SH
que le présent. Hors de l’idéal l’esprit meurt d’asphyxie.
Le Chinois, qui ne vit que du cerveau, s’il n’a pas échappé au fanatisme politique et révolutionnaire, a du moins échappé au fanatisme religieux : l’abominable fléau n’a éclaté en Chine que grâce aux missionnaires bouddhistes ou européens ; encore n’a-t-on sévi contre ces derniers que parce qu’on soupçonnait en eux, sous l’apôtre, l’étranger venu pour attenter à l’existence politique et na- r. tionale du céleste empire. Le missionnaire Hue dit que le Chinois parle volontiers de la religion, mais comme d’une chose qui ne le regarde pas et n’est pas faite pour lui. C’est apparemment que le Chinois n’est pas fait pour elle. Il pourrait, s’il avait lu nos poètes, répondre simplement à ses convertisseurs ce que répondait certain héros à qui lui prêchait la vertu :
Nous n'avons pas, dit-il, le crâne fait de mthne
Depuis quatorze siècles les missionnaires chrétiens palpent le crâne chinois, ils n’ont pu y découvrir encore la bosse des choses divines. Et la tolérance des Chinois -fï. les désole parce qu’elle n’est que de l’indifférence ; indifférence qui résulte elle-même de l’incapacité du Chinois en matière religieuse, de son impuissance à rien voir, sentir, imaginer au delà de sa présente condition. Le problème de la destinée humaine, où gît le problème Z<: religieux, n’existe pas pour lui; il n’étreint pas sou âme et
ne lui fait pas pousser le cri d’espérance ou de désespoir qui est la religion dans le cœur, il ne tourmente pas son intelligence et ne lui fait pas engendrer ces conjectures diverses, ces hypothèses puériles ou grandioses qui sont
L'ORIENT
la religion dans l’esprit. Le Chinois est positiviste sans effort, il naît positiviste et n'a pas la peine de le devenir : son positivisme ne lui impose aucun sacrifice, il n'exige aucun contrôle du sentiment et de l’imagination toujours prêts à s’élancer chez d'autres vers l’inconnu. Il n’a pas besoin de souffrir pour manquer de religion. L’empereur Tao-Kouang, avant son avènement au trône, adressa au peuple une proclamation dans laquelle il passait en revue toutes les religions connues de l’empire, y compris le christianisme : il finit par conclure que toutes étaient fausses, et que l’on ferait bien de les mépriser toutes indistinctement. « Il est d’usage qu’on se demande à quelle sublime religion on appartient. L’un se dit confucéen, l’autre bouddhiste, un troisième disciple de Lao-tze, un quatrième sectateur de Mahomet. Chacun fait l’éloge de la religion dont il n'est pas, la politesse le veut ainsi, et puis tout le monde finit par répéter en chœur : Poutoun-Kiao, toun-ly, c’est-à-dire, les religions sont diverses, la raison est une, nous sommes tous frères L » — Voilà qui est désespérant! Le catholicisme importé échoue, l’opium envahit la Chine.
Malheureusement le Chinois, qui n’a pas inventé le catholicisme et qui s’y montre indifférent, a découvert l’inquisition qu’il emploie, faute de religion, dans le mécanisme de la justice laïque. 11 lui faut un aveu; il l’extorque donc à la douleur. Condamner les gens sans preuve est injuste.
« Cinq baguettes de bois, longues de 20 centimètres, sont intercalées entre les doigts de chaque main et de