I. Plutarque
ROME
. César expire au pied de la statue de Pompée, à cinquante-six ans.
L’assassinat de César fut un crime gratuit. C’est le fait des assassinats politiques : ils n’ont jamais délivré les nations de leur propre servitude. Un peuple qui ne veut point de rois ou de despotes n’a qu’un moyen d’atteindre à ses fins, et ce moyen consiste à les rendre impossibles en les rendant superflus; il les rend superflus en apprenant à s’en passer : Rome au temps de César n’en était plus là. Et puis, quand nous penserions qu’il y a des assassinats utiles à la liberté, où tracera-t-on la limite de l'utile! Chaque parti aura la sienne qu’un autre parti plus avancé dépassera. Il restera toujours au sens de quelqu’un un utile assassinat à commettre; mieux vaut donc ne pas commencer.
Les despotes ne s’établissent point sans le concours des peuples. Mais ceux-ci peuvent les devoir à leur barbarie ou bien à leur démoralisation. Un siècle plus tôt César eût été un émule de Marius, deux siècles plus tôt un émule de Scipion. Ce qui fit de Caton une inutilité fit de César une puissance. Les plus grands hommes ne réussissent à dominer tes circoilstances qu’en s’y conformant; ils ont besoin du présent aussi bien pour le rattacher au passé que pour y rattacher l’avenir ; hommes de tradition ou novateurs, leurs pieds ne reposent, ils ne se tiennent debout que sur cette base. Les acteurs s’ils veulent jouer leur rôle doivent commencer par ne pas manquer leur entrée, et combien d’entrées manquées sur la scène de l’histoire ! L’à-propos dans les petites et dans les grandes choses est la condition extérieure du succès, et l’à-propos consiste à se trouver en situation. Qu’un homme doué
de grandes facultés rencontre des circonstances grandes, il fera une œuvre grande et deviendra un grand homme. Je crois avec Montesquieu, l’histoire en main, que les hommes n’ont jamais manqué aux circonstances, celles-ci font éclore les germes du génie toujours en provision; mais je crois aussi, chose plus difficile à vérifier, que les circonstances manquent souvent aux hommes, et que par leur défaut ou leur insuffisance des œuvres grandement ébauchées avortent ou demeurent incomplètes et défectueuses. Certains hommes arrivent trop tôt, d’autres trop tard ; ils ne réussissent pas ou ne réussissent qu’à demi : venus à temps ils se seraient épanouis dans le succès. —
Je ne suis qu’un accident, disait à madame de Staël l’em-
pereur Alexandre. Un grand homme est un accident qui a rencontré juste, un coup de dés qui réussit, un hasard qui devient fécond et qui pénètre dans la fatalité par l’assistance d’une situation. Cela s’applique à ceux qui ont fait beaucoup de mal comme à ceux qui ont fait beaucoup 4e bien. César est venu à son heure, je ne pense pas toutefois avec Pascal que si le nez de Cléopâtre eût été plus long, la face du monde eût changé. L’accident n’a pas cette puissance, ou plutôt il n’est puissant qu’avec les faits environnants ; il a besoin d’une donnée qui ne soit pas fortuite pour être mis en valeur. Mais dès lors il cesse d’être un accident quant aux effets qu’il produit. César ne se présentant pas n’eût pas empêché Auguste, Auguste manquant n’eût pas empêché l’empire romain de s’établir. Les plus mauvais Césars, Néron et Tibère, et les meilleurs, Trajan et Marc-Aurèle, ne sont que des accidents ; ils eussent pu ne point être , ce qui ne pouvait pas ne point-exister c'était la situation du peuple romain
HOME
.qui permit qu’il y eût des Césars; les Césars pouvaient différer, le césarisme non : il venait du peuple.
Voltaire, frappé du côté accidentel de rhistoire, qui est son côté superficiel, a dit que les petites causes produisent de grands effets. C’est là le semblant de rhistoire; quand des causes en apparence petites produisent de grands effets c’est en collaboration avec d’autres, anonymes, qui sont grandes et qui se les adjoignent non comme déterminantes mais comme occasionnelles seulement. Une étincelle, un hasard suffit pour faire éclater un baril de poudre, à la condition toutefois que le baril existera d’abord. Les réformateurs eussent pu être autres, Luther, Calvin, Zwingli pouvaient ne naître point : à leur défaut le besoin de réforme, résultat d’une longue série d’idées et d’événements, eût trouvé d’autres organes dans les pays que leur caractère et leurs antécédents y prédisposaient. En apparence, Henri VIII et sa papillonne matrimoniale ont produit le schisme d’où l’Église anglicane est sortie; ce schisme cependant, avec Henri VIII, eût été impossible au moyen âge. Cromwell n’est pas imaginable sans les Puritains, ceux-ci sans la Réforme et le caractère anglais qui dès lors faisait échec à l’arbitraire monarchique.
