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Considérations sur l'annexion

Le projet de ruiiion commerciale du Canada et des Etats-Unis, suggéré par quelques hommes publics et de la finance chez nos voisins, et modifié, chez nous, par les ch -fs politiques qui ont adopté l'idée d'une réciprocité illimitée dans l'échange des produits des deux pays, a nécessairement fait renaître la question de l'annexion de l'Amérique Britannique du Nord à la République américaine. Dès que dans le parlement du Canada, un parti politique se déclarait favorable au système de la réciprocité sans aucune restriction, il était certain que ceux qui accepteraient le principe nouveau avec l'intention bien arrêtée d'en pousser l'application jusqu'à ses dernières conséquences, seraient conduits à considérer la probabilité d'une union politique très prochaine. A peine avait-on commencé la discussion qui dure maintenant depuis trois ans, sur nos rapports commerciaux avec les Etats-Unis, qu'il se formât ici, mais surtout dans la République voisine, un certain courant d'opinion favorable à l'union politique des deux pays. Comme la question de

l'annexion empruntait de l'actualité aux circonstances et à la lutte nouvelle que les partis politiques se livraient, je publiai, à cette époque, une série d'articles sur ce sujet dans le Canadien. C'était aux mois de novembre et décembre 1888.

Cette humble étude de la question politique la plus importante qui puisse préoccuper l'opinion publique attira quelque peu l'attention des lecteurs. A diverses reprises plusieurs amis m'ont demandé de réunir ces articles dans une brochure. J'y ai consenti, non pas que je me fasse une idée exagérée de la valeur de ce faible travail, mais parce qu'il n'est pas sans utilité que les opinions sincères soient connues-

Depuis que j'ai publié ces articles, la question commerciale a, de plus en plus, absorbé l'attention publique. Le parti libéral, représenté par l'opposition à la Chambre des communes, a définitivement adopté pour programme le projet d'une réciprocité illimitée entre le Canada et les Etats-Unis. A cette politique, le ministère de Sir John A. MacDonald a opposé celle d'une réciprocité aussi large que possible, dans les circonstances nouvelles que les progrès des vingt-cinq dernières années ont faites aux deux pays, mais limitée toujours au grand intérêt national de protéger notre industrie manufacturière, de con-

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îserver noire droit exclusii' ;\ la réo-lementatiou de notre tarif, et de maintenir le lien qui nous unit à l'Angleterre.

Ces deux questions politiques, discutées sous toutes leurs laces, depuis trois ans, dans le parlement, dans la presse et à la tribune populaire, avaient atteint cette phase où il devenait du devoir du gouvernement de les soumettre aujugement suprême de l'électorat. C'est la raison de la récente dissolution de la Chambre, et des élections générales du cinq mars dernier.

La discussion générale qui s'est faite par tout le pays, au cours de la dernière campagne électorale si vive et si ardente, a tout naturellement fait entrer la queslion de l'annexion dans le domaine de nos controverses publiques. Dès lors que l'un des deux partis politiques aux prises, déclarait que le libreéchaniïe entre le Canada et les Etats-Unis était la condition essentielle à notre prospérité, il était évident que bien des gens se demanderaient s'il ne serait pas à la fois plus simple et plus pratique d'aller tout droit au but, et de trancher la difficulté par l'union politique des deux pays.

Comme homme public et comme citoyen, j'ai suivi avec beaucoup d'attention les développements

de l'importante discussion de nos relations commerciales. Pour moi, il est de la plus complète évidence que l'union commerciale du Canada et des Etats-Unis, ou la réciprocité illimitée, qui n'est qu'une modification du premier système, conduirait infailliblement à l'union politique, à l'annexion. Il suffit, pour s'en convaincre, de se bien renseigner sur les mouvements de l'opinion que ce débat a produit dans les deux pays, et d'observer ce qui se passe et se dit des deux côtés de la frontière.

Tous ceux qui, dans la Eépublique américaine, se sont déclarés plus ou moins favorables à l'union commerciale, ou à la réciprocité illimitée, et qui, par leur position dans la politique ou dans les affaires, parlaient avec autorité, ont tous exprimé l'opinion que l'un ou l'autre de ces systèmes aurait l'annexion pour résultat. Que telle serait la conséquence de l'ordre de choses qu'il a si fortement recommandé, a été l'un des principaux arguments de M. Wiman,^ lorsqu'il s'adressait au public américain.

Je puis affirmer en toute sûreté qu'au Canada, la presque totalité de ceux qui ont combattu la réciprocité illimitée, l'ont fait parce qu'ils étaient convaincus qu'elle préparerait très vite les voies à l'union politique. Il importe aussi d'observer que

les annexionnistes canadiens, peu nombreux encore, si l'on veut, ont été les plus ardents partisans du projet de la réciprocité sans restrictions.

Bien qu'ayant abandonné, depuis quelque temps, la direction active du parti libéral, M. Blake, n'en était pas moins encore le chef réel, puisque, dans sa demi-retraite, sa parole avait toujours la plus grande autorité auprès de ses amis politiques. Dans sa lettre mémorable à ses électeurs, déclinant la candidature qu'ils désiraient lui offrir de nouveau, il a démontré à l'évidence que la tendance inévitable de la réciprocité illimitée serait vers l'annexion du Canada aux Etats-Unis. Pour cette grave raison et diverses autres, il n'a pu approuver le nouveau programme de ses amis. Il a pris sa retraite définitive de la vie publique.

