LES PASSIONS
L’ambilion. — La conquête et la guerre. — Le fanatisme.
L’esprit n'est pas seul dans l’histoire, il y a la passion. Dans la préface de ses fables, Lafontaine dit r <c les propriétés des animaux et leurs divers caractères y sont exprimés; par conséquent les nôtres aussi, puisque nous' sommes l’abrégé de ce qu’il y a de bon et de mauvais dans les créatures raisonnables. » L’homme est un besoin de perfection gr$lïé sur une nature animale. S'il est certain qu’il existe en lui quelque chose qui ne se trouve dans aucun animal, il n'existe rien dans l’animai qui
ne se retrouve en lui; mais l’homme, en introduisant
dans les divers instincts de l’animal une intelligence supérieure devient à la fois meilleur ou pire que celuici. Nous traitons d’abjecte et de rampante la couleuvre : l’intrigant ne l’est pas moins ; de venimeuse la vipère : la calomnie l’est davantage. L’animal est sensuel, il ne raffine pas la sensualité pour en faire la débauche; glouton, il ignore les festins où l’esprit s’épuise en inventions subtiles pour ranimer un appétit blasé et servir en esclave. la chair qu’il est né pour commander. Nous
parlons do l'imbécillité des hôtes et de leur cruauté : l'histoire 11'est-elle pas là pour nous montrer que la bêtise de l’être qui pense est sans fond, que sa cruauté est sans limites? La passion égoïste et ténébreuse qui s’agite dans l’homme ronge incessamment le frein de l’esprit. Ce frein rompu, rien ne l'arrête, La bête humaine débridée est . dans ses féroces aveuglements sans égale sur la planète. Lâchée à travers l’histoire, elle la dévaste et se baigne dans le sang qu’elle a répandu. O nobles protestations de l’esprit, que pouvez-vous alors! L’homme s'éclose derrière la brute et l'intelligence humaine ne sert plus qu'à raffiner l’inhumanité.
J « Dans le vaste domaine de la nature vivante 1 , il règne une violence manifeste, une espèce de rage prescrite qui arme tous les êtres pour leur mutuelle destruction : dès que vous sortez du règne insensible, vous trouvez le décret de la mort violente écrit sur les frontières mêmes de la vie. Déjà, dans le règne végétal, on commence à sentir la loi; depuis l'immense catalpa jusqu'à la plus humble graminée, combien de plantes meurent, et combien sont tuées l Mais dès que vous entrez dans le règne animal, la loi prend tout à coup une épouvantable évidence. Une force, à la fois cachée et palpable, se montre" continuellement occupée à mettre à découvert le principe de la vie par des moyens violents. Dans chaque grande division, de l’espèce animale, elle a choisi un certain nombre d’animaux qu’elle a chargés de dévorer les autres ; ainsi, il y a des insectes de. proie, des reptiles de proie, des oiseaux de proie, des poissons de
- i, Joseph de Maistre.
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as
proie, et des quadrupèdes de proie. 11 n’y a pas un instant do la durée où l'être vivant ne soit dévoré par un autre. Au-dessus de ces nombreuses races d’animaux est placé l’homme, dont la main destructive n’épargne rien de ce qui vit; il tue pour se pourrir, il tue poux* se vêtir, il tue pour se parer, il tue pour attaquer, il tue pour se défeu*
, dre, il tue pour s’instruire, il tue pour s’amuser, il tue pour tuer :roi superbe et terrible, il a besoin de tout, et rien ne lui résiste. »
Si l’homme dans sa férocité l’emporté sur l’animal» c’est que sa faculté de généralisation le rend capable d'élever ses crimes envers lui-même à la hauteur de maximes, quelle lui permet de transformer en institua tions les passions de son égoïsme, les erreurs de sa pensée en dogmes politiques ou religieux. Le règne animal ne connaît ni l’ambition ni le fanatisme, ces artisans par excellence des désordres dont l’histoire nous dé* roule la série lamentable. Les travers, les défauts et
les vices des individus sont assurément des causes de
désordre toujours actives : néanmoins ils disparaissent devant ces causes dominantes dont les effets no se bornent point au détail, mais s’emparent des hommes eu masse, embrassent des périodes, et s’étendent par moments comme des épidémies morales sur des peuples .entiers. - .
