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Le Nuage messager

2. Hanoumat, le plus excellent et le plus fort des singes qui, sur l’ordre de son roi, VIndra des singes, est allé à la découverte de Sitâ.

L’ORIENT

Tombé sous l’empire du sommeil et de l’ivresse, quand la nuit fut arrivée au milieu de sa carrière, ce troupeau de femmes renonçant au plaisir de ses jeux s’endormit alors en mille attitudes. En ce moment, dans le sommeil des oiseaux, dans le silence des robes et des parures, la salle parut comme une forêt de lotus, ou se taisent les abeilles et les cygnes.

a Alors cette pensée vint à l'esprit du singe : voilà sans doute les étoiles qu’on voit tomber de temps en temps, rejetées du ciel, et qui sont venues toutes se rassembler ici ! En effet, ces femmes rayonnaient là manifestement de la même couleur, du même éclat, de la même sérénité que les grandes étoiles à la splendeur éclatante.

« Là, sur des pavanas, des tambours, des cymbales, des sièges, des lits magnifiques et de riches tapis, des femmes dorment fatiguées, celles-ci de jeux, celles-là du chant, les autres de la danse.

« Ici, un bras mis sur la tête et posé sous de fins tissus, sommeillent d’autres femmes, parées de bracelets » d’or et de coquillages. Celle-ci dort sur la poitrine d’une autre, celle-là sur un sein de la première...

« Ces belles à la taille svelte semblaient, par le tissu de leurs bras enlacés, une guirlande tressée de femmes; guirlande aussi brillante qu’au mois de mâdhava un bouquet de lianes en fleur tressées dans un feston autour duquel voltigent les abeilles enivrées. »

Qui sent vivement la beauté sent vivement son contraire, la laideur. À la recherche de la Mithilienne, le brave singe découvre dans un bosquet touffu un tout autre tableau, envers du précédent.

Il vit des Rakshasis difformes. Les unes avaient trois

3tt CONSI DÉ HAT IONS SUH L’HISTOIRE.

Oreilles, les autres avaient des oreilles comme le fer d'un épieu ; celles-ci avaieirt d’amples oreilles, celles-là n’en avaient point ; quelques-unes n’en avaient qu’une. Telle aurait pu s'envelopper des siennes comme d’une coiffe *; telle, sur un long cou grêle, soutenait sa tête d’une grosseur énorme : l’une avait de beaux cheveux, l’autre était chauve, les cheveux d’une autre lui faisaient comme un voile. Celle-ci était large du front et des oreilles, celle-là portait flasques et pendants le ventre et les mamelles : beaucoup avaient les dents saillantes, la bouche rompue, le visage laid et difforme.

« Elles avaient la face rébarbative et le teint noir ou tanné : irascibles, amies des rixes, elles tenaient à la main des marteaux, des maillets d’armes et de grandes piques en fer.

« Celle-ci avait une gueule de crocodile, celle-là une hure de sanglier ; les unes étaient courtes, les autres longues, bossues, naines ou déhanchées. Il y en avait avec les pieds d’un éléphant, d’un âne ou d’un chameau, avec le mufle d’un tigre ou d’un buffle, une tête de serpent, d’âne, de cheval ou d’éléphant; d’autres avaient le

nez campé au sommet du crâne. Il en existait de bipèdes, de tripèdes, de quadrupèdes : celles-ci avaient de larges pieds, celles-là un cou et d’autres les mamelles d’une longueur démesurée. En voici avec une bouche et des yeux d’une grandeur immense; en voilà avec une langue et des ongles excessivement longs : voici le faciès d’une chèvre, le faciès d’une cavale; l’une est vache par sa tête, l’autre a un cou emmanché avec le chef d’une truié.. .

i. Observez l’oreille des madones de Raphaël, celle particulièrement do la Vierge à la chaise : c’est un morceau de choix et tout féminin.

L’OKIENT.

