Œdipe à Colone
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— échappée fugitive — la félicité promise à* l’épouse. Marchant au supplice sous le regard de Créon qui l'a condamnée à être murée vivante pour avoir osé braver son > ordre et donner la sépulture à son frère, la mort devant elle et dans son àme l'image du fils de celui qui l’y condamne, elle est escortée par la plainte du chœur dont elle attire elle-même discrètement la pitié sur sa tête innocente :
« Voyez, ô citoyens de la patrie de mon père, comme je suis le dernier chemin, condamnée à voir aujourd’hui le rayon du brillant soleil s’éteindre pour moi à jamais. »
— Ah ! dit Iphigénie, rien n’est plus doux que la lumière! — Mais Iphigénie n’a ressenti que l’amour de la vie et de la jeunesse, l’amour a soulevé un instant le sein d’Antigone ; néanmoins « aucun chant d'hvménée ne retentira à son oreille avec des bruits de fête; c’est l’Acliéron qui l’appelle dans la couche nuptiale. »
Le chœur cherche à la consoler, il lui dit qu’elle meurt non par la maladie, par le fer, ni sous les coups de la vengeance ; qu’elle a choisi elle-même, librement, et vivante, son sort, qu’elle descendra dans l’Hadès plus glorieuse qu’aucun mortel. Mais ces paroles résonnent comme une ironie autour de la triste victime du devoir fraternel :
« Malheur! malheur 1 tu te ris de moi. O dieux de mes ancêtres, comment peux-tu me railler vivante, avant que je sois descendue au tombeau? O ville, hommes de ma cité riche en territoires ! et toi, fontaine de Dircé, ombrages joyeux de Thèbes qu’environne le tumulte des chars! Tous, je vous invoque, soyez témoins de ma douleur, et voyez comme je suis condamnée en vertu de je
ne sais quelle sentence à descendre, infortunée! dans l’éi. * 2»
troit tombeau que m’ouvre la voûte du rocher : loin des hommes également et des morts, n’étant à demeure ni dans la vie ni dans le trépas ! »
Ne semble-t-il pas qu’on entende de loin, faisant écho à la plainte d’Antigone, celle de Jeanne d’Arc qui jette un éternel adieu aux lieux de sa naissance? Jeanne d’Arc est. une sainte de la patrie, Antigone une sainte de la famille. Elle regrette, car elle est femme après tout, et femme aimante, « le chant des fiançailles, le bonheur de l’union et le doux soin de l’enfance qui l’attendaient » — mais elle sent, elle sait qu’elle a fait ce qu’elle devait faire, et s’il faut mourir, elle a confiance qu’aux lieux où elle se rend, son père « lui fera bon accueil, et que pour sa mère aussi qui l’approuve elle sera la bienvenue. » Que la volonté des dieux s’accomplisse donc, mais s’ils sont coupables, puisse, dit-elle, aucune plus grande souffrance les atteindre que n’est grande leur injustice à son égard.
C’est une vaillante, et ce mélange dans un jeune cœur de tant d’amour et de tant d’héroïsme fait de l’âme d’Antigone à la fois la plus féminine, la plus virginale, la plus divine des âmes.
L’héroïsme moral est contagieux. Ismène, qui n’a pas osé comme sa sœur braver l’ordre de Créon, et qui a cherché à l’en détourner, appelée devant le tyran s’accuse hautement d’un acte qu’elle n’a pas commis. Une lutte de générosité s’élève alors entre les deux sœurs, chacune revendiquant pour elle la responsabilité et le supplice.
ISMÈNE
L’action, c’est moi qui l’ai commise, c’est moi qui la lui ai conseillée, je partage avec elle cette faute.
LA GREGE
ANTIGONE
Non, la justice te le défend. Tu ne l’as pas voulu et je ne t'ai point laissée y participer.
ISMÈNE
Mais à présent, dans ton malheur, je ne dédaigne pas d’être ta compagne à travers l’océan de la peine.
ANTIGONE
Tu ne dois pas mourir avec moi, tu n’as pas le droit d’appeler tien ce que tu n’as pas touché : ma mort suffit.
1SMÈNE.
Et quelle vie m’est précieuse, séparée de toi ?
ANTIGONE
Sauve-toi seulement, je te verrai fuir avec plaisir.
ISMÈNE
Malheur, malheur à moi!- je ne partagerais pas ton sort?
ANTIGONE
Tu t’es choisi la vie, et moi la mort.
