LA FAMILLE
Le home antique : Ulysse, Pénélope.-— Alceste. — Andromaque : l’épouse et la mère. — Hécube. — L'épouse adultère : Clytemnestre. — La vierge : Iphigénie. — Nausica. — La piété filiale, Antigone. — La fraternité. — La famille des dieux. — Jupiter et Junon. — Vénus : la volupté. — L’art et la femme. — La femme dans la religion; dans la cité. — La femme libre : Aspaaie. — L’hétaïre. — L’idéal.
Un poète moderne a dit que le naturel des femmes était avec l’art dans une intime parenté. Si cela est vrai, et qui peut en douter? les Grecs artistes et polythéistes ont dû se montrer dans leur intelligence de la femme aussi complets, aussi vrais qu’ils le sont dans leur poésie et leur mythologie. Contemplatif et rêveur, porté vers l’abstraction, l’Indou a vu la femme principalement sous l’aspect de la tendresse et de la douceur ; le Grec au génie souple et vivant, en contact avec la nature par tous les points de son être multiple, a créé des types plus variés : Sita, Savitri, Sacountala, Ourwaçi se ressemblent ; Alceste, Pénélope, Andromaque, Clytemnestre, Médée, Phèdre, Iphigénie, Antigone, Alcmène, Nausica, sont des individualités, de même que Junon, Véuus, Diane ou Minerve.
« Et maintenant, muses olympiennes,, filles de Jupiter
qui porte l'égide, muses aux doux acceats, vous allez célébrer les femmes. »
Hésiode annonce en ces termes inspirés, à la fin de son poëme, un catalogue des femmes illustres . Cette œuvre ne s'est pas retrouvée; mais les types féminins de la Grèce subsistent, ils nous permettent d’entrer dans l'intimité du sentiment hellénique : ils nous permettent surtout, à la lumière qu'ils projettent sur les rapports de l’homme et de la femme, de voir comment la Grèce envisagea la famille.
Aristote fait reposer l’État sur elle. Homère a le culte de la famille.» L'Odyssée, classique épopée du foyer, est composée à l’honneur de toutes les vertus domestiques.
« 11 veut revoir la fumée s’élever du toit natal et mourir. » Tel est le vœu d’Ulysse, et ce vœu retardé dans son accomplissement par Neptune jaloux constitue l’Odyssée. Tout est fidélité sous le toit d’Ulysse, jusqu’au vieil Eumée, le serviteur, jusqu’au chien qui sur le seuil de la mpison attend sans désespérer le retour de son maître. Le fils, Uépouse ne bronchent pas davantage dans leur espoir ; la pierre du foyer scellée par leur opiniâtre attachement résiste aux prétendants qui l’assiègent : lacitadelie de l’honneur domestique n’est pas emportée, le home antique tient bon contre les compétiteurs, ainsi qu’Ulysse contre les orages de la mer, les aventures et les périls qui se multiplient autour de lui. Ulysse, l’homme intelligent et brave, ne fléchit point; il porte en son cœur l’ineffaçable image de la patrie absente, de sa maison et des. siens. « Rien, en vérité, n’est plus souhaitable et plus réjouissant, ditil à la jeune Nausica, que lorsque mari et femme unis en un tendre amour gouvernent tranquillement leur
LA GRÈCE. . 413
maison ; — spectacle pénible à l’ennemi, mais délicieux à l’ami, et qu’ils savourent encore davantage eux-mêmes. »
La patrie et la maison tiennent ensemble, Ulysse les confond dans la même pensée, il les unit dans le même désir ardent du retour lorsqu’il les dépeint ainsi au roi des Phéaciens qui l’engage à demeurer en son palais :
«... Ma renommée aussi atteint le ciel. Mais ma demeure est à Ithaque, chérie du soleil... Rude, il est vrai, elle nourrit cependant des hommes florissants et je ne sais rien de plus doux que de revoir son pays. La délicieuse déesse Calypso me retint dans sa grotte et me sou- %
haita pour époux; Circé pleine de ruses me retint dans son palais et me souhaita pour époux : elles ne purent émouvoir mon cœur. C’est qu’il n’est rien de plus doux au cœur de chacun que la patrie qui lui donna naissance, et celui-là même la regrette qui habite au loin en pays étranger une maison remplie de biens précieux, séparé des siens. »