L’ambition est l’appétit du pouvoir, le fanatisme est l’erreur dognaatisée. Tous deux ne tendent qu’à la domination. Cependant ils ne se ressemblent qu'on cela. Il ne faut point confondre non plus l'ambitieux avec l'homme qui souhaite seulement les distinctions. L’ambitieux en veut à la proie, il méprise l’ombre. À la vanité les dehors
suffisent; l’ambitieux n’estime pas le signe, il estime la chose et les honneurs sans le pouvoir lui sont de peu ; il ne veut point paraître puissant, il veut l’être. Si la vanité et l'ambition se rencontrent parfois, jamais elles ne s’identifient. La véritable ambition se trouve mai de la vanité et même de l'orgueil ; l’ambitieux pur et de haute volée les élimine par cela même qu’il est un pur ambitieux. Napoléon prodiguait les hochets et les méprisait; il lui importait moins de se distinguer des autres hommes que de leur commander. Il était né dominateur, comme César ou Richelieu. Mêlée aux caractères les plus variés, aux circonstances les plus variables, l’ambition reste la même invariablement. Un ambitieux avant d’avoir saisi la proie pourra se montrer intrigant, l'intrigue n’est souvent que l’ambition qui rampe; il se distinguera toutefois de l’intrigant en ce qu’il intriguera dans l’intérêt de son ambition et non par esprit d'intrigue. Le caractère particulier de l’ambitieux, celui qu’il possède ou celui qu'il affecte, n'est jamais qu’un moyen. Le monde entier, les choses et les hommes, ne sont à son égard que des moyens ou des obstacles. L’ambitieux aime le pouvoir comme l’avare aime l’argent, pour lui-même; il suffit à la cupidité de sentir croître sa fortune, à l’ambition de sentir croître sa puissance.
Mais à l’égal de toute autre passion, celle du pouvoir a ses degrés, et je doute qu’elle puisse entièrement manquer chez quiconque se sent porté vers le maniement des affaires publiques ; le seul devoir ne suffirait pas à alléger le fardeau de celles-ci, il y faut toujours un secret désir d’avoir à l'assumer. Contenue daus ces limites, où
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elle n’apparaît, que comme un stimulant indispensable du mouvement politique, l’ambition souffre davantage le mélange de la vanité ou de l’orgueil ; elle est aussi plus capable heureusement de se subordonner en quelquesuns à des fins supérieures, et bien qu’elle exige d’eux de fréquents compromis, elle ne les possède pas au point de les retenir lorsqu’on franc appel de la conscience leur commande de sacrifier au devoir le pouvoir et les houneurs à l’honneur. Dans l’homme dont elle fait son élu — ou sa victime — elle gouverne l’Ame sans partage. Il immole tout au monstre qui l’habite, et qui l’asservit avant de lui asservir les autres. Quand il se couvre des mots de justice, de liberté, d’humanité, c’est à la manière des sauvages qui guettent l’animal qu’ils veulent atteindre dissimulés sous sa propre peau. L’ambitieux guette ainsi les foules ignorantes ou lassées, c’est un
chasseur d’hommes.
L’ambition et le fanatisme sont des passions historiques. Tandis que les autres, si funestes qu’elles soient lorsqu'elles échappent à la justice et à la raison, ne fout poids dans l’ensemble que par leur accumulation et leurs répétitions individuelles, celles-ci, bien qu’elles prennent également leur source dan^ l’individu, ont une vertu de contagion qui les fait se répandre fort au delà de leur point de départ en des calamités générales. L’appétit effréné du pouvoir, l'erreur dogmatiséo qu’enflamme la haine de ce qui la contredit, n’ont pas de bornes en elles-mêmes, elles n’en trouvent qu’au dehors. Ces passions-fléaux aspirent l’une et l’autre à niveler le genre humain. Qu’elles se montrent à l’Orient ou à l’Occident, elles vont par l’uniformité à la mort. Si la diversité
humaine plus forte a toujours fini par échapper aux prises de l’ambition et du fauatisme, combien aussi leurs étreintes sans cesse renouvelées ont duré, et comme elles ont laissé leurs traces fatales sur les peuples meurtris; que d'efforts et de brisements, que de convulsions pour rompre des liens séculaires remplacés presque aussitôt par d’autres ! car les peuples, victimes ignorantes ou aveuglées, s’offrent eux-mémes à la servitude.
Réactions violentes de la liberté, longues rechutes dans le despotisme, voilà l’alternative de l’histoire.