En France, Richelieu, Louis XIV, Mirabeau, Robespierre, Napoléon correspondent à une situation fournie par les événements et les idées antérieurs dans leur concours avec les tendances prédominantes du caractère et de l’esprit national qui font avant tout la destinée d’un peuple. L’uni témonarchique et l’abaissementdelaféodalitémènent à un roi qui peut dire : l’État c’est moi. Louis XIV ne fût pas né et ne l’eût point dit, qu’un autre à cette époque de
r>56 CONSIDÉRATIONS SUR L’HISTOIRE.
notre histoire, roi ou ministre, l’eût dit ou pu dire à sa place. C’était le mot de la 'royauté centralisée plutôt que celui de tel roi. Sans Mirabeau, Danton, Robespierre, la révolution n’aurait pas moins éclaté, et d’autres philosophes à la place des encyclopédistes l’auraient préparée ; le flot dés passions toujours grossissant et de plus en
plus débordant les idées n’eût-il pas suivi la même pente pour se précipiter à la fin, sous l’impulsion des partis extrêmes, dans le dernier abîme? Un Niagara politique était inévitable où se rencontraient le torrent et le goulfre, les passions révolutionnaires accumulées et la centralisa- K tion monarchique. L’expérience quotidienne montre qu’on peut dire la même chose de diverses manières. Ce que dit l’histoire aurait été dit autrement par d’autres, mais cela aurait été dit néanmoins ou à peu près, parce que les données fournies par les circonstances d’établissement d’un peuple, par son caractère et son esprit particuliers, qui du reste dépendent de ces circonstances sous plus d’un rapport, renferment les prémisses de sa carrière. S’il n’agit pas conformément au génie national, celui qui prétend l’influencer s’eflace ou se brise. Il possède une force double, il est invincible lorsqu’il représente à la fois ce génie dans une situation, à un moment décisif de son développement. Les individus modifient, ils n’altèrent point gravement le sens général de l’histoire; leur action est cependant assez grande pour qu’ils conservent une responsabilité redoutable. Il n’est pas indifférent , en effet, aux nations et à l’humanité que la pièce se joue par tçls acteurs ou par tels autres, et si par exemple l’empire romain était inévitable du fait du peuple romain, Marc-Àurèle ou Tibère qu’il a rendus possibles
ROME
n’en gardent pas moins personnellement leurs actes, leurs bienfaits ou leurs crimes.
La responsabilité de l’empire aux Romains, celle des empereurs aux empereurs, voilà ce que commande Ja justice de l’histoire.
César fut heureux , fut-il innocent ? On aura beau dire que la politique n’est pas la morale, — chose parfaitement démontrée, — on ne mettra jamais la conscience à la porte de l’histoire. Cette radoteuse importune y rentrera toujours avec nos jugements. Il parait môme que César la rencontra sur son chemin, puisqu’il ne réussit pas à rallier les honnêtes gens à son entreprise, et qu’il lui fallut s’adresser à des honorabilités de second ordre. Les honnêtes gens du premier degré sont des matériaux trop réfractaires pour édifier des dictatures, et l’architecte qui veut improviser un nouvel édifice aux époques de transi- . tionn’a pas le choix de ses matériaux. Malgré les transformations que subissent les institutions et les peuples, il existe un tribunal devant lequel doivent comparaître les individus, afin qu’ils aient la part qui leur revient et que le plus bel instinct de l’homme soit satisfait. Quand nous demandons la justice à Dieu, nous ne pouvons eu dispenser César. On peut dire en faveur de César que les faits se prêtaient à la dictature, et même qu’ils semblaient la réclamer; on ne peut'pas dire de César qu’il n’ait pas exploité les faits au profit d’une ambition personnelle. L’intérêt de Rome et de l’univers venait après. Cette règle des cœurs afi'amés de pouvoir ne connaîtra jamais d’exception. César aimait Rome et la gloire
de Rome, j’y consens ; il aimait davantage César et la
gloire dé César. S’il se trompait sur l’avenir et croyait
effectivement au « mouvement d’une civilisation se substituant àuneautre, 4»il ne pouvait se tromper sur lui-même. N’oublions pas non plus que ceux qui lui résistèrent, et ceux qui se bornèrent â s’éloigner de lui en refusant de le seconder, ne lisaient pas dans un avenir qui, devenu le passé pour nous, a rendu évidentes à nos yeux les causes dont l’empire fut l’effet. Ils croyaient faire leur devoir, et parce qu’ils croyaient le faire ils le faisaient. On n’est jamais en faute quand on se trompe, on lest toujours quand on agit contrairement à ce que l’on estime juste et bon. Cette distinction entre l’intelligence et la conscience, entre nos erreurs et nos fautes, on l’omet trop volontiers quand il s’agit du rôle des personnages historiques ; c’est pourtant la seule qui puisse nous permettre l’équité, en ne faisant pas supporter à l’esprit d’un homme le jugement qui s’applique à son caractère, à son caractère le jugement qu’on doit à son esprit. César est plus intelligent que Caton, Caton est plus honnête que César. Caton s’attache à une cause perdue mais qu’il n’estime pas telle, il agit selon sa conviction ; César fait triompher une cause qui a la faveur des circonstances, il la gagne contre luimême et contre Rome.