Antigone descend vivante au tombeau. Mais le fils de son bourreau l’a suivie , Créon inquiet le fait chercher, on le trouve au fond de la caverne enlaçant le corps inerte
de sa fiancée qùi s’est procuré le trépas en enroulant son voile autour de son cou. Créou conjure et supplie son tils. Celui-ci tire son épée, et sans rompre un farouche silence, lève le bras sur son père qui recule et sous ses yeux s’enfonce le fer dans la poitrine. « Ainsi, dit le messager qui raconte la scène, il gît, cadavre auprès d’un cadavre, après avoir reçu dans la maison de la mort le sacrement de l’union, après avoir montré aux hommes que la folle présomption est le plus grand des maux pour les mortels. »
Les deux amants meurent comme Roméo et Juliette, et la tragédie de Sophocle s’achève d’une façon toute shakspearienne : la femme de Créon se tue à son tour, et sur la tête de Créon s’écroule l’échafaudage de l’arbitraire qu’il éleva de ses propres mains.
I/amour d’Antigone pour Hémon, incident exceptionnel dans le théâtre antique, sert à mettre en plus grand relief la suave et ferme ligure de l’héroïne ; il attendrit la tragédie et fait un instant à côté de sa corde d’airain vibrer délicatement la corde des chastes amours. C’est ,d’un effet puissant sans recherche de l’effet. Ce qui frappe d’autre part dans le fiancé d’Antigone, c’est la déférence que jusqu’au bout, et tout en résistant, il met dans les paroles qu’il adresse à son père : sa langue ne franchit pas le respect même dans l’insoumission de son cœur et la révolte indignée de son esprit. Si l’amour d’Antigone et du fils de Créon, si leur mort rappelle le drame moderne, ce respect filial quand même le rappelle beaucoup moins. C’est un trait classique. L’antiquité en toute chose a le sentiment du respect. N’est-ce pas Antigone encore qui, parlant aux vieillards de Coloneen faveur de
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son père, les implore au nom « de ce qu’ils ont de plus cher — enfants, épouses, dieux et propriété? »
Notre génération qui rit des épitaphes a fait une moquerie de cette trilogie : la famille, la religion, la propriété. En effet, ces choses dans certaines bouches, et par contraste, sont d’un effet tristement comique et ne servent qu’à dénoncer la peur égoïste qui tente de se réfugier derrière une rhétorique banale. Il n’en reste pas moins que ces trois choses, changeant d’âge en âge et de peuple à peuple, se modifient et ne s’abolissent point ; qu’elles sont les assises de toute société et soutiennent l’homme loin qu’il les soutienne. Leur être et le sien sont inséparables, leur progrès est son progrès. Détruisez toute famille, toute foi, toute propriété, et tentez de recomposer une société, d’asseoir un État! Ne craignons rien, les sociétés et les États peuvent changer — - les assises morales de l’humanité demeureront toujours pour la construction de nouveaux édifices. On ne bâtit que sur elles.
Les Grecs furent si épris de la famille qu’ils la transportèrent dans l’Olympe ; les dieux forment une famille ■ dont Jupiter est le chef, depuis qu’il a détrôné le vieux Saturne et rejeté avec lui à l’arrière-plan les anciens dieux encore empêtrés dans le phénomène naturel. Avec Jupiter triomphant, la mythologie sort de sa chrysalide et prend son essor dans le ciel lumineux de l'art* Tout n’est pas roses néanmoins pour « l’Agamemnon des dieux. »
Il gouverne sa famille, mais non sans peine et sans ennui. Son épouse légitime, comme si elle était de la terre, lui donne bien du tracas, et l'Olympe retentit de leurs querelles dès le premier chant de l’Iliade : Jupiter n’est pas
m CONSIDÉRATIONS SUR L’HISTOIRE.
