XV. Causes de la detraction
Des funestes effets que produit la détraction, passant aux causes qui la produisent elle-même , nous y trouvons de nouveaux motifs de la détester , et de nous en préserver. Si , lorsqu'une médisance ou une calomnie est proférée, celui, dont l'œil pénètre jusqu'au fond des cœurs , révéloit aux assistant le motif secret qui meut le détracteur, de quelle confusion il le couvriroit! C'est dans le cœur qu'est la source des détractions : la bouche n'est que le canal par lequel elles se répandent. Ce sont les passions, fermentant dans le cœur, qui font explosion, et vomissent ce malheureux péché. Il y a autant de genres de détractions qu'il y a de passions dans l'homme.
Détraction d'orgueil : le superbe Aman n'a pas vu Mardochée fléchir le genou devant lui , toute la nation juive sera calomniée. Blessé do toute grandeur qui s'élève devant la sienne , l'orgueilleux travaille à la rabaisser. Il ima-
gioo se donner ce qu'il ôle aux autres; et croit que son mérite brillera d'un plus grand éclat , quand il sera parvenu à ternir le leur, et à en faire comme l'oinbre du tableau. En dénigrant son prochain , il s'arroge sur lui une supériorité. La censure qu'il exerce est comme un acte d'autorité, de répréhension, dans lequel il se complaît. 11 affecte la prétention de se connoître en hommes , et croit la justifier, quand il en critique beaucoup. Il imagine faire parade d'esprit parce qu'il lait étalage de méchancetés , et se rendre agréable aux sociétés où il se trouve , en déchirant celles qui sont
Détraction d'envie : tourmenté du bien d'autrui , l'envieux est sans cesse occupé à le lui enlever. Mais les moyens de violence lui sont , ou impraticables, ou dangereux : impuissant, ou timide, il ne peut, ou il n'ose en faire usage. La délraction est une arme dont tout le monde peut se servir. Les mains les plus foibles, les plus lâches , sont c tpnbles de décocher de loin ce trait fatal. Enhardi par la sécurité que lui donne l'éloignemenl , fortifié de l'impossibilité où l'on est de se défendre , l'envieux attaque sans ménagement tout ce qui lui fait ombrage. Il ternit la gloire dont l'éclat trop vif blesse ses yeux. Il sape un crédit dont la hauteur le domine. Il décrie un mérite dont la réputation l'importune. 11 dénigre des talens , qu'il senl
éloignées
Digitizëd by
5UR LA distraction. 5s5 supérieurs aux siens. Il calomnie une vertu dont la pureté l'offusque, et lui semble un reproche de sa vie. Tout bienfaisant qu'il est dans ses œuvres , tout saint qu'il est dans sa doctrine , tout irréprochable qu'il est dans sa vie 4 tout grand qu'il est dans ses miracles, Jésus- Christ n'échappe pas aux traits envenimés de l'envie. C'est sa suprême perfection elle-même qui les attire sur lui.
Détraction de haine : cette virulente passion, entrant dans le cœur, le corrompt totalement, comme un poison pestilentiel, introduit dans le corps , change en pus toute la masse des humeurs. L'homme qui s'y abandonne verse sans pudeur et sans retenue le fiel dont il est plein sur les objets qu'il a en butte. La haine de Sémeï lui faisoit vomir des calomnies contre l'oint du Seigneur. L'amour rebuté, et changé en haine , livre Joseph et Suzanne aux plus injustes accusations. Il n'y a rien que le haineux ne se permette : il n'y a ni frein qui le retienne; ni considération qui l'arrête; ni remontrance qui le ramène; ni prière qui le fléchisse; ni service qui le touche; ni même souvent intérêt personnel qui lui fasse impression. Pour perdre dans l'opinion publique celui qu'il déteste, il risquera , s'il le faut , de s'y perdre luimême.
Détraction d'intérêt : il n'y a pas un genre d'intérêt qui ne produise ce malheureux pé-
Digitiz
326 SUR LA. DÉTRACTI05.
ché. C'est la concurrence du crédit qui porte le négociant à déchirer la réputation de ceux qui exercent le même commerce. C'est la rivalité de passion qui pousse le libertin à décrier celui qu'il veut supplanter , ou par qui il craint de l'être. C'est l'ambition des grandeurs qui inspire aux courtisans de Darius leurs calomnies contre Daniel , et qui a suggéré constamment à ceux de tous les temps et de toutes les cours , comme moyen principal de leurs intrigues, la détraction de ceux dont ils vouloient , ou abattre , ou prévenir la faveur. Souvent c'est un intérêt plus bas qui aiguise la langue du méchant. C'est le désir de se rendre agréable qui lui fait déchirer ceux que l'homme puissant n'aime pas. On est par adulation ce qu'on ne seroit point par caractère. On se rend criminel pour une passion dont on n'est pas possédé : et , ce qui est plus vil que d'exercer ses haines personnelles, on se fait humblement le ministre de la haine d'aulrui. Pour mériter la faveur de Saiil, l'infâme Doeg n'hésite pas à servir son injuste aversion contre David , et à faire égorger, par ses abominables accusations, le vertueux Achimelech et quatre - vingt - cinq prêtres du Seigneur (1)
Détraction de légèreté : une curiosité téméraire engage à s'informer de ce qu'il y a de plus
(i) V. i. Jteg. xxu. 9 et $eq.
Sim LA DÉTRACTION.
secret dans la vie du prochain; une loquacité dangereuse porte à le publier. Le curieux est presque toujours rapporteur; c'est pour le plaisir de répandre , qu'il se donne le soin d'amasser. Combien d'hommes jugent avant d'avoir réfléchi ; parlent avant d'avoir pensé; condamnent avant d'avoir examiné! La malignité tourne à son profit cette dangereuse précipitation. Elle voit le mal où il est , et où il n'est pas; et s'empresse de le montrer comme elle voit, ou comme . elle veut le voir : elle s'en délasse de son oisiveté, et en amuse celle d'autrui.