Le crime de l’ambition n’est pas seulement la servitude, c’est la guerre. Il y a eu des guerres justes, mais une guerre juste étant celle qu’un peuple soutient pour sa légitime défense suppose l’injustice. Plutarque dans sa vie de Pyrrhus dit que l'ambition de s’agrandir est une « maladie naturelle aux princes. » Elle n’est pas seulement naturelle aux princes, cette maladie, elle est naturelle aux peuples; elle fut le génie meme du peuple romain. Étendre sa domination, n’est-ce pas s’élever dans le sentiment de sa propre puissance et se la confirmer à soi-môme en la faisant subir aux autres? L’appétit territorial, s’il ne se confond pas avec l’appétit du pouvoir, en est la formeMa plus fréquente; les princes et les peuples ambitieux sont des princes et des peuples conquérants. Ambition, guerre, conquête, trois choses qui s’enchaînent comme le principe, le moyen et le but. La conquête est l’expression matérielle, extérieure, de la puissance; le vulgaire ne l’aperçoit que là, et les princes en ce point sont du vulgaire. Un prince qui .mettrait sa puissance ailleurs quo dans la force ne serait plus un ambitieux, il serait un éducateur.
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Mais en lisant du pouvoir au profit du peuple il réussirait difficilement à devenir populaire, le peuple ne respectant guère ceux qu’il n’apprend pas à redouter. Il fait ainsi la partie facile aux ambitieux. L’ambitieux a besoin du peuple; s’il s’élève sur lui, il s’élève par lui. Napo-, léon, duquel l’historien ébloui du Consulat et de l’Empire a dit, hélas ! qu’il était fait pour la France comme la France était faite pour lui, et qu’il « nous a laissé la gloire qui est la grandeur morale et ramène avec le temps la grandeur matérielle L » — Napoléon se donnait lui-même pour un parvenu du peuple vainement exalté par ses victoires. Aussi, en 1813, durant les pourparlers de Dresde avec Metternich, alors qu’il se refusait à faire une paix qui laissant la France intacte eût diminué son propre prestige — le prestige de gloire dont il vivait — prétendait-il avec raison que les rois nés sur le trône ne pouvaient comprendre ses sentiments. Vaincus, s’écriait-il, ils retournent dans leur capitale et ne sont point amoindris. Lui , soldat parvenu , il avait besoin de la gloire et de l’honneur (la France les confondait comme lui); il ne pouvait reparaître sans eux au milieu de son peuple; il fallait qu'il restât grand, glorieux, admiré 1 Après Troyes, et lorsque la France envahie on lui offrait encore la paix avec les frontières du Rhin et des Alpes, il répondait indigné ne pouvant quitter son vertige : a Que j’abandonne les conquêtes qui ont été faites avant moi, que je laisse la France plus petite que je ne l’ai trouvée? Jamais ! »
Voilà l’ambition jugée par elle-même, avec sa com-
i. Tliiors, Histoire du Consulat cl de l'Empire.
pagne la gloire des conquêtes. Mais qu’est-ce que la gloire des conquérants?
Glory is liko a circle in the water Which never ceaseth to enlarge itself,
Till, by broad spreading, it disperse to noaght *,
L’ambition fait des ivrognes de gloire; mais dans sa coupe c’est la soif que boivent ses esclaves, une soif toujours plus ardente. Et cette ivrognerie qui remplit de rêves nouveaux la tête des conquérants est inguérissable; prêcher la tempérance à l’ambitieux c’est perdre sa peine, car la nature de l’ambition est l’intempérance.
Les grands génies bienfaiteurs de l’humanité s’appellent et rivalisent pour son bonheur à travers les siècles, les conquérants heureux s’appellent et se séduisent pour son malheur d'âge en âge. Pendant son séjour en Espagne, nous raconte Plutarque, César lisait un jour des particularités de la vie d’Alexandre; après quelques moments de réflexion, il se mit à pleurer. Ses amis, étonnés, lui en demandèrent la cause : • N’est-ce pas pour moi, leur dit-il, un juste sujet de douleur qu’Àlexandro, à l’âge où je suis, eût déjà conquis tant de royaumes et que je n’aie encore rien fait de mémorable? » Les lauriers d’Alexandre empêchaient César de dormir; ceux de César et d'Alexandre troubleront le sommeil de Napoléon qui bouleversera le monde afin' de les surpasser l’un et l’autre. Eût-il fait son expédition d’Égypte si le fils de Philippe n’eût autrefois conquis l’Inde? Il croyait alors marcher sur ses traces, comme il cherchait celles d’Annibal en traversant les Alpes. Napoléon n’est qu’un