E. Havel, Origines du christianisme
LA GRÈGE
sont épuisés de travail ou quand ils ont vieilli, c’est le propre d’un homme naturellement bon.
« Le peuple d’Athènes, après avoir bâti l’hécatompédon, renvoya toutes les bêtes de charge qui avaient travaillé à la construction de cet édifice et les laissa paître en liberté tout le reste de leur vie. »
Plutarque a la Grèce derrière lui : Socrate, Platon et leur école voient dans l’esclave un homme, mais sans cesser d’y voir un esclave. Ils ne se demandent pas où est le droit du maître. Dans un passage d’Aristophane ( les Oiseaux) la question est posée, elle ne l’est nulle part ailleurs, que je sache 4. Gela se conçoit : le monde antique reposant sur la conquête n’avait pas de titres à produire. Les quarante mille esclaves qui sous Périclès existaient dans l’Attique peuplée de cinq cent mille habitants, l’étaient au même titre que les Ilotes à Sparte, les Périoques à Corinthe; c’étaient les débris des anciens occupants du pays vaincus par des occupants nouveaux ; ainsi qu’en géologie la couche inférieure indique la superposition des terrains, ils indiquaient l'invasion victorieuse. Cette loi de la force a fait les soudras et les parias de l’Inde, elle a fait les serfs du moyeu âge dont le seigneur était le dernier conquérant du sol; l’habitant suivait la destinée du territoire qui l’emportait sur l’homme, son accessoire ; ceux qui s’emparaient du sol possédaient à discrétion les habitants : c’était injuste mais logique. Mettre le droit dans l’individu, en faire le principal, l’envisager comme centre de la société, de la morale, de la religion, de la politique, il fallut pour en venir là en finir avec l’antiquité, avec le
i. Denis, Idées morales de iantiquilè.
moyen âge, traverser des milliers de siècles d’erreurs et d’arbitraire. Et nous n’en avons pas fini I
La religion de la cité qui condamna Socrate à mort, qui mélangée, aggravée de. démocratie, exila ou mit en fuite tant de citoyens illustres, et parmi eux les plus nobles d’Athènes ; qui dans l'affaire des Hermès mutilés, la veille du départ de la flotte pour l’expédition de Sicile, lit périr des centaines de personnes ; qui corrobora l’institution de l’esclavage au milieu de la démocratie athénienne et la fit se perpétuer au milieu de la culture athénienne : cette religion est aussi ce qui fit des Grecs, et des Athéniens à leur tête, les héros de Salamine, de Marathon et de Platée. Il y a dans ces trois noms de quoi défrayer les Grecs de gloire jusqu’à la fin des temps. Ce sont des chefs-d’œuvre de patriotisme à mettre à côté de leurs chefs-d’œuvre dans l’art et dans les lettres, à côté de leurs temples, de leurs statues, de leurs poèmes et de leurs tragédies impérissables. A ceux qui plaignaient Êpaminondas mourant de ne pas laisser d’héritier après lui : « Je laisse, dit-il, deux filles immortelles, Leuctres et Mantinée. » Ce que disait le héros théhain, lesGrecs pouvaient le dire de leurs victoires remportées sur les Perses. Marathon vaut l’Iliade, et le peuple qui en est l’auteur est un très-grand peuple et le restera. Mesuré à l’échelle de l’Orient, combien il semble petit! Pourtant l’immense empire des Perses heurté contre lui ne l’ébranle pas : des millions d’hommes armés échouent contre une poignée de citoyens, leur formidable masse se fond au contact ardent du patriotisme.
Marathon, Platée, Salamine sont les sœurs aînées de Granson, de Sempach et de Morgarten. Trois petits peu-
LA GRÈCE
pies dans l’histoire ont donné ce grand exemple : les Grecs contre le Perse, les Suisses contre l’Autrichien, les Pays-Bas contre l’Espagnol. Ce n’est donc pas un coup de chance ; quand l’histoire se répète ainsi elle a ses raisons. Ici, elle nous dit éloquemment ce que vaut le patriotisme au service du droit. Tu as beau battre la mer de tes verges, Xerxès l elle est la plus forte ; mais plus forte encore sont des poitrines d’hommes où respire la patrie, où brûle le feu sacré de l’indépendance.