XII. Folie de fonder son salut sur des incertitudes
Si VOUS étiez certain que la mort dût bientôt vous sai- U. 5*
sir , vous vous convertiriez tout de suite. Vous le dites du moins : vous le croyez. C'est l'incertitude de ce dernier moment qui cause vos délais. Eh ! malheureux , c'est cette incertitude même qui devrait accélérer votre pénitence. Votre fin prompte et imprévue n'est pas assurée ; mais elle est possible , elle est même assez vraisemblable. Entraînée dans un torrent rapide , plein d'abîmes et de rochers , votre frêle nacelle est sans cesse au moment d'être mise en pièces; et vous naviguez dessus tranquillement , et sans souci. Iriez-vous habiter une maison qui menace ruine , en disant que sa chute n'est peut-être pas prochaine ? Vous engageriez-vous dans un bois infesté de voleurs , parce qu'il vous serait possible de n'en pas rencontrer? Vous établiriez-vous dans un pays dévasté par la contagion , sur le fondement qu'il est possible que vous n'en soyez pas atteint ? Vous embarqueriez-vous sur une mer agitée de l'orage , sous prétexte que le naufrage n'est pas certain? Dans tous vos contrats , dans toutes vos autres affaires , quel que soit votre âge , quelle que soit votre santé , vous prévoyez votre mort , vous en reconnaissez l'incertitude , vous en prévenez les suites. Il n'y a que l'affaire qui est proprement celle delà mort^ qui doit se commencer et se consommer à la mort , où la mort est oubliée. Si l'épouvantable danger qui menace votre âme , n'exposait que votre fortune ou votre vie , avec quel vif empressement vous vous hâteriez d'en sortir. Par quel déplorable fatalité n'êtes-vous aveugle que sur le plus essentiel de vos Intérêts ?
Que diriez-vous d'un criminel à qui on offrirait sa grâce , et qui demanderait qu'elle fût différée , au risque d'être, en attendant, exécuté? Que diriez-vous d'un malade qui se refuserait aux remèdes salutaires , demandant qu'on les différât au temps où sa maladie pourrait être devenue incurable ? Ce que vous diriez d'eux , apphquez-le à vous-même. Vous êtes devant Dieu un criminel. Votre sentence est déjà prononcée , mais l'exécution est suspendue. La bonté du juge daigne vous offrir
votre grâce , et plutôt que de l'accepter, vous aimez mieux courir le risque d'une mort effrayante. Vous êtes attaqué d'une maladie qui conduit à la mort éternelle : et vous préférez cette mort au remède certain qui vous est présenté.
Vous avez souvent plaint ceux que vous avez vu enlever avant d'avoir expié leurs péchés par la pénitence , et vous avez eu grande raison de déplorer leur triste sort. Comment ètes-vous sans inquiétude sur le vôtre , voyant que le même malheur vous menace à chaque instant? Ah I combien de victimes ces funestes délais ont livrées aux flammes de l'enfer I Combien de malheureux y déplorent leur criminelle lenteur I Ils disaient comme vous : Certainement je me convertirai : encore quelque temps , et je ferai pénitence. Quand cette passion sera éteinte, quand une telle haison sera rompue , je reviendrai à Dieu de tout mon cœur. Ils pensaient tout ce que vous pensez. Ils désiraient tout ce que vous désirez. Ils projetaient tout ce que vous projetez ; ils disaient tout ce que vous dites. En un mot , ils étaient tout ce que vous êtes : tremblez de devenir ce qu'ils sont.
XTII. Erreur de croire la volonté de se convertir.
Et VOUS devez d'autant plus trembler , que votre plus redoutable ennemi, dans cette grande affaire, est vousmême. C'est votre propre volonté, qui jusqu'ici ou faible , ou rebelle , peut et doit toujours continuer de l'être. Je suppose , ce qui est si incertain , que le temps fixé par vos désirs vous soit accordé , êtes- vous assuré d'avoir la volonté d'en profiter? et je dis une volonté ferme , résolue , efficace , la seule dont il puisse être question : puisque c'est la seule capable d'opérer votre réconciliation.
Et comment pouvez-vous compter sur cette volonté , puisque jusqu'à présent , malgré la conviction de sa nécessité , malgré tous vos désirs, vous ne l'avez jamais eue? Oui , quoi que vous disiez , quoi que vous préten-
diez , je vous soutiens que jamais vous n'avez voulu vous convertir. Et la preuve en est évidente : c'est que votre conversion est encore à faire. Dieu vous tendait les bras, vous appelait, vous invitait, vous engageait à venir à lui. Repassez dans votre esprit toutes les grâces de tous les genres , dont sa bonté n'a cessé de vous combler, jnéme depuis vos péchés. Remords de conscience , dégoût du vice , sentiments affectueux , lectures salutaires y bons exemples, avertissements particuliers , exhortations publiques , occasions de retour ménagées , obstacles mis à vos passions, aiïïictions et disgrâces provenant même souvent de vos désordres : la miséricorde divine n'a rien négligé, rien épargné, pour vous ramener à elle. C'est vous, pécheur obstiné, qui vous êtes constamment refusé à toutes ses instances. C'est de votre côté , c'est par le fait de votre résistance , que votre conversion a toujours échoué. C'est donc le défaut , disons mieux , c'est l'opposition constante de votre volonté , qui a jusqu'ici empêché votre pénitence. \ ous avez bien eu quelques velléités ; mais jamais une volonté réelle. Votre cœur a pu former quelques désirs. \ otre esprit n'a jamais pris une résolution solide.