ALEXANDRE
La Macédoine, reflet de la Grèce. — Alexandre et les Athéniens; conquérant pour leur plaire. — Héros romantique. — Son œuvre. — Son caractère : générosité, superstition, gloriole.
La Macédoine, pays de montagnes et de forêts, à l’extrême nord de la presqu’île hellénique, occupait vis-à-vis de celle-ci une situation analogue à celle du Piémont vis-à-vis de l'Italie. Elle dut sa naissance à une colonie d’Argos qui peupla, deux siècles avant, Salamine, le pays d’où devait descendre sur la patrie déclinante la première domination étrangère. Cette fille bâtarde se rattachait encore par d’autres liens à la Grèce. Philippe fut élevé à Thèbes comme Pyrrhus ; il emprunta à son bataillon sacré l'idée de la phalange macédonienne; Alexandre fut un disciple d’Aristote et d'Homère. La Macédoine était devenue au temps de Philippe une école militaire ; elle s’élevait et se disciplinait sous sa main, tandis que la Grèce privée de chefs s’énervait et se divisait. Philippe devait donc gagner la partie. Mais la Macédoine manquait d’éléments civilisateurs, elle n’avait rien à donner à la Grèce dont elle ne pouvait au contraire que s'alimenter; ce n’était qu’un État militaire, et le fils de Philippe,
LA GRECE
plus glorieux que lui, ne dut sa gloire qu’aux armes : ses armées et la méthode guerrière que son père lui avait préparées étaient macédoniennes, sa culture était grecque : un reflet. Entre l’Asie et la Grèce, la Macédoine était impropre à l’existence personnelle, elle devait rester sans originalité. L’Asie attirait ses armes, mais la Grèce fascinait son esprit et le subjuguait. Alexandre ne songeait qu’à elle en faisant la conquête de l’Asie; ce que pensaient de lui les Athéniens, voilà quel était son souci. Les .
Macédoniens, grossiers, demi-barbares, n’étaient que des comparses engagés dans la pièce de la conquête de l’Orient que le héros vaniteux jouait pour les Athéniens, seul public digne de lui et dont il ambitionnât les suffrages. A la bataille de l’Hydaspe contre Porus, se voyant sur le point d’être entraîné par le fleuve qu’avaient grossi les pluies et se soutenant à peine sur une terre glissante, il s’écria, dit-on : « O Athéniens! pourriez-vous imaginer à quels périls je m’expose pour mériter vos louanges! »> Serait-il paradoxal de penser qu’Àlexandre conquit l’Asie à seule fin de se faire admirer des Athéniens?
Plutarque nous informe que « rien ne le mettait plus hors de lui-même et ne le rendait plus inexorable que d’apprendre qu’on avait mal parlé de lui ; il faisait voir alors qu’il préférait sa réputation à sa vie et à l’empire même. » Irrité contre Glitus qui semble lui marchander sa gloire : « Ne vous semble-t-il pas, dit-il, que les Grecs sont au milieu des Macédoniens comme des demi-dieux parmi les bêtes sauvages? » — « Pour tout le reste, continue Plutarque, c’était le plus aimable des rois dans le commerce de la vie; il ne manquait d’aucun moyen de plaire; mais il se rendait importun à force de se vanter : outre
qu’il se portait de lui-même à exalter ses propres exploits, il se livrait aux flatteurs qui par ce moyen le maîtrisaient à leur gré et mettaient à la gêne les convives plus honnêtes qui ne voulaient ni lutter avec ses adulateurs ni rester en défaut sur ses louanges; ils auraient rougi de l’un, et l’autre les exposait aux plus grands dangers. »
Il ne se proclame pas positivement fils de Jupiter, mais il laisse dire. Son goût pour la flatterie excède son goût poulie vin. Il est lettré, mais encore plus désireux de le paraître. Il écrit à Aristote et le réprimande d’avoir livré à la publicité une partie de sa doctrine parce qu’il ne sera plus seul à la connaître. « En quoi donc, lui dit-il, serons-nous supérieurs au reste des hommes, si les sciences que vous m’avez apprises deviennent communes à tout le monde? » Ah! comme il dut boire avec délices les louanges de ces députés qui, peu de jours avant sa mort, le vinrent adorer et l’appeler dieu tout net !
Alexandre s’est promené victorieux jusqu’au Gange — et après? Après, le rideau tombe et ne se relève que . sur les combats de ses généraux qui se disputent les lambeaux d’un empire artificiel. Alexandrie, que le héros fonde en passant et de hasard, devient un foyer où se rencontrent le judaïsme et l’hellénisme. Mais c’est encore la Grèce qui fait d’Alexandrie ce qu’elle est, Alexandre n’y pouvait rien et- ne savait rien de ce que deviendrait son unique fondation. L’histoire offre de ces raccrocs en grand nombre, où sa majesté le hasard broche sur l’implacable logique des effets et des causes.
