‹ Considérations sur divers points de la morale chrétienneChapitre 119 sur 281 · X.VI. Prétextes dont se colore l'avarice · texte numérisé non relu

X.VI. Prétextes dont se colore l'avarice

Une autre considération bien puissante vous fera encore sentir l'extrême difficulté de contenir l'intérêt dans les bornes de la raison et du devoir. L'intérêt ne se présente pas d'abord à l'esprit comme coupable. L'homme agité par l'incontinence , transporté par la colère , dominé par quelque autre passion forte ne peut pas s'en dissimuler le vice. Mais celle - ci se cache aux yeux de celui qui s'y livre sous l'apparence de l'utilité et de la sagesse (1). Il décore sa ténacité du nom d'économie. C'est , selon lui , la décence qui l'oblige à soutenir la dignité de son état. C'est la prudence , qui lui conseille de pourvoir aux besoins de la vieillesse, de prévoir les malheurs possibles. C'est la tendresse paternelle , qui le presse de se sacrifier, pour assurer à ses enfants une aisance suffisante , un état convenable , des établissements sortables. Tous prétextes spécieux , légitimes même , à ne considérer que leur nature : mais quand on examine leurs effets, on voit qu'ils ne servent pour l'ordinaire qu'à recouvrir et à cacher des dispositions mauvaises. Considérez , dans cette digue qui contient les débordements d'un fleuve, l'écluse pratiquée pour favoriser un écoulement utile. Si on n'apporte pas un soin attentif et soutenu à son entretien, bientôt le fleuve, qui fait un effort continuel pour se répandre , agrandira l'issue trop étroite pour l'abondance de ses eaux ; et, entraînant enfin entièrement le rempart qu'on lui avait opposé , ira étendre ses ravages dans les campagnes. Tous les motifs dont on colore l'amour naissant de l'argent , sont des ouvertures par lesquelles on laisse entrer cette passion dans son cœur. Il est souverainement difficile , il est extrêmement rare de les tenir toujours aussi étroites qu'elles l'étaient

(i) Sapiens sibi videtur vir dives. Prov. 28:

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dans l'origine , et de rester constamment le maître de les fermer à volonté. La passion qui agit toujours au dedans a d'autant plus de force , pour faire céder ces prétextes , qu'ayant par leur nature une sorte de latitude, ils peuvent recevoir plus ou moins d'extension. Le sentiment qui les a fait adopter , devenu plus fort , les modifiera facilement et les fera sans peine sortir de la mesure qu'on s'était proposée d'abord.

Pour vous convaincre que telle est la marche ordinaire de l'esprit d'intérêt, consultez les faits : suivez la conduite de cet homme que vous voyez se permettre des moyens illicites de s'enrichir. Ce n'est pas tout d'un coup qu'il est parvenu à cet excès. Il fut un temps où les voies criminelles lui répugnaient. Mais sa passion, venant à s'accroître , lui a suggéré des principes , qu'elle lui a fait envisager comme raisonnables. Il a cherché , et il n'a pas eu peine à trouver des personnes qui les approuvassent ; peut-être même des directeurs qui les autorisassent. Muni de ces suffrages , respectables à ses yeux , il a été confirmé dans son opinion , affermi dans ses pratiques ; et il n'a plus hésité à se permettre ce qui autrefois lui aurait fait horreur.

Celui-ci dit, qu'en travaillant à s'enrichir , son objet est de soutenir la décence de son état. Mais demandezlui sur quoi il règle cette décence de son état. Demandez-lui pourquoi , si c'est là son seul but , il s'efforce de s'élever à un état plus élevé , qui doit lui occasionner de plus grandes dépenses. Demandez-lui pourquoi, après avoir déjà accru l'héritage qui suffisait à ses ancêtres pour vivre décemment , il veut encore y ajouter de nouvelles richesses. Demandez - lui si c'est une décence de son état de fournir à un jeu immodéré ; de subvenir à un luxe énorme; de satisfaire tous les désirs de l'intempérance. Ces dépenses sont coupables dans ceux qui sont assez riches de leur fonds : combien seront-elles criminelles , si pour y pourvoir , on emploie des moyens illicites !

Cet autre allègue les besoins de la vieillesse , qu'il est

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sage de prévoir. Mais ces besoins ont des bornes ; et son ardeur de la richesse n'en connaît point. Parvenu au terme qu'il a prévu , au lieu de s'arrêter, il augmente encore son activité. La jouissance de sa vieillesse est d'amasser de plus en plus : heureux encore , si son avidité ne le conduit pas à des injustices.

Un troisième prétend que ce n'est pas l'intérêt personnel , que c'est sa tendresse pour ses enfants qui le fait aspirer à la richesse. Mais d'abord cette ambition , même pour ceux à qui l'on a donné le jour , doit avoir des bornes : et voyez comme Jésus-Christ réprime celle de la mère des fils de Zébédée (1). Chercher à élever trop haut sa maison , c'est , dit le Sage , travailler à la renverser (2). De plus, ce motif, qui autorise une louable industrie, une prudente économie, ne justifie pas l'avidité du gain. Vos enfants, s'ils sont raisonnables et chrétiens, doivent désirer votre salut plus que votre fortune. Au tribunal de Dieu je sais qui pourra se présenter avec confiance, disant: Seigneur, conformément à vos volontés, j'ai assisté tant de pauvres , nourri tant d'affamés , vêtu tant de nus , soulagé tant de malades, doté tant de jeunes filles, racheté tant de prisonniers. Mais espérez-vous obtenir une sentence semblable , en disant : J'ai amassé de la richesse pour mes enfants , je leur ai laissé une maison opulente ; je les ai établis avec magnificence? Travaillez, à la bonne heure , à leur laisser un héritage honnête : mais travaille^ surtout à leur apprendre l'usage qu'ils doivent en faire : travaillez , par celui que vous en ferez vous-même , à attirer sur eux les bénédictions célestes : et ne perdez pas de vue l'oracle de l'Esprit saint : Celui-là porte le trouble dans sa maison , qui se livre à l'avarice (3) .Et si vous avez eu encore le malheur de vous prêter

(i) V. h'atth. iO;lo et seq.