A Calypso elle-même, qui l’implqre, et plus femme encore que déesse, après lui avoir caressé doucement la joue et l’avoir repris en souriant, lui demande enfin si elle ne vaut pas Pénélope, Ulysse répond :
« Ne m’en veux point, ô souveraine ! je sais trop bien
moi-même comment la beauté de la judicieuse Pénélope s'efface devant ta beauté et ton port auguste : car elle n’est qu’une mortelle, et toi tu fleuris en une éternelle jeunesse. Malgré cela, ma pensée incessamment me ramène vers la maison et un fervent désir me possède de revoir le jour du retour. »
Pénélope, le cœur occupé d’Ulysse, tissant sa toile et vaquant aux soins familiers, est l’épouse ménagère dans
son antique simplicité, l'épouse dont la première qualité est le soin de la maison, la première vertu l'humeur égale et douce, la sérénité active. Andromaque a pareil génie, avec un cœur plus remué, un dévouement pour Hector que son caractère et celui des événements appellent à prendre un plus haut essor et à s'exprimer en des accents plus vibrants. Qui ne connaît les adieux d’Hector et d’Andromaque, et qui se lasse de les relire? Aucun pédant de collège n’en a eu raison, aucune répétition fastidieuse d’admirations apprises n’a pu flétrir les couleurs de cet immortel tableau. Quelque pathétique et poignante que soit la scène, Homère n’enfonce pas dans notre Ame l’aiguillon du désespoir qu’elle renferme. Il peint, et dans la plus douloureuse lutte qu’aient soutenue deux époux en face de la mort et de l’infortune inévitables, il ménage notre cœur par un miracle de l’art et de la poésie. Il nous fait pleurer, mais sourire à travers nos larmes, en un endroit où la tragédie nous eût broyé le cœur dans son étau de fer, où le drame implacable et haletant nous eût poussé jusqu’aux sanglots et déchiré la poitrine.
Alceste, épouse passionnée, amante encore dans l’épouse, meurt pour procurer l’immortalité à celui qu’elle adore. Ce n’est plus ici le ton câline d’Homère. Écoutons l’esclave qui nous raconte les apprêts de sa mort volontaire.
« Dès qu’ Alceste a senti l’approche du moment fatal, elle a baigné son beau corps dans l'eau pure du fleuve, et, tirant de ses coflres de cèdre ses riches vêtements, elle s'eu est parée. Puis, se tenant devant son foyer, en présence de Vesta : « O déesse, a-t-elle dit, ô ma souveraine, prête à descendre vers les sombres demeures, je
LA GRECE
me prosterne pour la dernière fois à tes pieds. Tiens lieu de mère à mes enfants. Donne à l’un une épouse qu’il aime, à l’autre un époux digne d’elle. Qu’ils ne meurent point, comme leur mère, d’une mort prématurée, mais que, plus heureux, au sein de leur terre natale, ils remplissent toute la mesure de leur jour. » Ensuite elle s’est approchée de chacun des autels qui sont dans le palais d’Admète, et, en priant, elle les couronnait de 'verdure, elle les parfumait de feuilles de myrte, sans pleurer, sans gémir, sans que la pensée de son malheur altérât en rien le doux éclat de son visage. Mais lorsque, entrée dans sa chambre, elle s’est jetée sur son lit, alors elle a versé des larmes, et s’est écriée : « O toi, où fut dénouée ma ceinture virginale par l’homme pour qui je meurs, couche nuptiale, adieu 1 je ne puis te haïr, quoique tu m’aies perdue. C’est pour ne point te trahir, pour ne point trahir mon époux que je meurs. Peut-être une autre femme te possédera-t-elle, non pas plus chaste, mais plus heureuse. Et elle la gênait embrassée, et l’arrosait des torrents qui coulaient de ses yeux. Enfin, lorsqu’elle s’est rassasiée de larmes, elle quitte la chambre et bientôt y rentre, elle en sort et y revient sans cesse, et se précipite cent fois sur sa couche. Cependant ses enfants s’attachaient à ses habits, et pleuraient ; elle les prenait dans ses bras, les baisait tour à tour, comme devant bientôt mourir. Tons les esclaves erraient çà et là dans le palais, gémissant sur la destinée de leur maîtresse ; elle leur tendait la main à tous, et il n’en est pas de si misérable à qui elle n’ait parlé, dont elle m’ait reçu les adieux l. »
