‹ Considérations su l'histoireChapitre 22 sur 136 · Le Tour du monde, par M. E'imoud l’Iaucliul · texte numérisé non relu

Le Tour du monde, par M. E'imoud l’Iaucliul

I/O RIENT

les maisons, et l’on tue les habitants. Un seul échappa; ayant essuyé sans être atteint dix coups de feu, il n’en cheminait pas moins sur la voie sans hâter son pas et sans regarder derrière lui. « Je le fis épargner, me dit l'officier, émerveillé de tant de courage. Je courus sur lui, et, lui frappant avec la paume de ma main un rude coup sur 1 épaulé, je vis cet homme étonnant me répondre avec un pâle sourire, et sans que je sentisse sous mon étreinte brutale un seul frisson agiter son corps. J’essayai de lui faire comprendre mon admiration ; il parut s’en soucier très-peu, je dois l’avouer. Je me hâtai de le confier à deux de mes hommes qui empêché-* rent qu’on ne lui fit aucun mal. » — Il était temps.

Du reste, les Chinois nous offrent des exemples de tueries politiques monstres et qui, dans ces proportions sans doute n’ont été atteintes par aucun autre peuple d’Orient ni d’Occident. À Canton, le mandarin Yeh, — un lettré — fit tomber cent mille têtes de rebelles dans les eaux du Kouang-Foung : la Chine est un pays si peuplé! A genoux sur le bord du quai, raconte un témoin, les victimes attendaient, impassibles, le coup fatal. Les têtes pleuvaientdans le fleuve, moisson du glaive qui ne se fatiguait point. Un prétendant à l’empire, chef de rebelles, nommé Tchang-Hien, dans l’espoir de vaincre par la terreur, sur une simple censure de son administration par un religieux bouddhiste fit égorger tous les bonzes de la province, au nombre de plus de vingt mille. Six cent mille habitants d’une grande ville eurent le même sort, on ne fit grâce à aucun. Les annales chinoises disent qu’un tleuve de sang couvrit la terre... Le tyran fit jeter les cadavres dans la rivière, afin que les habitants des contrées !

qu’elle arrosait fussent avertis, par le spectacle de ses eaux changées en sang et des corps quelle charriait, du sort qui les attendait eux-mêmes... Ce tigre altéré de sang exerça sa rage sur les animaux qui avaient échappé au massacre général des habitants : chevaux, bœufs, moutons, tous les troupeaux furent égorgés par son ordre *. » Les mémoires très-intéressants de la mission russe à Pékin 2, auxquels nous avons emprunté déjà les données sur les révolutions territoriales et le socialisme de la Chine, nous donnent le récit pathétique de ce qui se passa lors de la chute de la dynastie des Min, la der* nière dynastie nationale, renversée en 1644 par une rébellion militaire et remplacée par celle des Tar tares mantchous, entrés en conquérants sur le territoire des anciens « Fils du ciel, » et devenus fils du ciel à leur tour. Lorsque l’empereur régnant se vit perdu, il dit simplement : « Je plains le peuple; » puis, il envoya

ses trois fils à leurs parents du côté des femmes , ajouta en se tournant vers l’impératrice : « C’en est fait de la bonne cause, » et tous se mirent à sangloter. Les domestiques suivirent leur exemple. L’empereur les renvoya et leur recommanda de ne plus songer qu’à eux. L’impératrice baissa la tête et dit : « Voilà dix-huit ans que je vis avec toi, tu as toujours écouté ma voix : eh bien, il ne faut pas survivre à ce jour. » Elle embrassa l’héritier du trône et les deux princes avec une inexprimable douleur, les embrassa une seconde et une troisième ibis, et les congédia; puis elle se rendit au palais et se pendit. L’empe-

! . Histoire générale Je la Chine.