Un nom et une ville, c’est tout l’héritage que le héros romantique laisse à la postérité. Car je 11e vois pas ce que ses conquêtes ont donné, à la civilisation ; je ne discerne
LA GRECE
pas ce que l’Occident a pris à l'Orient, ni ce que l'Orient a pris à l’Occident dans le rapprochement éphémère qu'ils durent à son épée. Mais l'on nous a enseigné au collège qu’Alexandre a relié l'Orient et l’Occident , ne faut-il pas dire amen? Les croisades auraient achevé cet ouvrage. Quand donc en finirons-nous avec ces clichés 1 J’admettrais pour ma part tout aussi volontiers qu’une étincelle de progrès a jailli du choc des Perses et des Grecs dans les guerres médiques. Athènes en a profité, mais Xerxès et l’Asie? et puis, c’est en repoussant l’iniluence perse qu’Athènès a tiré avantage pour sa propre grandeur de l’invasion orientale : d’échange, je n'en vois aucun, et je me refuse à croire que sans Xerxès, sans Alexandre, et sans Baudouin, comte de Flandre, l’Orient et l’Occident eussent célébré des noces moins fécondes.
Alexandre n’en a pas moins rempli de son nom et l’histoire et le théâtre. A la première nouvelle de sa mort rapportée dans Athènes, Démade ne voulut pas qu’on y ajoutât foi : « Si la nouvelle était vraie, disait ce rhéteur, l’odeur d’un tel mort se serait déjà répandue dans toute la terre. » A la bonne heure 1 Nous ne sommes pas certes obligés d’en dire autant, et néanmoins nous nous laissons encore à distance éblouir par le météore. L’expédition d’Alexandre! quel thème superbe à exploiter pour la littérature! Cependant, même au point de vue de la gloire pour la gloire, quelque chose me gâte le héros macédonien : c’est qu’il n’a jamais été vaincu. Plutarque avance que la plupart des ennemis qu’il eut à combattre n’étaient pas difficiles à vaincre ; il pense que s’il courut quelquefois de grands dangers, c’est qu’il aimait à s’exposer au plus fort de la mêlée, avec la
512 CONSIDÉRATIONS SUH L’HISTOIRE.
témérité et l’ardeur bouillante d’un soldat. Mais en général, les Perses, amollis par les richesses et par le luxe, n’opposaient à ses Macédoniens, aguerris par de longs combats, qu’une faible résistance. César a donc, sur ce point, une grande supériorité sur Alexandre. Xénophon reconduisant les dix mille dans leur patrie à travers des pays hostiles, luttant contre les difficultés du terrain en des contrées inconnues, contre des ennemis inconnus également qui le harcèlent ou lui barrent le passage, contre le froid, le chaud, la fatigue, le découragement et l’indiscipline de sa petite troupe : voilà qui me semble, sauf erreur, bien au-dessus de l’expédition invariablement triomphante du vainqueur de Porus. César a vaincu des Romains conduits par un grand général, Pompée; Alexandre n’a trouvé sur son chemin personne qui le contraignît à montrer son génie. « La carrière militaire d’Alexandre, dit son biographe, ne fut pas longue; à peine occupe-t-elle l’espace de douze années. S’il avait vécu plus longtemps, aurait-elle été constamment suivie des mômes succès? Son bonheur ne se seraitil pas enfin démenti? Il est bien peu de héros qui n’aien éprouvé, après un si long cours de prospérités, les inconstances de la fortune. »
La mort l’a retiré à temps du jeu : suprême chance d’un héros chanceux.
Il meurt cependant en ivrogne et en superstitieux. L’ivresse de ses triomphes et de la flatterie avait-elle cessé de lui suffire ? Le penchant à la superstition n’a pas lieu de surprendre chez un héros qui, tout disciple d’Aristote qu’il s’estimait, fut à ce point homme d’imagination. Napoléon pour un rien eût cru aux présages, aux oracles ; la
LA GRECE
disposition était là, quant à la chose c’est affaire de date.
« Si la défiance et le mépris de la Divinité sont des sentiments bien criminels, une passion plus terrible encore c’est la superstition : semblable à l’eau qui gagne toutes les parties basses, elle s’insinue dans les âmes abattues par la crainte, les glace de terreur et les remplit des opinions les plus absurdes; .c’est l’effet qu’elle produisit alors sur Alexandre. » Plutarque parle ici des derniers temps de la vie de son personnage. Imagination et vanité, tempérament d’homme de lettres sous le conquérant, ainsi nous apparaît Alexandre, héros aimable d’ailleurs, généreux à l’occasion et gentleman . César et Frédéric sont des héros lettrés et philosophes, différence considérable; s’il eût écrit ses Commentaires , Alexandre aurait un peu déclamé, et ses proclamations, s’il en fit, ont dû ressembler de loin à celles de Napoléon ; avec moins d’emphase toutefois parce qu’il s’agissait de plaire aux Athéniens et que Napoléon succédait à des tribuns. Il y avait du théâtral, partant du comédien, dans l’un et dans l’autre, mais dans Alexandre nulle fourberie. Lorsque Bonaparte, sur les pas d’Alexandre qu’il aimait à citer, s’achemine en projet vers l’Inde à travers l’Égypte, il se fait Turc pour la circonstance. Comment s’y prend Alexandre pour séduire les Orientaux? « Alors Alexandre se rapprocha davantage des mœurs et des manières des barbares ; il s’appliqua aussi à les lier eux-mêmes aux usages des Macédoniens, dans la pensée que ce mélange et cette communication réciproques des mœurs des deux peuples, en cimentant leur bienveillance mutuelle, contribueraient plus que la force à affermir sa puissance quand
il se serait éloigné des barbares. 11 choisit donc parmi eux I. 33
trente mille jeunes gens qu’il fit instruire dans les lettres grecques et former aux exercices militaires des Macédoniens ; il leur donna plusieurs maîtres chargés de diriger leur éducation. »
Il en advint, je pense, à peu près de ces écoles comme de nos écoles d’Alger où nous avons la prétention d'enseigner notre civilisation aux Arabes conquis. Les Perses * d’ailleurs ne s’estimaient nullement barbares, et de fait ils 11e l’étaient pas. Sans le reflet qu’elle empruntait au voisinage de la Grèce, la Macédoine eût pâli auprès d’eux.