J. Patin, Tragiques greet.
Ce dernier trait est bien d’Euripide, le philosophe de la scène, le poète humanitaire.
Homère prend au sérieux la fidélité, il n'en fait pas une vertu féminine seulement, il la vante chez l’homme. Le père d’Ulysse, Laërte, possède en son palais Euryclée,
séduisante esclave, fille de noble naissance, achetée à des
pirates. Craignant toutefois d’irriter sa femme Antielée, il détourne sa pensée et ses yeux de sa servante. Il est de notoriété biblique que le patriarche Abraham ne se conduisit pas de même ; son excuse est que Sarah était stérile et qu’il s’agissait de peupler le pays : croissez et multipliez, avait dit lf Éternel. Les patriarches sont polygames à discrétion, les modernes habitants du Lac salé ne se réclament-ils pas de leur exemple ?
Hélène devant son beau-frère Hector éclate en imprécations contre elle-même au spectacle des malheurs qu’involontairement sa faute attira sur les Grecs et sur les Troyens : elle se traite d’horrible chienne, elle regrette que dès le jour de sa naissance un terrible ouragan ne l’ait pas emportée au haut d’une montagne Ou dans les tlots de la mer orageuse qui l’eût entraînée « avant que ces choses ne se fussent accomplies. » Mais les dieux ayant une fois conçu ces malheurs, elle pense qu’ils auraient au moins dû faire d’elle la femme d’un homme capable d’éprouver l’indicible honte qui la couvre avec son ravisseur. Car Hélène méprise Pâris, l’efféminé, elle se méprise elle-même et se déteste.
Sans faire de morale, et tout en dépeignant, Homère jette le blâme sur les irréguliers de l’amour ; il caresse au contraire de son pinceau les tableaux d’intérieur. Quelle complaisance il met à décrire les mœurs domestiques des
LA GRECE
femmes troyennes? Il aime, on le voit, les maisons bien ordonnées, et sait qu’une maison ne peut l’être d’où l’épouse et la mère sont absentes. Il n’enferme pas la femme dans son ménage, mais il l’y retient. Andromaque est la vraie compagne, elle est l’amie conjugale d’Hector. Celui-ci toutefois ne souffre pas qu’elle néglige en ses craintes pour lui les soins qui l’appellent dans son intérieur. Après lui avoir rendu son fils, qu’elle a déposé* dans ses bras, tendre ruse maternelle ! espérant ainsi l’attendrir et l’empêcher d’aller hors des remparts affronter ta lance mortelle d’Achille, il la caresse doucement de la main, élève la voix et dit : « Malheureuse, ne fais pas de mon cœur tout à fait la proie du chagrin... Nul ennemi ne me précipitera dans l’abîme ténébreux si ce n’est pas l’arrêt du destin ; à son destin, crois-moi, nul homme, lâche ou courageux, n’a encore échappé dès le premier instant de sa naissance. C’est pourquoi rentre bien vite maintenant à la maison, prends soin des choses qui te sont dévolues, le rouet et le métier à tisser, et presse les servantes dans leur tâche quotidienne; laisse en revanche celle de la guerre aux hommes, à tous les hommes et fils d’Ilion, à moi surtout parmi eux! » Et sur ces mots, le vaillant Hector s’achemine vers le combat — vers la mort — d’un pas rapide.