Les peuples conservent la liberté en restant dignes d’elle. César ne fut pas seulement une brillante personnification de la décadence romaine, il fut une expiation. C’est lui qui ouvre la série des châtiments qui, pendant deuxs siècles, descendirent en s’appesantissant sur la tête du peuple-roi. Qui oserait comparer César à Tibère, Auguste à Caligula ou à Néron? Et cependant Tibère,
i. Napoléon III, Histoire de César.
HOME
Caligula, Claude, Néron, Domitien, tous les monstres et tous les idiots couronnés de la Rome césarienne étaient en germe dans César et dans Octave. Les Antonins sont un « accident heureux » du gouvernement absolu, qui ne rend pas ce gouvernement meilleur et n'en justifie en
aucune manière le principe. Il s’agit ici d’une suite de coup de dés, et c’est — qu’on nous passe le mot — du même cornet qu’est sorti le nom de Marc-Anrèle et celui de Néron. . Un peuple qui s’abandonne lui-même ne dépend plus que du caprice de la fortune. Elle peut encore lui donner des maîtres qui l’aiment et qui n’abusent pas de ses empressements; toutefois, les chances sont contre lui, car il invite la perversité à s’accroître en pré- . parant aux mauvaises passions de l’homme un terrain qui favorise leur épanouissement au lieu de le restreindre. Les fous et les scélérats constitueront son lot le plus fréquent. Lui, qui * s’est rendu le jouet de la fortune, il ne sera pour rien dans ce qui lui arrivera de meilleur, mais il sera pour beaucoup dans ce qui lui arrivera de pire. Il ne se pourra glorifier des Antonins, il demeurera responsable des Néron et des Tibère , parce qu’il les a rendus possibles et qu’il s’est mis en état de les subir. C’est de lui, de ses fautes et de sa pourriture que naîtront les tyrans, c’est d’eux-mêmes que naîtront, s’ils naissent, les hommes justes et modérés : apparitions fortuites, répétons-le, dans un lieu où tout est disposé pour donner raison à l’arbitraire, où les voies sont largement tracées aux plus monstrueux, aux plus dépravants, aux plus infâmes attentats contre la dignité humaine.
Voilà quelle leçon nous propose la destinée de Rome. Les bons empereurs ont enrayé la décadence, les mauvais
l’ont accélérée ; la pente, quoi que fissent les premiers, était fatale. Où menait-elle? A la décomposition d’une unité factice, à l’anéantissement d’un état de choses vainement galvanisé par la main des Césars.
César n’a rien fondé que l’empire, et l’empire n’a rien été que la forme sous laquelle Rome et le monde ont vécu asservis l’un à l’autre, jusqu’au jour où les derniers rayons de l’astre déclinant se sont éteints dans le déluge des Barbares. Le peuple tyran a payé sur lui-même la rançon de ses conquêtes et de son oppression ; après avoir réduit le monde en servitude, il y est tombé par unjuste retour. Il avait foulé la terre sous les pas de ses armées, c’est l’armée qui le foula à son tour. Il avait arraché les peuples du sol de la patrie en leur ôtant ce qui fait la patrie, la liberté, déraciné le paysan de la terre et rempli d’étrangers, d’esclaves, d’affranchis et d’aventuriers la ville despotique : au lieu d’un peuple de citoyens, il eut une plèbe, et c’est entre les multitudes dégradées du forum et des soldats gorgés de sang et de rapines que périt sou indépendance en même temps que sa fierté.
La fin de Rome est aujourd’hui sans nuages. Elle est un enseignement parce qu’elle est une conséquence.
