‹ Considérations su l'histoireChapitre 106 sur 136 · I. ViedeSoion · texte numérisé non relu

I. ViedeSoion

LA GRÈCE

naissance à de grands hommes, mais comment Athènes traite-t-elle ses grands hommes? Athènes est-elle plus athénienne lorsqu'elle leur dresse des statues, ou lorsqu'elle les précipite de leur piédestal et leur ravit la patrie? elle l’est au même degré dans les deux cas. Où se trouvent les grands citoyens d'Athènes que le peuple n’ait point bannis : Cimon, Miltiade, Thémistocle, Aristide, Périclès goûtent l’exil après avoir goûté le pouvoir. Socrate boit la ciguë ; Phocion, le meilleur des citoyens mais aussi le plus sincère, condamné à l'unanimité par le peuple, boit la mort dans la coupe de Socrate : Aristote s’exile pour épargner un nouveau crime aux Athéniens. Ges exils et ces condamnations dont le peuple d’Athènes s’est rendu coupable, quel esprit les a dictés sinon l’arbitraire démocratique? L’arbitraire est toujours l’arbitraire, mais chaque gouvernement, étant né de l’homme, a sa manière de le pratiquer. L’oligarchie et la monarchie mettent dans l’injustice leur esprit oligarchique et monarchique; Athènes nous donne le modèle de l’injustice démocratique ou populaire. Le génie de cette injustice est l’ingratitude et le caprice : les élans et les remous de la place publique s’y font sentir. Le flot vous porte, on tient la haute mer du succès; il se retire — on est à sec sur la plage d’exil.

S’il n’y a guère que le caprice populaire dans la pratique de l’ostracisme, reconnaissons qu’il y a dans l’ostracisme comme institution, outre la démocratie ombrageuse, 'et jalouse de se défendre même au prix de la justice qui la protégerait, le culte supérieur de la cité. On dit à l’honneur des Grecs qu’ils n’eurent point de fanatisme religieux, cela est vrai : ils n’immolèrent point de victimes

à leurs dieux et ne firent point de martyrs. La diversité , poétique de leur mythologie, son ampleur élastique ne comportaient pas la rigidité du dogme ni du sacerdoce son auxiliaire; la mythologie grecque n’engendra point d église. Mais de même que nous avons trouvé dans la tragédie la vraie conscience religieuse des Grecs, c est dans le culte de la cité que nous trouvons leur vrai culte, et la preuve, hélas! c’est que la cité remplaçant l’autel a fait

des fanatiques et des martyrs.

Il en est à cet égard de la cité grecque, comme de la cité romaine. Elle est son propre idéal; ses citoyens sont

des élus, ses ennemis des réprouvés.

« Si l’on veut donner la définition exacte du citoyen, il faut dire que c’est l’homme qui a la religion de la cité 1 . L’étranger au contraire est celui qui n’a pas accès au culte, celui que les dieux de la cité ne protègent pas et qui n’a pas même le droit de les invoquer. Car ces dieux nationaux ne veulent recevoir de prières et d’offrandes que du citoyen ; ils repoussent l’étranger, l’entrée de leurs temples lui est interdite et sa présence pendant le sacrifice est un sacrilège. Un témoignage de cet antique sentiment de répulsion nous est resté dans un des principaux rites du culte romain; le pontife, lorsqu’il sacrifie en plein air, doit avoir la tête voilée, « parce qu’il ne faut pas que de- • vaut les feux sacrés, dans l’acte religieux qui est offert aux dieux nationaux, le visage d’un étranger se montre aux yeux du pontife; les auspices en seraient troublés2. »»

I glre citoyen se disait en grec ouvriXtiv, c’est-à-dire faire le sacrifice

ensemble. , . .....

2. Virgile, En., 111, 406. — On sait que hoslis se disait de 1 étranger :

hostilis faciès, dans Virgile, signifie le visage d’un étranger.

LA GRÈCE

Un objet sacré, qui tombait momentanément aux mains d'un étranger, devenait aussitôt profane; il ne pouvait recouvrer son caractère religieux que par une cérémonie expiatoire. Si Tennemi s’était emparé d’une ville et que les citoyens vinssent à la reprendre, il fallait avant toute • chose que les temples fussent purifiés et tous les foyers éteints et renouvelés ; le regard de l’étranger les avait souillés1. »

« C’est ainsi, poursuit M. Fustel de Coulanges a, que la religion établissait entre le citoyên et l’étranger une distinction profonde et ineffaçable. Cette môme religion, tant qu’elle fut puissante sur les âmes, défendit de communiquer aux étrangers le droit de cité. Au temps d’Hérodote Sparte ne l’avait encore accordé à personne excepté à un devin; encore avait-il fallu pour cela l’ordre formel de l’oracle. Athènes l’accordait quelquefois; mais avec quelle précaution ! Il fallait d'abord que le peuple réuni votât au scrutin secret l’admission de l’étranger; ce n’était rien encore; il fallait que, neuf jours après, une seconde assemblée votât dans le même sens, et qu’il y eût au moins six mille suffrages favorables : chiffre qui paraîtra énorme si l’on songe qu’il était fort rare qu’une assemblée athénienne réunit ce nombre de citoyens.

« ... A Rome pour juger l’étranger le préteur a dû se faire étranger lui-même (prætor peregrinus).

«... On pouvait accueillir l’étranger, veiller sur lui, l’estimer même, s’il était riche ou honorable; on ne pouvait lui donner part à la religion et au droit. L’esclave, à certains égards, était mieux traité que lui; car l’esclave,

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