Lorsque Priarn ayant obtenu d’Achille le cadavre de son fils, le ramène dans les murs de Troie, sur un char traîné par des mulets, Cassandre du haut de la citadelle voit s’acheminer vers la cité condamnée le funèbre convoi. Sa lamentation retentit par les rues : — « Venez, Trovens et Troyennes, venez contempler Hector, si jamais vous vous plûtes à le voir revenir vivant du combat, lui
ii8
qui fut une grande joie pour la ville aussi bien que pour tout le peuple. » La colonne de Troie est brisée. Autour du héros mort, un concert de douleurs s’élève. Les plaintes d’Andromaque pleurant au milieu de ses femmes montrent le cœur de l’épouse; on a vu le cœur du
père dans Priam, aussi ferme qu’affligé; la douleur d’Hécube nous dit le cœur maternel. En apprenant la perte de son fils, elle cède d’abord à un mouvement de rage contre son meurtrier et s’écrie quelle voudrait avoir le foie d’Achille pour y planter ses dents et le dévorer. Mais lorsqu’elle se trouve en présence du cadavre, ce sont d’autres accents : « O Hector, toi que mon cœur a tant préféré parmi tous mes fils, en vérité, tu fus un favori des dieux aussi longtemps que je te possédai vivant ; c’est pourquoi ils ont encore soin de toi, même dans les catastrophes de la mort ! Mes autres fils, Achille s’en est emparé, et les a vendus au delà de la mer, vers Samos, Imbros, etLemnos l’inhospitalière : mais à toi il a ravi la lumière avec sa longue lance d’airain, puis il t’a traîné plusieurs fois en cercle autour de la colline funèbre de son compagnon, de Patrocle que tu as tué ; — et qu’il n’a pas néanmoins rappelé à la viel Et te voilà étendu devant moi dans ce palais, frais et comme baigné de rosée, à peine sanglant, ainsi qu’un homme que l’archer à l’arc d’argent, Apollon, a doucement abattu sous la pluie de ses flèches! »
C’est l’orgueil du cœur maternel qui parle, orgueil qui se glorifie dans le fils et s’exalte dans la mort. Toute mère devant son fils mort est ainsi, elle le grandit encore et l’embellit de ses regrets.
« Oh ! que ne suis-je morte d’abord !... voilà vingt ans déjà que j’ai quitté la maison paternelle et la patrie, et
LA GRECE
jusqu’au dernier moment je n’ai pas entendu sortir une
méchante parole ou un mot regrettable de ta bouche !
C’est pourquoi je pleure et sur toi* et sur moi-môme, infortunée, l’Ame remplie de douleur; car je n’ai plus personne dans toute la contrée des Troyens qui soit bon pour moi et de disposition bienveillante !... »
Ainsi parlait Hécube en pleurant, et l’immense foule de la cité mêlait sa plainte à la sienne.
L’épouse, le père, la mère, le fils, soutiens vivants de la famille, sont rassemblés dans les derniers chants de l’Iliade. Leur ruine précède la chute de Troie, les piliers qui la soutiennent s’écroulent avant la cité.