2. Publiés à Saint-Pétersbourg, de 1832 à 1637, par le Codeur Charles . Abel. Voir Revue germanique, t. 1.

L’ORIENT

reur vit ce spectacle en- passant devant le palais et dit : « C’est bien * c’est bien. » Il appela rainée des princesses* qui avait déjà plus de quinze ans, et dans l’angoisse de son cœur, s’adressant à l’enfant qui fondait en larmes, il prononça ces paroles : « Pourquoi es-tu née dans ma maison? » Ayant mis son bras gauche devant les yeux, il tira son sabre de la main droite et frappa. La princesse voulut parer avec le bras, le coup porta sur l’épaule gauche et le bras tomba par terre. L’enfant fût renversée* le sang coula à flots, l’empereur laissa échapper son sabre : il n’était plus en état de le manier. Tandis qu’on criait dans le palais que l’empereur avait tiré le sabre, il se précipita vers sa seconde femme'et lui ordonna de se suicider. Elle se pendit sans délibérer, mais la corde cassa et la malheureuse tomba à terre. Elle reprit ses sens, et l’empereur la frappa trois fois de son sabre. Alors furent appelées les autres femmes et les concubines : l’empereur les tua toutes de sa propre main. Il fit dire à l’impératrice mère de se dépécher de mourir. Il appela ensuite l’eunuque Wan-tschen-en* s’entretint quelque peu avec lui, et ils burent du vip. Vers la troisième veille de la nuit* l’empereur se déguisa, mit les bottes de Wan-tschen-en* et accompagné de quelques douzaines d’eunuques portant des haches, ayant lui-même un trident à la main, il

abandonna le palais. Le cortège se dirigea vers la porte Zi-chua-muin, où les eunuques de garde* par soupçon de quelque nouveauté survenue au palais, tirèrent sur eux. On ne pouvait plus s’enfuir vers le Sud. Par divers détours, l’empereur avec sa suite perça jusqu’au mur de la ville, y monta, et vit aux perches à signaux delà porte Zjan-muin trois lanternes. Ils comprirent tous qu’il n’y

121 CONSIDERATIONS STR I/IIISTOIRE.

avait plus de salut : l'ennemi avait pénétré dans la ville intérieure. L’empereur se transporta avec ses compagnons à la maison du portier Tsehju-tschun-tschan pour se consulter avec lui; mais il n’y était pas et faisait ripaille en ville. Les domestiques ne laissèrent pas même entrer l’empereur dans la maison ; il alla à une autre porte, mais la trouva trop solidement verrouillée pour qu’il fût possible de l’ouvrir. L’aurore approchait, et l’empereur retourna au palais, après avoir tout à fait échoué. Le 19, à l’aube, il se rendit au palais de Jui-zjan-djan, et frappa sur la cloche à signaux dont l’appel avait coutume de réunir tous les fonctionnaires. La cloche sonna, mais personne ne parut. L’empereùr commanda alors aux employés de sa cour de se disperser, prit Wan-tschen-enpar la main et l’entraîna dans le jardin intérieur; là ils grimpèrent sur la montagne Wan-scheu-schan et allèrent au pavillon Scheu-chuan-tin. L’empereur dit en soupirant: « Jo n’ai pas ménagé mes grâces aux fonctionnaires. Pourquoi donc aucun d'eux n’est*ii auprès de moi quand les choses sont venues si loin ? Y en a-t-il seulement un qui se conduise comme Tschen-zi, lors de la révolution de la capitale du Sud? Peut-être n’ont-ils pas entendu la cloche, et que c’est là ce qui les empêche d’accourir. »

Telles furent les dernières et tristes réflexions de l'empereur; il se pendit à l’arbre Chai-tan-schu, sous le pavillon, et l’eunuque se pendit en face de lui. Dans cette aventure qui eut pour objet de remplacer une dynastie par une autre, les plus épouvantables excès furent commis par les soldats victorieux de l'insurrection, et, pour échapper au déshonneur, des femmes et des filles sans

Page 1