Non, César ni ses successeurs n’ont rien fondé. La république romaine avait conquis le monde, l’empire romain l’a savamment exploité en organisant la conquête; à la violence des armes il substitua un régime plus doux en apparence, non moins oppressif au fond. Qu’on ne nous parle point de libertés accordées aux alliés, ni de l’extension du droit municipal, en l’absence de patrie. Qu’on ne nous dise pas que les empereurs ont étendu le bienfait de la législation romaine, alors plus
ROME
parfaite qu’aucune autre, à des peuplades barbares. Nous ne méconnaissons ni la supériorité du droit romain, ni les vertus du régime municipal, ni le bénéfice de l’extension aux provinces du nom de citoyen romain, bieû qu’il valût moins chaque jour et ne se prodiguât qu’en raispn même de son avilissement, comme on ferait d’une monnaie dont le titre ne cesserait de baisser. Mais nous nous demandons si tout cela pouvait être vivant sans la garantie suprême et sans le nerf de toute vie : l’indépendance. Ce faisceau de peuples violemment formé par la conquête, la contrainte seule pouvait le lier et le maintenir; il rompit enfin l’étreinte des Césars. Les résistances qui venaient de la force des choses l'emportèrent sur la puissance qui venait de la force des armes. C’est contre cet inévitable résultat que les empereurs lut-
Vf
tèrent vainement, et pour soutenir une lutte qui fut leur raison d’être parce qu’elle appelait une centralisation égale dans son intensité à rétendue de la domination, il1
fallut que Rome se mît elle-même aux mains d’un pouvoir militaire. Rome dès lors ne fut plus dans Rome, elle lut dans les camps, se prostituant au plus offrant et dernier enchérisseur.
Nous croyons aux bonnes intentions de certains empereurs. Mais ces intentions ne pouvaient aboutir, car l’empire libéral (qu’on nous pardonne cet anachronisme dans les termes) était en soi chose contradictoire. La politique des Césars roulait dans un Cercle vicieux. Pour maintenir sous le joug tant de peuples expropriés de leur patrie, il fallait jeter sur la surface de cet immense empire un vaste réseau de servitude, y entretenir des armées d’occupation, être prêt à frapper partout, toujours, la
56 i CONSIDÉRATIONS SUR L’HISTOIRE.
révolte d’une main accablante et rapide. Mais en ce tempslà, comme aujourd’hui, on n’avait pas des préfets, des gouverneurs, des soldats pour. rien. Cette occupation formidable, qui la payait? les vaincus. Avec quoi? avec l’impôt. C’est assez dire que le résultat, quelque voie que l’on suivît, devait être l’épuisement graduel et la rpine définitive des provinces. L’empire eut des armées admirablement organisées, une machine administrative non moins admirablement combinée. La seconde malheureu* sement servait à pomper des ressources qui alimentaient les premières. Cela durerait encore, si, par sa perfection même, la machine à pomper 1’impô.t n’eût pas amené assez promptement la consomption générale. Elle était si parfaite néanmoins, l’universelle centralisation éclose comme son chef-d’œuvre du génie romain, qu’elle subsista longtemps encore après avoir accompli sa mission providentielle. Elle n’a pas encore disparu de la terre : en ‘créant le césarisme religieux, la Rome catholique a montré que l’esprit des belles institutions se survit et qu’il connaît la métempsycose.
Nous avons toujours aimé à nous draper à la romaine. Le premier empire l’a fait, mais la République l’a fait avant lui. Elle introduisit le carnaval romain jusque dans le calendrier. On parlait alors de Caton et de Bruius, un peu plus tard on n’avait à la bouche qu' Auguste et César. Notre langue et nos discours politiques furent empruntés à Rome. Rome était notre type. A la tribune, au théâtre, sur la place publique, Rome, toujours Rome et ses héros ! C’est là un tic dont, espérons-le, nous sommes à jamais guéris. Napoléon Ier fut un César égaré dans le dix-neuvième siècle. Il mit Rome dans l’université, Rome dans
ROME
l’administration, Rome dans la caserne. Rome à la tribune et sur les champs de bataille ; il acheva son œuvre en rendant à la Rome nouvelle l’autel et le confessionnal. Nos instincts, nos traditions, notre langue lui prêtaient une complicité dont il sut profiter. Il nous satisfit. Nous aimions la rhétorique : il nous y noya. Nous aimions la gloire, il nous en soûla et fit rimer en vingt batailles gloire avec victoire. Nous nous plaisions à croire que la Providence nous avait destinés à émanciper l’univers : il émancipa l’univers et promena le drapeau tricolore des sables du désert aux champs glacés de la Russie. Nous étions devenus, nous aussi, les maîtres du monde. Et maintenant?