Il n’y a dans l’expédition d’Alexandre que matière à
poésie. C’est un superbe décor avec un mgnifique héros :
- le héros parti, le décor tombe, et la rampe s’éteint dans
la nuit.
Tel se montre le personnage. Mais l’homme n’étaitil pas humain? Oui, il comblait de cadeaux ses amis, il aimait les « propos de table » à la manière de Cyrus, de Luther et de Xénophon — mais il tuait Clitus au dessert. Il était généreux, mais il était à ses heures aussi terriblement sanguin. Thèbes détruite après avoir été livrée au pillage, six mille habitants massacrés, trente mille vendus comme esclaves; Tyr saccagée et sa garnison passée au fil de l’épée en savent quelque chose. Alexandre se repent sans doute car il n’a pas mauvais cœur, il veut relever Tyr, reconstruire Thèbes — il eût voulu sans doute ressusciter Clitus. On lui pardonne tout, à cet enfant gâté du succès; et puis c’est une des figures jeunes de l’histoire: Alexandre, Jésus, Julien l’Apostat, les morts de la trentième annéé, â ce titre seul déjà, ont une auréole. Morts de la trentième année, le. destin vous salue !
LA GRÈCE
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Celui-ci aimait à plaire et plaisait ; il y réussit encore auprès de la postérité qu’il a ensorcelée. Quoique prince et vainqueur il chérit sa mère Olvmpias, qui lui envoie des semonces, lui reproche ses libéralités à ses amis, libéralités qui l’honorent, pense-t-elle, mais qui donnent à ceux qui en sont l’objet le moyen de se faire beaucoup de partisans en les lui ôtant à lui-même. Comme Olympias lui donnait souvent cet avis dans ses lettres, il ne les communiquait plus à personne. Une fois seulement qu’il venait d’en ouvrir une, Héphestion s’approcha et la lut avec lui par-dessus son épaule, ainsi qu’il avait coutume défaire; Alexandre ne l’en empêcha point, mais il tira son anneau du doigt et en mit sans dire mot le cachet sur la bouche d’Héphestion. — Voilà qui est charmant, et ce trait serait à la scène d’un effet à la fois gracieux et solennel. Nous en trouvons d'autres de même espèce dans la vie du conquérant. Un Macédonien qui conduisait un mulet chargé de l’or du roi, voyant le mulet exténué, met la charge sur son dos. Alexandre l’aperçoit qui, pliant sous le faix, est sur le point de jeter le fardeau. Informé de son action: « Mon ami, lui dit-il, ne te fatigue pas plus qu’il ne faut ; fais seulement en sorte de porter cet argent jusque chez toi, car je te le donne. »‘ Antipater, gouverneur de Macédoine, lui ayant écrit une longue lettre contre Olympias : « Il ne sait pas, répondit-il, que dix mille lettres pareilles sont effacées par une larme d’une mère ! »
Des menus propos que l’histoire a mis dans la bouche des personnages illustres, il est malaisé de savoir le vrai ; cependant ces propos, même inventés, ont une part de vérité, car ils le sont dans le sens du caractère auquel on les prête. Alexandre avait bon cœur. Mais ce n’est pas
le cœur qui le guida dans ses conquêtes, c'est la gloriole, — la gloriole c’est Alexandre le Grand. Il se montre jusqu’au bout tel qu'on l'a vu d'abord.
Arrivé au bord du Gange, ses soldats refusent de passer le fleuve. Ils viennent à sa porte, envieux de le toucher par leurs cris et leurs gémissements. Alexandre consent à revenir sur ses pas. « Il se laissa fléchir, dit Plutarque, et se disposa à retourner sur ses pas, après avoir imaginé, avec une vanité de sophiste, tout ce qui pouvait donner une opinion exagérée de sa gloire. Il fit faire des armes, des mangeoires pour les chevaux et des mors d’une grandeur et d’un poids extraordinaires, et les dispersa de côté et d’autre dans la campagne. Il drèssa aussi, en l’honneur des dieux, des autels. »
Sur ce trait final, tirons l’échelle, et que les claqueurs de la postérité, les badauds de gloire, applaudissent : la divine poussière d'Alexandre en frémira d’aise où qu’elle soit.
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