Avides de graisse et de viande, elles boivent et mangent continuellement; elles font aliment de tout, mais quoi qu’elles mangent toujours elles ne sont jamais rassasiées. » Ces laideurs sont vues dans le miroir de la beauté féminine, et plus elles sont expressives plus elles attestent chez le poète la présence d’un idéal qui lui permet de les apercevoir. Ces mégères hideuses et bestiales ont pour mission de tourmenter la belle Sità, que le bon singe attendri voit au milieu d’elles pleine de langueur et le corps exténué — semblable « à la richesse tombée, à la mémoire quand elle s’affaisse dans l’incertitude; à une espérance qui s’est envolée, à un ordre qui n’est plus soutenu par la puissance. »

L’Indou n’aurait jamais imaginé de faire delà femme l’égale de l’homme. L’homme et la femme ne sont pas inégaux, ils sont différents. La femme ne peut être l’égale de l’homme en ce qui est masculin, ni l’homme l’égal de la femme en ce qui est féminin. Il est des choses pour lesquelles la femme, en tout pays, l’emportera sur l’homme; d’autres où elle lui restera inférieure ; et quand on demande l’émancipation de la femme il convient de savoir s’il ne s'agit pas d’émanciper la femme de la nature féminine — en la détachant de V étemel féminin. Si cette ambition pouvait se réaliser, que deviendrait l’homme et que deviendrait la société? Mais il n’y a point de risque qu’elle prévale jamais, les vraies femmes sentant trop ce qu’elles perdraient, et ce que les gommes perdraient à ce qu’elles cessassent de l’être. Contre la nature on n’institue rien, et la nature, atin de les- unir, opposa Lhomme et la femme : elle les a faits différents pour les confondre dans l’amour où se marient leurs qualités. Quiconque aime

sent très-bien que non-seulement le corps, mais le cœur et l’esprit sont, chez l’homme et chez la femme, de sexe différent. C'est là précisément ce qui fait le charme et l’avantage mutuel de leur échange : ils éprouvent une jouissance intime à s’unir dans leurs dissemblances, et à s’achever l’un l’autre en s’unissant. S’ils étaient analogues, ils ne pourraient que se joindre : car pour s’unir il faut se pénétrer. Si l’amour qui est l’attraction des sexes se bornait à un échange des corps, il ne serait qu’un accident périodique. Mais il y a cent autres manières • pour les âmes de ressentir leur contact et d’adhérer entre elles : le regard, le sourire, la parole, le silence, tout les rapproche quand elles s’aiment.

Le droit de la femme c’est d’être femme, la liberté féminine celle qui permet à la femme l’usage et la culture de toutes ses facultés. Les Indous n’ont pas eu de congrès où l’on prêchât l’émancipation des femmes, point de docteurs ès droits politiques réclamant pour elles le vote et la députation, c’est-à-dire la faculté de devenir des hommes manqués. Ils sont restés dans l’orthodoxie de la nature, et sans avoir élevé la femme jusqu’au rang qui lui permet l’exercice de toutes ses facultés au plus grand profit de l’homme et de la société, on reconnaîtra qu’ils ne l’ont pas seulement adorée dans sa beauté, mais qu’ils l’ont estimée aussi et respectée dans ses vertus. Elle n’a pas été seulement pour eux un objet de plaisir ou de luxe; elle a été une créature morale, et souvent, sous les traits de l’épouse, l’associée de l’homme dans les peines et dans les douleurs delà vie, sa consolatrice, son inspiratrice dans le devoir ; disons tout d’un simple mot, son amie : sa compagne.

L’OKIENT.

Tel est l’idéal féminin des Indous, c’est-à-dire la femme vue dans les poètes.

Mais de l’idéal à la réalité, du poème au gynécée il y a loin, et ces princes qui élevaient à leur rang des vierges timides savaient au besoin faire respecter la fidélité conjugale autrement que par l’amour et l’admiration qu’ils inspiraient.

Une femme de Prasenadschit, roi d’Àjodha, se promenant sur une terrasse du palais, aperçoit le frère du roi, prince d’une grande beauté; elle lui jette un bouquet. Que fait le roi? Le roi fait couper à son frère les mains et les pieds en châtiment de cette faveur. Le bienveillant et doux souverain de Magadha fait piler une de ses femmes infidèles dans un mortier. Ces traitements atroces sentent l’Asie : ils révèlent toutefois la cruauté de l’institution despotique bien plus que l’âme des Indous, et s’il faut chercher le despotisme dans les pratiques du despotisme, nous ne nous sommes pas trompés en cherchant l’âme de l’Inde dans ses poètes et dans ses philosophes, dans ses métaphysiciens du cœur et dans ceux de l’esprit. Qu’est-ce qu’un peuple, en effet, si ce n’est une manière spéciale et commune de penser, de sentir et d’imaginer; et quelles œuvres nous donneront les expressions les plus décisives, en même temps que les plus élevées de cette manière de penser, de sentir et d’imaginer, si ce ne sont pas celles de ceux qui, nés de ce peuple, ont pensé le plus fortement, senti le plus vivement, imaginé le plus richement, ceux-là enfin qui ont su le mieux exprimer ce qu’ils ont le mieux compris ou éprouvé? ,

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