I. Manou, livre VI
' 2. Livre XII. '
dans ce monde, comme par exemple un sacrifice pour ol>-
. tenir de la pluie, ou dans l’autre vie, comme une oblation'
faite dans le but d’être récompensé après la mort, est déclaré lié au monde; mais celui qui est désintéressé et dirigé par - la connaissance de l'Être divin est dit détaché du monde. •
« L’homme qui accomplit fréquemment des actes religieux intéressés parvient au rang des dieux (dévas}; mais celui qui accomplit souvent des œuvres pieuses désintéressées se dépouille pour toujours des cinq éléments, et obtient la délivrance des liens du corps.
« Voyant également l'Ame suprême dans tous les êtres, et tous les êtres dans l'Ame suprême, en offrant son
Ame en sacrifice il s'identifie avec l'Etre qui brille de
son propre éclat. » ....
Dans cette dernière strophe £e trouve résumée toute la théologie des brahmes.
Les peuples actifs créent des dieux> actifs, ils les détachent de la nature parce qu'ils s’en détachent euxmêmes et la prennent pour objet de leur énergie : ils sont anthropomorphes au premier chef. L’Indou con* templatif se noie dans la nature, son dieu suprême, Brahma, ne se donne pas la peine de créer — il. laisse les choses dériver de lui dans le repos de son éternelle substance. Rien ne l’émeut, il est impassible, la quiéludo même. Ce ne pouvait être tel quel un dieu populaire,. Aussi le peuple sut-il l’arracher à son impassibilité en l’incarnant. Le peuple a besoin d'aide en ses misères, il a besoin de médiateurs; le peuple indou a donné ce rôle . principalement à Mithra. Avant que Bouddha vint pour le délivrer de ses misères, il se choisit l'un des'personnages de la trinilé indienne, Vischnou, et le fit
L'ORIENT
voyager pour le secours de rhumauité eu des corps innombrables. Dans le poëme du Ramavana, où les plus hautes idées métaphysiques et morales se soudent aux conceptions populaires les plus matérialistes, Brahma s’incarne pour sauver uue femme vertueuse, tuer son ravisseur et la rendre à son époux :
« C’est pour la mort de Râvana que tu es entré ici-bas dans un corps humain. Ce fut donc pour nous que tu as consommé cet exploit, ô la plus forte des colonnes qui soutiennent le devoir. » ...
Le panthéisme mène à la doctrine des incarnations, seule forme sous laquelle la conscience populaire se montre capable de l’accueillir, parce que dans l'incarnation l’unilé divine prend un corps et cesse d’être un principe en devenant une personne. Il est vrai qu’elle ne le devient que temporairement et se montre toujours prête
à rentrer dans la nuit de l’absolu où, comme l’a dit Hegel,
* « tous les chats sont gris. »
« J’ai eu bien des naissances... quoique sans commen- % cernent et sans fin et chef des êtres vivants, quand la jus- , tice languit, quand l’injustice se relève, alors je me fais moi-même créature, et je vais d'dge en âge pour la défense des bons, pour laruine des méchants, pour le rétablissement de la justice 4. » • ...
i Caçhé sous la trompeuse apparence d’un mortel, Bhagavad a fait, par les mains de Krichua et de Bàma, d’héroïques actions qui surpassent la puissance de l’homme 4. » ■ • • - . i . . *
!. Bhagavad Gtla.
2. Bhâgavata Puranâ. Trad. Eugène Bornouf. — Encyclopédie myt’.k logique postérieure aux Védas et aux poëmes épiques.
ÎS8.