heureux dans son ménage, Junon lui fait des scènes dont Homère a dressé le procès-verbal pour la postérité. A quoi bon manier la foudre en maître du tonnerre quand on n’est même pas sûr de rester le maître chez soi ! Car Jupiter maintes fois se trouve menacé d’être à son tour dépossédé. Il fait des mécontents, les déesses intriguent contre lui ,-les dieux cabalent ; parfois ils vont jusqu’à la révolte ouverte et prennent l’âme de ces Titans qu’en ses débuts le roi de l’Olympe eut tant de peine à vaincre pour s’établir. D’accord avec Junon, Minerve et Neptune ne vont-ils pas un beau jour jusqu’à comploter d’enchaîner Jupiter; mais cèlui-ci évente à temps le complot, et cette fois-ci il ne se contente pas de mercuriales et de menaces, il frappe son épouse révoltée. Ah ! la belle semonce qu’il donne une autre fois à Minerve et à Junon lorsque, pendant qu’il occupe le sommet du mont Ida elles franchissent le seuil de l’Olympe et volent malgré sa défense au secours des Grecs. Leur ayant envoyé Iris, l’arc-en-ciel, messagère de son courroux, et ramenées à demeure, il les menace de sa foudre sempiternelle — c’est son bâton de régent et son argument suprême en toute occasion contre les mortels et lés immortels ; mais c’est particulièrement à sa fille Minerve qu’il en veut, car pour Junon il est moins en colère contre elle, * attendu qu’il sait son habitude et comment elle fait toujours litière de toutes les paroles qu’il prononce. » Jupiter, entre nous, est un peu sous la pantoufle, il craint l’humeur acariâtre et la jalousie de Junon. Celle-ci n’a que trop sujet d’être jalouse t Mais aussi que n’est-elle plus aimable à la maison, Jupiter peut-être y resterait davantage et courrait moins les aventures. Sa fille Thétis s’entend mieux à le gagner, elle qni
LA GRÈCE
« lui embrasse les genoux et lui prend le menton dans la main » pendant qu'elle lui adresse une requête en faveur de son fils Achille. Solon édicte des châtiments contre la femme adultère, il oblige le mari à la répudier ; la liberté qu’il laisse aux hommes est plus grande, celle qu’Homère laissé à Jupiter est illimitée. Cependant on ne cite aucun adultère de Junon. Vénus fait parler d’elle, on la trouve prise avec Mars dans les filets de Vulcain ; mais Vénus, déesse de la beauté et de l’amour, n’a d’autre loi que l’amour même.
Euripide ne croit pas qu’Hélène ait été séduite par une déesse : « Aphrodite, selon lui, c’est notre propre folie. » Sa ceinture brodée d’or est le siège de toutes les séductions et son sourire dérobe la raison. Les Grecs ont tout exprimé de l’amour et de la passion : dans les Sirènes l’enivrement des sens, dans les Bacchantes leur délire, dans Circé la magie des filtres inférieurs qui transforment en brutes les hommes. La volupté, ils l’ont poétiquement répandue dans les amours de Jupiter : Antiope, Léda, Europe, Danaé, Alcmène, Mégare font cortège au souverain. Ici, la ceinture de Vénus librement se dénoue, nous ne sommes- plus sur le terrain de la famille et du devoir, nous sommes dans les espaces où la déesse règne sans rivale et sans frontières. Le Grec toutefois, comme son frère aryen, en dépeignant la volupté n’outrepasse jamais la pudeur. La pudeur franchie dans l’expression, c’est le cynisme, que l’art et le sentiment de la beauté rejettent de concert ; la ceinture de Vénus au delà n’est plus déliée, elle est mise en lambeaux et traînée dans la fange : nous ne trouvons plus que des compagnons d’Ulysse métamorphosés.
Homère décrit admirablement la scène la plus scabreuse de l’antiquité et de tous les temps : celle de Mars et de Vénus dont Hélios, le Soleil, a révélé les amours à Vulcain qui se venge en conviant les dieux au festin de sa honte. Rien de trop dans ce tableau ; le tact y sousentend ce qu’il convient, mais point à la façon de nos modernes qui ne sous-entendent que pour en dire davantage que ce qu’ils ne disent pas et laisser le regard et la pensée s’égarer sur des images équivoques. Même le (agit ad salices de Virgile est étranger à Homère, à plus forte raison la polissonnerie contemporaine. Il ne craint pas plus le nu dans ses descriptions que Phidias ne le redoute dans ses statues, parce qu’il ignore le déshabillé. Ce récit des amours de Mars et de Vénus n’est ni moral ni immoral. Les dieux sont accourus, conviés à cette scène piquante, auprès des poissons qui en pleine mer de volupté ont été pris aux filets du mari. Mais les dieux seuls se présentent; les déesses se sont abstenues, « la honte les a retenues dans leurs demeures. »
La pudeur est là, mais pas la pudibonderie ; celle-ci, les Grecs l’ignorent aussi bien que la sensiblerie mise à . la place du sentiment et le larmoiement à la place des larmes. Devant les dieux assemblés pour jouir de la revanche de Vulcain, Mercure répond à Apollon qui lui demande en le persiflant un peu s’il aurait goût de reposer ainsi, lié par des liens puissants, auprès d’Aphrodite :
« O puisse-t-il m’arriver, souverain archer Apollon, d’être ainsi lié par des liens trois fois plus nombreux, par des liens innombrables, et vous tous, ô dieux, le voir, et toutes les déesses 1 malgré cela je reposerais volontiers à côté d’Aphrodite à la ceinture dorée. »
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Ainsi parla Mercure, et les dieux immortels de rire tout à l’entour.
