacune, pour le transport des malades.
Les corps d armée anglais ont également chacun •4 compagnies de brancardiers, chargés spécialement de transporter les blessés d’une formation sanitaire a 1 autre. Cette création doit suivre celle de l’armée coloniale. Il est indispensable que le service de santé possède des moyens de transport lui appartenant en propre.
Une autre création s’impose ; celle d’un sous-directeur adjoint au directeur du service de santé. Cet adjoint, remplissant, comme dans l’armée anglaise, les fonctions de directeur des hôpitaux de campagne, serait chargé de régler tous les détails du service de santé de l’arrière, mouvements des hôpitaux de campagne, évacuations des malades, approvisionnements, rapatriements...
Sous ses ordres un médecin sanitaire s’occuperait spécialement de la surveillance de l’hygiène et de la police sanitaire sur l’arrière de l’armée.
Ces créations doivent être faites dès le temps de paix, car ceux qui rempliront ces fonctions devront s’y pré-
parer avant le moment de l’action. Pour ce détail comme pour toute l’organisation sanitaire des troupes coloniales, les improvisations sont détestables.
Les Japonais possèdent en tout temps le médecin de brigade et le médecin de division. Nous ne possédons pas et nous devons envier cette organisation très judicieuse, permettant de placer à côté de chaque général un conseiller technique, capable d’exercer une influence et un contrôle efficaces sur l’application des prescriptions hygiéniques dans les corps de troupes.
Enfin, il importe d’accroître l'autorité et l’initiative du chef du service de santé. Il est désirable, pour la bonne marche du service, que ce chef puisse, tout en se conformant aux prescriptions générales du commandement, régler les mouvements de formations sanitaires, des
malades et de ses approvisionnements. Il faut qu il puis^
disposer, au moment qu’il juge opportun, des moyens de transport attribués spécialement à son service. Il faut enfin que les prescriptions de l’autorité médicale, sous la réserve de la suprématie du commandement, soient toujours observées.
La répartition des moyens de transport entre les divers services, à Madagascar, laisse voir l'importance accordée au service de santé, qui, dans une expédition coloniale, doit devenir un service des plus essentiels.
Si l’expédition de Madagascar a été si meurtrière, c est que les erreurs hygiéniques les plus graves ont été commises, et que le service de santé, sans action contre ces erreurs, a été privé des moyens qu’il avait préxus et préparés, pour en combattre les conséquences.
Le service de santé est considéré comme un service auxiliaire. Cette situation, dont les effets ne sout pas manifestés en temps de paix en France, a de cruelles conséquences lorsque la guerre a lieu dans un de ces
CONCLUSIONS
pays torrides dont l’influence suflit, sans combat, pour détruire une armée. Alors l’insuflisance numérique et matérielle du service de santé éclate à tous les yeux, et l'opinion, affolée par des pertes effroyables, veut voir partout des coupables parmi les hommes, alors que les institutions et les organisations doivent surtout être incriminées.
Les guerres coloniales, nous le répétons, sont surtout des guerres de médecins et d’ingénieurs. Le petit nombre des victimes du feu de l’ennemi,. et d’autre part le grand nombre des malades, le prouvent surabondamment.
Les services dits auxiliaires, doivent ê’tre dans ces guerres des services principaux (intendance, génie, santé). — Les hygiénistes, ayant en face d’eux des adversaires tels que la fièvre, la dysenterie, auront plus de difficultés à vaincre et plus de combats à livrer, que les stratégistes qui opposent leur science perfectionnée à celle des généraux de Béhanzin ou de Ranavalo.
Le matériel sanitaire de l’armée coloniale ne saurait être le même que celui de l’armée métropolitaine. Pour le constituer, il faut partir de ce principe essentiel : les opérations auront lieu généralement dans des pays sans routes. Donc, à l’exemple des Japonais, il convient d’adopter des cantines, des paniers d’un poids et d’un volume permettant à volonté le transport à dos d hommes et à dos de mulets. — Il en est de même du reste du matériel.
Chaque corps et chaque dépôt devra être pourvu, dès le temps de paix, d’un modèle de brancard léger, d un transport facile, muni d’un abri contre le soleil et la pluie, avec armature en bambou. Il sera facile de choisir parmi les types nombreux proposés par les spécialistes. Le transport à dos d’hommes est celui qui s’impose ordinai-
500 l’expédition de Madagascar
rement, aussi bien au Dahomey qu'au Tonkin et qu'à Madagascar.
Les formations sanitaires mobiles seront constituées avec des abris portatifs, divisibles en colis pouvant être aisément portés par un ou deux hommes. — Un certain nombre de ces abris seront rassemblés dans les dépôts des grandes colonies ou des corps en France. Avec ces types comme modèles, il sera possible de construire rapidement au moment du besoin tout l’approvisionnement nécessaire. — La même précaution devra être prise pour tout le matériel accessoire : moustiquaires, bancs, tables, sacs.
Dans ces conditions nouvelles, A appliquer également aux services du génie et des approvisionnements, une mobilisation demandera à peine quelques jours pour être effectuée, sans qu’il soit nécessaire de réunir des commissions qui usent le temps et leurs forces en créations nouvelles. L’état-major colonial, étant en possession de données précises sur chacun des pays où des opérations militaires sont à prévoir, indiquera, sans perte de temps, le choix des moyens appropriés au pays où doit se dérouler une action militaire.
Ces dispositions pour le temps de guerre seront complétées par les mesures hygiéniques générales indiquées dans lecours de cette étude, au sujet de l’habillement, de l’alimentation, du transport, des travaux des troupes coloniales.
Mais il faut aussi se préoccuper d'assurer, pendant la paix, -aux -garnisons européennes des colonies, des habitations confortables, une alimentation, un équipement, des soins hospitaliers, des lieux de convalescence, un bien-être matériel et moral qui attireront et retiendront dans leurs rangs une élite de vieux soldats.
Le service de santé doit jouer un rôle important dans
CONCLUSIONS
coite armée, par une application constante des règles de l’hygiène. Mis en possession d’une organisation plus complète, de moyens plus perfectionnés, et d’une initiative plus grande, il pourra faire face aux besoins d’une expédition coloniale aussi bien que du service normal dans les colonies. Il pourra désormais assumer équitablement les responsabilités du rôle redoutable qui lui incombe, et épargner à l’armée des désastres dont il faut prévenir le retour, pour le bon renom de la France.
30 janvier 1897.