« Daigne nous exposer l’histoire de celui dont l’incarnation eut. pour but la protection et le bonheur des créatures l. »
L’incarnation, qui est la métempsycose des dieux, et la métempsycose qui est l'incarnation des hommes se tiennent de près dans le panthéisme. Brahma, l’âme universelle, apparaît aux hommes sous leurs propres traits, remédiant ainsià sa propre invisibilité ; Vischnou célèbre des avatars sans nombre; les âmes humaines, ces « pures étincelles émanées de Brahma, » s'incarnent avant de retourner à leur origine en des corps d’hommes et d’animaux. La métempsycose est une idée propre à presque
tout l’Orient, \lans l’Inde panthéiste elle sert de com-
promis entre l’instinct polythéiste de la foule et les théories des métaphysiciens, prêtres ou philosophes. La métempsycose est une image avant d’être une pensée; elle s’alimento de ce qu’on a sous les yeux : phénomènes du monde végétal, animal, humain, tout lui sert d'expression, de figure, de tentation. Le monde animal particulièrement y engage l'esprit. À la fois visible et mystérieux, ses énigmes virantes qui résolvent le problème de la vie en même temps qu’elles le posent attirent l’imagination vers les conjectures de la transfiguration des espèces. Buffon disait que l’homme seraitencore plus incompréhensible sans l’animal. N’y a-t-il pas quelque chose de ce sentiment, à l’état vague, sous l’idée de la transmigration
des âmes du corps des animaux dans celui des hommes,
du corps des hommes dans celui des animaux? Assyriens, Égyptiens, Syriens et Phéniciens ont associé dans la
!. Bhagavata-Puran.L Livre I, verset 13. . «•
L’ORIENT. 229
représentation de leurs dieux la forme humaine et la forme animale. L’art gothique a peuplé d’animaux sym* boliques le portail de ses cathédrales. Les matérialistes modernes parlent de la circulation de la matière : la métempsycose est la transsubstantiation de la matière sous Faction de l’âme. S’il existe des âmes, comment échapper à l’idée de la métempsycose ou terrestre ou planétaire autrement qu’en les absorbant en Brahma par un retour immédiat? Ce retour difléré est-il un détour, alors l’idée de.la métempsycose ne peut être remplacée que par celle de l’inconscience des âmes jusqu’au jour de leur réveil, c’est-à-dire de leurj résurrection en Dieu : car la supposition qu’elles rentrent dans le cercle des existences après ce sommeil nous ramènerait à une métempsycose coupée d’intermittences; il s’agirait. dans ce cas d’une série alternante de vies et de morts où les âmes accom- . pliraient leur destinée. Cependant il faudrait encore, ou les condamner à une évolution de renaissances infinies, ou les anéantir, ou les résorber dans l'infini. Que sont les anges de la mythologie chrétienne sinon des âmes qui changeant de lieu ont émigré dans un autre organisme supérieur et se sont munies d’une forme angélique, d’un corps « glorieux * tissé d’éléments plus éthérés?
Ce problème nous partagera toujours parce qu’il est celui des rapports du fini et de l'infini* nœud gordien de l’univers. Les métaphysiciens de l’Inde ont cru l’avoir tranché par l’unité de substance ; mais dans cette unité le peuple a introduit la diversité des dieux et les innombrables métamorphoses : grâce à lui la multiplicité a ressaisi son droit en regard de l’unité, à l’inverse de ce qui se passa on Grèce où l’unité malgré le polythéisme fonda-
mental se lit jour à travers la pluralité divine et triompha dans Jupiter.