Ils n’étaient point sévères à la beauté ni à l’amour, ces Olympiens ; comment les hommes l’eussent-ils été, alors que ces hommes étaient des Grecs et qu’ils avaient un culte pour la beauté du corps ; culte qu’ils ont sculpté dans le marbre et dont leurs œuvres témoignent encore sous nos yeux ravis et devant nos impuissants efforts à les égaler. A cause de ce culte, la Grèce artiste est par quelques-uns accusée de matérialisme. C’est étrangement se méprendre sur l’art et sur le spiritualisme que de formuler une telle accusation, aussi fausse dans le fond qu’elle est dans la forme superficielle et banale. Qu’on veuille bien le comprendre en effet. La beauté ne se fait sentir et voir qu’à travers le corps, sa manifestation. En aimant le corps parce qu’il est beau, c’est la beauté que nous aimons dans le corps, et nous sommes encore des idéalistes. Les Grecs le furent plus et surtout mieux que nous-mêmes qui ne savons guère que sacrifier le corps à l’âme ou l’âme au corps. Un pur idéaliste dans sa prétention de ne rendre et de n’aimer que l'âme détruit l’art en même temps que l’expression phénoménale ou l’apparition de la beauté ; un sensualiste pur, s’il pouvait exister, en ferait autant en sens opposé parce qu’il annulerait dans la matière la forme qui la spiritualise et dont l’achèvement s’appelle la beauté. S’il existe des anges qui soient des âmes sans corps, il existe de purs idéalistes; mais il est certain qu’il ne saurait y avoir de sensualistes purs ailleurs que chez les bêtes : pour atteindre au pur sensualisme il faut qu’un homme le devienne, et que les instincts animaux, au lieu de se mêler à ceux de la beauté, sensible seulement à l’âme.
l'emportent définitivement sur eux en les effaçant. Les deux extrêmes entre lesquels l’amour se balance font bien comprendre la nature mixte de l’art. L’art grec, parce qu’il a pour inspiration et pour objet la beauté, unit en soi la sensation , le sentiment et la pensée ; il n’est ni matérialiste, ni idéaliste, ni mystique ; il est l’art.
Les Grecs ont compris la ligne masculine, plus arrêtée, et la ligne féminine, plus ronde et plus souple, à l’aide de laquelle la nature caractérise le masculin et le féminin dans les phénomènes. Mais leur supériorité réside dans le sentiment exquis des proportions ; de ce chef ils sont inimitables. Leur climat où se balancent l’Orient et l’Occident, l’harmonie tempérée des choses autour d’eux et celle de leur propre corps, ont certainement beaucoup contribué à cultiver en eux ce sens délicat et juste hostile aux extrêmes. Les hommes du Nord sont plus grands que ceux du Midi et la végétation y atteint de plus amples dimensions. Il semble que les organismes se résument à mesure que l’humidité diminue, et que la forme se précise davantage en se réduisant. Les êtres de la période aqueuse du globe sont monstrueux en même temps que difformes, ils dénoncent plus d’eau que de lumière et de fermeté du sol, ils ont peu de concentration, partant aucune plasticités Tout est gigantesque dans cette période, plantureux, et diffus. Les formes iront se régularisant et se concentrant, à mesure que les milieux s’équilibreront. Dans la nature comme dans l’art, ce qui tourne au colossal, ce qui est chargé de matière, ce qui n’est pas discipliné par la forme, fait moins apparaître et resplendir l’esprit. La forme réside dans la matière
LA GRECE
soumise % à l’esprit, la forme parfaite est le beau : les Grecs savaient cela, ou plutôt ils le sentaient. De là vient qu’ils sont nos maîtres dans la plastique. Mais leur culte de la forme ou du contour n’est pas d’une âme froide, d’un esprit abstrait. Elle vient d’une âme amoureuse de beauté. L’amour est la chaleur de l’âme; aimer c’est éprouver cette chaleur. Rien ne germe que dans la chaleur du cœur, rien ne rayonne et ne s’épanouit que dans la lumière de la raison. Les Grecs ont vécu dans ce double élément. Il y a de la philosophie dans Phidias et de la poésie dans Platon. Des femmes, presque déesses, président à l’art : les ûeuf Muses sont des inspiratrices, les trois Grâces les suivent de près ou les précèdent : sacrifier aux Grâces c’est faire œuvre d’artiste. Apollon, dieu de la lumière, et le plus beau des dieux, conduit le chœur des Muses la lyre à la main ; en lui, dans ce dieu de l’harmonie, siège l’âme de l’art grec et de tout art.