L’enfant est dans l’Iliade ainsi que dans les poèmes indous le centre, l’ornement et la joie du foyer. Quand l’épouse d’Hector, accompagnée de ses servantes, rencontre le héros prêt à se jeter dans la mêlée, et qu'elle s’avance portant sur son sein le jeune Astyanax, ellè a rayonne, dit l’Iliade, comme un bel astre au doux éclat. » Hector « silencieusement, mais avec un aimable sourire, abaisse son regard sur l’enfant. » Quand le valeureux Hector resplendissant de gloire se penche sur le visage de sou fils^, l’enfant, effrayé par l’armure d’airain et la terrible crinière de cheval qui surmonte le casque de son père, se cramponne en criant au sein de sa nourrice. Le père et la mère alors éclatent de rire bruyamment. Cependant Hector aussitôt ôte son casque et le pose à terre. Il embrasse le petit Astyanax rassuré, il le berce dans ses bras, et puis adresse cette prière à Jupiter et aux autres dieux, qu’ils fassent : « la faveur à son fils de devenir tout à fait semblable à lui-même, un homme aussi éminent parmi le peuple des Troyens, un
héros aussi vigoureux, un aussi puissant prince dans Ilion, afin que plus d’un puisse un jour s'écrier, le voyant revenir des combats : voyez, le fils est un guerrier encore beaucoup plus vaillant que son père ! » Ici Hector oublie la destinée qui menace Troie ; le père l’emporte, il évoque le mirage invariable de l’espoir paternel — la résurrection du père dans le fils.
Lorsque Hector a succombé, et qu’Andromaque épiant son retour du haut des remparts sort de l’évanouissement que lui a causé la vue de son cadavre traîné par Achille, elle songe d’abord à leur fils : « O pourquoi suis-je née ! te voilà descendu dans la demeure des morts, dans les abîmes ténébreux de la terre, tandis que tu me laisses veuve en un horrible deuil, solitaire dans le palais; seule avec notre fils, un enfant sans aide, encore bégayant, que nous engendrâmes ensemble, infortunés que nous sommes 1 Et ni toi tu ne peux plus rien pour lui après ta mort, ni lui rien pour toi ! Car dût-il échapper à la guerre abondante en larmes que nous soutenons contre les Grecs, c’est dans l’avenir une éternelle douleur, c’est un éternel malheur qui l’attend ; des étrangers lui arracheront son patrimoine ! Le jour de son deuil ravit à l'orphelin tous ses compagnons d’enfance : sa vie entière est brisée et ses joues à jamais inondées de pleurs. Il s’en va dans sa douleur errer parmi les anciens amis de son père, tirant celui-ci par sa chlamyde, cet autre par sa robe ; l’un d’eux alors le prendra en pitié et lui mettra peut-être la coupe un instant devant la bouche, afin qu’il y trempe ses lèvres sans étancher sa soif. »
Veuve, l’épouse voit se déployer pour son fils orphelin toutes les conséquences amères de l’abandon paternel.
LA GRÈCE
Son deuil est le sien, et le souvenir encore si rapproché de ce qui fut rend plus poignante et plus sombre en son âme la pensée de ce qui sera.
Les Grecs qui ont mis la piété de l’enfant au cœur des parents ne pouvaient dans le cœur de l’enfant omettre la piété filiale. Avec quelle tendre déférence Ulysse, descendu dans la région des morts, interroge l’âme de sa mère et lui demande ce qui lui a valu de mourir ; avec quelle tendresse celle-ci lui répond que i a le désir seulement de le revoir, et la crainte, et le souvenir de son affection lui ont ravi l'existence. » Je ne sais rien d’aussi touchant, sinon la rencontre aux 'enfers d’Orphée et d’Eurydice.
Ulysse dans sa visite aux sombres bords s’entretient avec Agamemnon. Ici, nous tournons le feuillet. Ce n’est plus l’épouse aimante et fidèle, c’est la femme perverse et pleine d'embûches qui nous apparaît : le mot de Labruyère, que la femme est meilleure ou pire, trouve son application chez les Grecs. Ils s’y connaissaient également en fait de nature humaine, ces poètes philosophes et moralistes. Pénélope est la bénédiction de sa maison et des siens, Clytemnestre leur malédiction. Agamemnon, lâchement attiré dans le piège à son retour de Troie par l'adultère épouse et son complice, est assassiné sous son propre toit. Dans le séjour des morts, faisant le récit de l’attentat à son ancien compagnon d’armes : « Rien n’est plus horrible, rien n’est plus éhonté, dit-il, qu’une femme capable de trouver en son cœur la résolution d’un acte semblable. » Il s’était fait une fête de l’accueil des siens, c’est la trahison et l’assassinat qui l’attendaient. « Mais ce monstre de perversité s’est couvert d’infamie
42 i CONSIDÉRATIONS SUR L’HISTOIRE.