(2) Qui altatn facit domura saam, quaerit ruinam. Prov. 17; 16.

(3) Conlurbat domutn suam qui sectatur avaiitiain. Prov. i5; 27.

à des moyens iniques pour enrichir votre famille , quel affreux héritage vous joignez à celui que vous avez amassé I C'est la colère de Dieu que vous attirez sur elle , si elle ne restitue pas exactement tout ce que vous avez injustement usurpé. Malheur , dit un prohète , à celui qui élève sa maison par l'injustice (1). Malheur, s'écrie un autre , à celui qui amasse pour sa maison par une avarice réprouvée, pour placer sa demeure dans un lieu élevé. C'est contre ta maison même c{ue tu as eu des pensées de confusion. La pierre criera contre toi du milieu du mur, et le hois qui sert de jointure à l'édifice répondra à ses malédictions (2).

XYII. Difficulté de la conversion d'un avare.

D'après ces considérations, il est aisé de sentir combien est difficile la conversion de l'homme livré à ce déplorable vice. Tel est l'effet général de toutes les passions , que , plus on a mis de prix à l'acquisition d'un bien , plus on tient fortement à sa possession. D'ailleurs considérez quelle est celle-ci. Elle tient le milieu entre les vices purement charnels , et les vices purement spirituels. Elle participe à la nature , elle réunit les affections , elle emploie les moyens des uns et des autres. Elle n'est pas aveugle comme l'amour , précipitée comme la haine : emportée comme la colère : mais elle n'est pas non plus inerte comme la paresse. Eclairée , réfléchie , posée , elle est cependant très-active. Elle calcule toutes ses démarches , sans les arrêter, et fait précéder ses attentats par des manèges.

(r) Vae qui sedificat dorapm suam in in ustitia , et cœnacnla sua non in judicio. Jerein. 22; i3.

(2) "Vse qui congregat avaritiam malam domui snae,ut sit in excelso nidus ejus; cogitasti confnsionem domui tuae... quia lapis depariete clamabit : et lignura quod inter junctaras aedifîciorura est , respondebit. Habac. 2:9, to, xi.

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Et c'est alors surtout , c'est quand l'intérêt a conduit à des injustices , qu'il est souverainement difficile d'en revenir. Les suites des autres péchés engagent à les détester : les conséquences auxquelles oblige celui-ci , y retiennent et le confirment. Figurez-vous l'étonnement , la terreur qui durent saisir les soldats envoyés par le roi de Syrie pour amener Elisée captif, lorsque , frappés d'abord d'aveuglement , et conduits par ce prophète lui-même , leurs yeux s'ouvrant ensuite , ils se trouvèrent au milieu de Samarie, environnés de bataillons ennemis (1). Tel doit être celui que l'iniquité a enrichi , quand un désastre , une maladie , ou tout autre principe , lui ont enfin inspiré la pensée de se convertir. Avec quel effroi , au moment où ses yeux s'ouvrent , il contemple sa vie passée , et le long cours d'usure , de monopoles , de fraudes , de vexations , de crimes de tout genre. D'un côté la loi , dont il reconnaît malgré lui la justice , à laquelle il sent la nécessité de se soumettre , lui impose positivement l'obligation de restituer. Il ne peut , sur ce point essentiel , se faire illusion. Dieu , en donnant à ses prêtres le pouvoir de remettre les dettes contractées envers lui , ne leur a pas conféré le droit de remettre les obligations envers le prochain. Mais d'un autre côté, quelles douloureuses pensées viennent l'assaillir î La perte de tout ce qui lui a été si cher, de ce qui lui a coûté tant de travaux à acquérir ; la déchéance de son état , la ruine de ses enfants , peut-être la perte de sa réputation. Dure nécessité , de ne pouvoir garder sans crime , ni se dépouiller sans peine I Déplorable embarras entre la cupidité qui rend difficile la restitution , et la difliculté de la restitution qui attise la cupidité I Et quel sera le résultat de ce combat entre ses sentiments et ses principes ? Hélas I nous ne le voyons que trop souvent. Ne pouvant contester un devoir aussi impérieux , le malheureux s'efforce de l'éluder. Il invente des prétextes , entasse des subtilités. Il

(i) V. 4. Reg. 6; 14 et seq.

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cherche un directeur qui entre dans ses idées : il en change jusqu'à ce qu'il l'ait trouvé. Alors il reconnaît celui-là comme seul instruit et véridique , et déclare tous les autres ignorants, scrupuleux. Si enfin, convaincu par l'évidence , et ne pouvant trouver un confesseur au gré de ses désirs , il se voit forcé de convenir de son obligation , il promet , mais n'effectue pas ; ou si, après de longs délais , il consent à restituer quelque chose , il fait comme la mer , qui engloutissant de grands navires , rejette quelquefois sur la plage de faibles débris.

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