La femme, qui joue un rôle prépondérant dans la mythologie et dans l’art grec, en joue un très-important dans le culte. Elle est prêtresse dans le temple; elle rend des oracles. Cassandre tient d’Apollon le don de prophétie. Cela indiquerait suffisamment, à défaut des types si nombreux créés par les poètes sur les pas de la foule — Pénélope, Andromaque, Alceste, Clytemnestre, Niobé, Eurydice, Phèdre, Electre, Médée, Iphigénie, Antigone, Ariane, Andromède — que les Grecs, sans lui donner le rang où l’élevèrent souvent les Indous, ne ravalaient pas la femme.
Exclue de la participation directe aux affaires de la cité, nous la trouvons influente partout ailleurs.
« Achille rougit, dit un savant critique *, il est confus de se rencontrer avec Clytemnestre et Iphigénie, comme si un simple regard était une souillure et une impureté. C’est presque un adultère de pénétrer dans l’appartement des femmes, séjour des vertus cachées et de la chasteté. Mais il ne faut pas s’y tromper : c’est moins la femme même qu’on respecte dans la femme que la sainteté de la famille et l’intégrité de la race. Ce respect n’est qu’un reste épuré de la jalousie brutale des Orientaux, comme io gynécée n’est qu’un souvenir du sérail. Que l’on considère ou les lois ou les mœurs, la femme est nécessairement peu de chose dans ces États grecs, où la vertu politique est tout. »
Cette opinion me semble trop rigoureuse. Le gynécée
lient de la famille plutôt que du sérail; les femmes n’v.
sont pas enfermées mais renfermées. Elles en sortent
sans voile, librement, pour y revenir comme à leur
centre naturel ; elles, ont le forum privé — le foyer —
l’homme a le foyer public, l’agora. Hector renvoie An-
dromaque aux soins de la maison et lui dit que c’est
affaire aux hommes exclusivement de s’occuper des choses
guerrières. Les choses guerrières étaient alors* les affaires
publiques. Mais de ces affaires mêmes, les femmes furent-
elles en Grèce absolument exclues? Non, à Sparte les
filles et les mères lacédémoniennes jouent leur rôle;
elles le jouent en femmes lacédémoniennes, en patriotes :
la patrie ne leur est nullement étrangère ni indifférente.
Pense-t-on quelles ne s’informèrent dans Athènes ni de
Salamine ni de Marathon ; qu’elles n’épousèrent pas tout
i. Denis, liées morales de l'antiquité.
LA GRÈGE
au moins la patrie dans la personne de leurs maris et de leurs fils ! Devons-nous croire que le bruit de la place publique les laissait impassibles, muettes, et que les hommes rentrés sous le toit domestique excluaient tout à fait de leurs préoccupations journalières celles qu'ils y retrouvaient, mères, épouses, filles ou sœurs! Cela îl'arriv&it sans doute guère plus que chez nous. Pourquoi uoüs représenter à distance les choses si différentes de ce qu'elles sont dans le présent, alors qu'en tous lieux les • hommes ont tant de ressemblance? Les différences étalées à la surface sont plus frappantes, les analogies enveloppées dans la substance même* de l’humaine nature veulent être approfondies. Il est vrai : des femmes hommes d’État, Athènes, Sparte, Corinthe n'en connurent point; toutefois Clytemnestre gouverne Argos. Et les perspectives restent ouvertes largement du côté de la femme émancipée. Aspasie inspire Périclès, Socrate lui rend visite et s’entretient avec elle ; sa maison est le rendez-vous d’A- ' thènes cultivé. Nous entretenons à présent les femmes libres sans guère nous entretenir avec elles. C'est qu’une Aspasie, et même une Phryné, gardent quelque chose d'athénien : l’art , la philosophie , l'intelligence et la beauté les environnent, elles s'en laissent pénétrer, et pour plaire — c’est partout leur métier —il faut qu'elles charment des hommes que leur culture a rendus difficiles. Nous sommes devenus moins exigeants, et nous allons droit à l'hétaïre sans passer par Aspasie et par Phryné. Encore l’hétaïre, celle de Corinthe, recevaitelle une éducation comme telle 1 ; n’arrivait pas en ce
i. Deschanel, let Cour tisanes grecques. 1
genre à la perfection qui voulait, ni d’emblée. Corinthe, là ville des plaisirs et de la richesse bourgeoise, mais artisLe jusque dans ses corruptions, cultivait les sens et de la volupté faisait Fart de la sensation. Corinthe tenait école de volupté, Corinthe avait ses traditionset ses maîtres !