et de honte aux yeux des générations futures de femmes délicatement créées, comme de toutes celles qui voulurent le bien ! » — « O malheur ! s’écrie Ulysse, comme la race des Atrides a été terriblement éprouvée depuis l’origine par des femmes couvant la malédiction. A cause d’Hélène d’abord, combien il y en eut qui périrent; -et Clytemnestre fut ton meurtrier ! » — Agamemnon félicite Ulysse qu’un pareil sort ne le menace point dans l’avenir. Il le félicite, lui qui pourra sans crainte réjouir ses yeux de la vue de son fils, alors que sa femme avant de l’égorger ne lui a meme pas laissé cette joie. Cependant il lui donne un conseil qu’il doit se garder d’oublier. « Approche-toi secrètement, inconnu, du rivage lorsque tu rentreras dans ta patrie ; car il ne faut jamais se fier aux femmes. » — François Ier pensait de même, mais en homme frivole et de plaisir; chez Agamemnon c’est la plaie ouverte qui parle, non celle que fait le glaive au corps dans un franc combat à visage découvert', mais celle, envenimée de soupçon, inguérissable, que fait à l’âme la trahison. L’homme trahi a peine à croire même à la vertu de la vertu. Clylemnestre est l'astucieuse perfidie, femme encore dans sa perversité, femme encore dans sou crime jusqu’au bout des ongles, jusqu’à la racine des cheveux. Comment accueille-t-elle le héraut qui vient lui annoncer le retour du souverain dans Argos : « Mais qu’est-il besoin que tu m’en dises davantage? je vais tout apprendre de la bouche du roi lui-même. Je cours préparer à mon époux respecté une réception digne de lui. Quel jour plus doux pour une femme que celui où elle revoit son époux qui revient des combats, où elle ouvre la porte au guerrier qu'ont préservé les dieux? retourne vers mon époux ; dis-lui
LA GRÈCE
de se hâter, que c’est le vœu le plus cher de son peuple ; qu’il retrouvera dans sa maison une femme fidèle, la même au retour qu’au jour du départ, gardienne de sa demeure, dévouée à lui seul, ennemie de ses ennemis; en un mot, une femme vertueuse, et qui n’a pas violé, durant une si longue absence, le sceau de la pudeur et de la foi.
Je connais aussi peu les plaisirs, les conversations coupa- *
blés de l’amour adultère, que je connais la trempe de l’airain *. »
Eu présence d’Agamemnon, elle redouble d’empressement et de protestations : « J’ai tant veillé, j’ai tant pleuré, mes yeux ont tant souffert dans cette attente toujours déçue de l’apparition des signauxI. 2 1 le bourdonnement léger du moucheron m’éveillait, mes songes me présentaient plus de maux qu’il n’en pouvait fondre sur toi, dans la durée démon sommeil. Aujourd’hui enfin, après tant de peines, je puis le dire dans mon bonheur, cet époux est pour moi ce qu'est le chien pour l’étable ; il est le câble sauveur du vaisseau, la colonne qui soutient le haut édifice, un fils unique aux yeux de son père, la terre qui se montre aux matelots désespérés, un jour resplendissant après la tempête, une source d’eau vive pour la soif du voyageur. Oh ! qu’il m’est doux de le voir délivré de tant de périls! oh 1 qu’il mérite bien tous ces noms! prodiguons-les : j’ai si longtemps souffert de ton absence ! et maintenant, ô tête chérie! descends de ce char; mais ne pose point sur la terre, ô mon roi ! ce pied qui a renversé Ilion. Et vous, esclaves, que tardez-vous? ne vous ai-je