Parfois la pensée de la métempsycose saisit notre esprit à l’aspect d’un profil, une expression de visage • nous l’apporte sous la forme d’un doute renfermant une possibilité : mais faute de rencontrer dans nos tendances religieuses le3 conditions propres à la fixer, elle ne fait que traverser notre intelligence et ne s’y arrête pas. L’Inde lui fut propice; la conjecture a germé, elle est devenue croyance. N’oublions pas qu’il n’v avait en Orient aucune barrière entre le naturel et le surnaturel, entre l’humain et le divin, qu’il n’v avait pas non plus l’orgueil occidental qui repousse du pied" l’animal dans son isolement et fait schisme entre lui et nous. La transition était
aisée entre les deux règnes, le passage libre de l’un à . , • . l’autre. Et pourtant l’hypothèse qui fait du singe notre ancêtre, et celle plus radicale qui nous rattache au mollusque par l’insensible transformation des espèces pro- - - gressives, a fait reparaître parmi, nous, en pleins débats de science,’ sous un jour différent, cette même idée de la transsubstantiation des espèces ; car ne faut-il pas également dans cette hypothèse supposer le passage ouvert de l’animal à l’homme 2 L’unité de substance est à la souche
de cette conjecture, et je ne vois pas qu’à leur façon les Indous aient dit autre chose : leur métempsycose est une évolution dans les êtres d’une substance unique — celte de Brahma — qui émet des âmes, et puis les ayant laissées pérégriner plus ou moins longtemps à travers les corps, les résorbe en soi. Dira-t-on que dans l’hypothèse de Darwin, il existe en plus l'idée du progrès ; nous ré- • ' * ■ péterions alors que la notion de perfectibilité se trouve aussi
L'ORIENT
dans les incarnations rétrogrades représentées comme des rechutes et dans les incarnations supérieures qui tendent à la résorption finale des créatures en l’être parfait. Lorsque nous parlons chrétiennement de rentrer dans le sein de Dieu, soit que nous nous figurions ce retour comme devant s’accomplir immédiatement après notre présente existence ou bien après plusieurs autres qui nous permettraient de nous rapprocher de la perfection à l’aide d’une série de progrès encore nécessaires, nous supposons toujours une transformation de nos Ames, une métempsycose par conséquent s’accomplissant sur cette terre ou dans les sphères supérieures, et qui, ne l’oublions pas, implique le progrès comme loi de son mouvement.
11 y a des notions que, sous des aspects et des noms divers, l’esprit humain retrouvera toujours sur son chemin, incapable qu’il est d’échapper à sa propre logique. Celle de la transformation des êtres dominée par la loi de la perfectibilité est du nombre. Dans sa forme religieuse, elle associera constamment la félicité à la perfection et la perfection à la félicité. Nulle âme ne pouvant jouir de la félicité parfaite qui est le ciel qu’en
partage avec la perfection qui est Dieu, aucune ne pénètre
dans le ciel qu’en se rapprochant de Dieu; il faut même qu’elle s’identifie avec lui pour jouir de l’infiui du bonheur puisque l’infini du bonheur n’est possible que dans l’infini de l’être. Chaque religion trace donc aux âmes leur chemin vers Dieu, elle leur indique la voie de la délivrance et du salut. Les Indous, race contemplative, amoureuse de repos, fuyant tout ce qui inquiète, agite et fatigue l’homme, devaient aboutir à un idéal qui fût le repos même et faire du détachement des choses terres-
23à CONSIDÉRATIONS SUR L'HISTOIRE.
très, du désir et des sens, d’où naissent le trouble et l'agitation, le moyen d’y parvenir. La quiétude comme but, l’ascétisme comme moyen : c'estl’abrégé du brahmanisme. Cette manière dépenser, conséquence d’une manière d’être, trouvera dans le bouddhisme son dernier mot. Le géniepanthéiste de l’Inde la poussait de ce côté. Dans le Mahabharata l’héroïsme l’emporte encore sur l’ascétisme, Brahma lutte avec Iudra, il ne l’a pas vaincu défini- ' tivement; dans le Ramayana, moins rapproché de l’époque guerrière, l’ascète a sans retour éclipsé le héros, ou plutôt l’ascétisme vainqueur des sens et du désir est de* venu l’unique héroïsme auquel se doivent appliquer les grandes âmes.
Rama, le héros du poème, fils du roi Daçaratha, aussi vaillant que pieux, est en ces termes exhorté par sa fidèle épouse, Sitâ aux grands yeux, qui l’a suivi dans son volontaire exil au fond des bois :
« Te voici, dit-elle avec douceur, en chemin pour la forêt, accompagné de ton frère, avec ton arc et tes flèches îi la main. A la vue des animaux qui errent dans ces futaies, comment ne voudrais-tu pas leur envoyer des flèches? En effet, seigneur, l’arc du kshàtriya est, dit-on, comme le bois aliment du feu. Placée dans sa main, l’arme augmente malgré lui et beaucoup plus sa bouillante ardeur : aussi, l’effroi de saisir à l’instant les sauvages hôtes des bois, quand ils voient l’homme de guerre s’avancer ainsi. Les armes inspirent même à ceux qui vivent dans une solitude l’envie de tuer et de répandre le sang.