Aspasie est la première des femmes libres, comme Péliclès son amant est le premier des hommes d’État d’Athènes. De Pénélope à Aspasie il n’y a point de che- • min, mais dans notre monde n’en est-il pas encore de même ; n’avons- nous pas les deux espèces féminines qui répondent, l’une au besoin de la société, parce qu'elle répond à ceux de la famille dont la société ne se peut passer; dont l’autre satisfait aux besoins d’imagination, de mobilité, j’allais dire d’inconstance et de faiblesse qui possèdent, hélas! en tout pays la nature masculine? Comme chef de famille, l’homme est monogame et doit l'être : les enfants ne sauraient appartenir à plusieurs femmes ni à plusieurs hommes sans que la famille se dissolve. Mais l’homme en dehors de ce rôle utile, moral, humain, a peine à se contenir dans la monogamie; ses sens, et peut-être plus souvent encore son orgueil ou sa vanité, en font un polygame de tendresse et d’appétit. Il n’accouche pas, la femme accouche, cela met entre eux déjà une grande différence. Et puis, la femme « meilleure ou pire, » lorsqu’elle estmeilleure, ce qui fréquemment arrive, est par sa nature môme portée à s’attacher à un seul amour ; elle vit davantage par le cœur, qui aime à se fixer, à s’attacher en se dévouant. Lorsqu’elle chancelle et tombe , c’est presque toujours faute d’un appui que l’homme lui refuse. Cet appui, elle ne le trouve que dans la famille, elle y est chez elle. Qu’elle
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en sorte, elle n'y pourra rentrer. Les fautes de l’homme ne sont point sans conséquence, elles n’ont point d'ordinaire celles qui s’attachent aux fautes de la femme. Sans doute la fidélité mutuelle et l’inaltérable constance des époux sont le mariage même ; mais les Aspasie seront toujours là pour accuser et pour alimenter l’infirmité de nature inhérente à l'homme; d’autres diront qu’elles, existent pour suppléer à l’insufiisauce de l’épouse. Ceux-là sont des Aspasie ou des Périclès.
Il existe cependant un idéal, il existe une vérité supérieure : c’est l’union qui met l’amour dans le mariage à côté du devoir, la culture et l’agrément dans l’épouse même, la droiture et l'affection dans le spectacle de ce qu’il y a de plus beau, de plus heureux, de plus fort et de plus sain au monde : le spectacle de l’homme et de la femme se complétant l'un l’autre et fondant en une seule leurs destinées pour la perpétuer dans leurs enfants. Mais que font de cet idéal ceux qui sont chargés de le réaliser, qu’en font les coups de hasard du sort et de l’amour, également aveugles? La réalité nous le montre, elle qui jette son ironique défi à tout idéal. Aussi les philosophes tant pis et les poètes amers garderont beau jeu. Les Simonide et les Archiloque continueront de médire ou de rire, et prétendront que « la femme est la chaîne indestructible qu’on a mise aux pieds de l’homme, » ou comme le disait un poëte inconnu : que la femme est le plus grand malheur de l’homme ; ce qui pourrait être vrai quelquefois si l’homme ne commençait pas être le plus grand malheur de la femme. Ils sont leur plus grand malheur l'un à l’autre quand ils ne sont pas leur plus grand bonheur : voilà la vérité. Simonide compare
la femme par excellence à l’abeille. L’abeille fait le miel ; que la femme mette dans son cœur le miel de l’amour, qu’il monte à ses lèvres et coule avec ses paroles dans les âmes pour les adoucir !
■ Disons avec Schiller : Honorez les femmes. Sans cesser de les aimer dans leur beauté, aimons -les dans lburs vertus. Quand les hommes en arrivent à estimer la beauté dés femmes plus que leur vertu, ils sont bien près de ne plus les estimer qu’aux dépens de leur vertu. Le jour d’une décadence commune et d’une corruption réciproque est alors venu, car la famille est minée.