« Jadis s’était confiné dans les bois je ne sais quel ascète qui, vainqueur de ses organes des sens, était arrivé à la .
i/orient:
perfection dans la foret des pénitents. Là, quelqu’un étant venu trouver l’anachorète qui se maintenait dons une grande vertu, laissa dans ses mains, à titre de dépôt, une épée excellente et bien affilée.
« Une fois qu’il eut cette arme, l’ermite se dévouant au soin dô conserver son dépôt, ne s’en fiait qu\à lui seul et ne quittait pas môme cette épée dans les forêts. En quelque lieu qu’il aille recueillir des fruits ou des fleurs, il n’y va jamais sans porter ce glaive, tant son dépôt le tient dans une perpétuelle inquiétude. A force d’aller et venir sans cesse autour de cette arme, il arriva que peu à peu l’homme qui avait thésaurisé la pénitence finit par habituer sa pensée à la cruauté et perdit se3 bonnes résolutions de pénitent. Ensuite, arraché au devoir par son âme, que cette familiarité avec une épée avait menée ainsi jusqu’à l’endurcissement, l’anachorète alors de tomber dans l’abîme infernal.
« C’est un souvenir que mon amour, que mon culte envers toi rappelle à ta mémoire : n’y vois pas une leçon que je veuille ici te donner.
« Quelle différence il y a des armes, des combats,
des exercices militaires aux travaux de la péuitence! Celle-ci est ton devoir maintenant; observe-le : tous les autres te sont défendus.
« La culture des armes enfante naturellement une pensée vaseuse d'injustice. Mais d’ailleurs qu’es-tu, depuis le jour où tu as cédé le trône? Un humble anachorète î Le devoir est le père de l'utile ; le devoir engendre le bonheur : c’est par le devoir que l’on gagne le ciel, ce monde a pour essence le devoir. Le paradis est la récompense des hommes qui ont déchiré eux-mêmes
leur corps dans les pénitences; le bonheur ne s’achète pas avec le bonheur L »
Dès que les événements le laissent ou le rendent à lui-même, l’Indou glisse dans la contemplation et se prend à réfléchir sur l’essence indiscernable des choses. Aux premiers débuts de la mythologie grecque les dieux s’accusent fortement, se person ni lient et se localisent; nous sentons aussitôt que nous avons affaire au génie polythéiste. La mythologie indoue au contraire, après avoir vaguement dessiné les contours des dieux multiples, les livre en proie au seul Brahma; nous sommes en plein génie de monothéisme spéculatif dont le panthéisme est la forme raffinée et dernière. Combien sont différents Brahma et Jéhovah, le dieu du monothéisme spéculatif et le dieu du monothéisme actif! De Jupiter à Brahma la distance quoique grande est moindre, il y a sève de panthéisme à la souche delà mythologie grecque, il n’eu existe pas vestige dans le mosaïsmo : l’Aryen et le Sémite ne se connaissent pas, le- Sémite ignore absolument les liens qui unissent l’homme et la nature en Dieu.
« Ce qui n’est pas exprimé par la parole, mais ce par quoi la parole est exprimée, sache que cela est le Brahma. Ce qui ne pense pas par l’esprit, mais ce par quoi l’esprit pense, sache que cela est le Brahma.
« Si maintenant tu crois savoir ce que c’est que le Brahma, tu sais en réalité bien peu de chose sur le Brahma. Celui qui dit que le Brahma est inconnu, celui-là connaît le Brahma; celui qui le connaît ne le connaît pas. Ce