M. Groldwin Smith est, sans contredit, le plus ardent défenseur de la réciprocité illimitée, au Canada. Il a mis au service de cette cause son grand talent de polémiste, toute la force de sa plume, et le zèle le plus opiniâtre. Sans liaison avec aucun des partis politiques, plus libre que les chefs libéraux dans l'expression de ses vues sur le sujet, il a dit toute sa pensée. Aussi suis-je convaincu que pour connaître l'opinion entière des partisans les plus

autorisés de la liberté commerciale complète entre la Puissance et la Eépublique voisine sur les conséquences certaines du régime nouveau qu'ils proposent, il faut la chercher dans les écrits de M. Smith sur la question. Il vient de la traiter longuement, dans un ouvrage de trois cents pages tout récemment livré à la publicité, intitulé " Canada and the Canadian question^ " (Le Canada et la question Canadienne).

Personne ne peut lire cet intéressant travail, sans en conclure que M. Groldwin Smith est décidément annexionniste. L'auteur ne dissimule pas sa pensée. Il l'exprime, au contraire, avec une franchise qui l'honore, mais qui est bien de nature à déconcerter beaucoup les hommes politiques qui tout, en la partageant sans aucun doute, ne croient pas de bonne tactique de la dire sans réserve.

Je suis devenu adversaire encore plus décidé de l'union commerciale et de la réciprocité illimitée, en lisant le livre récent de M. Smith. Ce sont bien, en somme, tous les mêmes arguments que l'auteur a, depuis plus de trois ans, exposés dans ses nombreux écrits antérieurs sur le sujet, mais il leur a donné plus de développements, et les a groupés avec art pour en faire ressortir davantage toute la force.

Pourquoi cette lecture a-t-elle encore ajouté, dans mon esprit, à l'énergie d'une conyiction pourtant déjà bien hostile aux vues de M. Smith ? Le voici.

M. Smith est partisan de la réprocité illimitée, pour deux raisons principales : au point de vue commercial, parce qu'il est libre-échangiste dans toute l'acception du mot ; au point de vue politique, parce qu'il croit que la destinée inévitable du Canada et des Etats-Unis est d'être unis sous le même drapeau, celui de la République américaine. De l'ensemble de ce qu'il a dit et écrit sur le sujet, on peut sûrement conclure que pour lui, la réciprocité illimitée n'est qu'un moyen pour atteindre un double but, un acheminement certain vers un état de choses qu'évidemment il appelle de tous ses vœux.

Sous le rapport politique, M. Smith est annexionniste, c'est 6Ùr, mais il importe beaucoup de savoir pourquoi il l'est. Il le dit sans la moindre réticence dans son dernier ouvrage, comme d'ailleurs il l'avait déjà déclaré à plusieurs reprises. Et en le lisant on retrouve, à côté de l'écrivain au talent incontestable, qui brille toujours dans l'originalité de la pensée, la beauté de la phrase, et la vigueur de l'expression, le philosophe trop nuageux et pas assez libre de tout préjugé.

M. Smith voudrait, par rannexion, l'unité des deux pays de langue anglaise dans l'Amérique du Nord. C'est une utopie. Les Etats-Unis ne sont pas un pays anglais. C'est un assemblage dégroupes nationaux issus et venus de presque tous les peuples européens. Avant peu, la race allemande sera la plus nombreuse dans la République voisine. S'imaginer que l'union politique du Canada et des Etats- Unis serait la consolidation de la race anglaise en Amérique, est une illusion que ne saurait partager

l'homme d'Etat vraiment digne de ce nom.

Après tout ce qu'il a fait contre nous, M. Smith ne doit pas être étonné si on le considère comme l'ennemi de la race canadienne française. Peu d'écrivains se sont montrés aussi préjugés, aussi fanatiques à notre égard. Tl a persévéramment déploré notre présence sur ce sol d'Amérique, et il ne cesse de nous dire que nous sommes un obstacle au progrès du pays. Il voudrait l'annexion, pourquoi ? Parcequ'il est convaincu que c'est le seul moyen de nous faire disparaître comme élément, comme groupe national. Voici, sur ce point, le résumé de sa pensée dans les lignes suivantes, que je traduis de son récent ouvrage, à la page 275.

" Le raisonnement de Lord Durham au sujet du Canada Français s'applique dans une certaine mesure au Canada tout entier dans ses rapports avec le continent Anglo-Saxon. Il croyait qu'il valait mieux faire tout de suite le pays tel qu'il devait être avant longtemps. Et ceci nous rappelle une autre raison pour ne pas retarder l'unification de la race parlant la langue anglaise, puisqu'il est parfaitement clair que les forces du Canada seul ne sont pas suffisantes pour assimiler l'élément français, ou même pour empêcher la consolidation définitive et le développement d'une nation française. Ou la conquête de Québec a été complètement futile, ou il est désirable que le continent américain appartienne à la langue anglaise et à la civilisation Anglo- Saxonne. "

Ainsi, M. Smith nous le dit sans ambages. Il est annexionniste parce qu'il croit que, le Canada uni aux Etats-Unis, nous ne pourrions plus résister à l'absorption.

Si je réprouve les sentiments dont M. Smith est animé à notre égard, je lui sais gré de la franchise avec laquelle il nous les exprime. C'est encore un avantage de savoir à qui nous avons affaire, de connaître ses ennemis. Et quand M. Smith écrit de longues pages pour nous recommander la réciprocité illimitée et les prétendus bienfaits qui en découleraient, nous savons qu'il souhaite

surtout un changement de régime politique qui, dans son opinion, mettrait bientôt fin à notre existence nationale.

Mes vues sur la question de l'annexion du Canada aux Etats-Unis,5ne se sont pas modifiées depuis que j'ai publié dans la presse les articles qui suivent. Mon opinion s'est, au contraire, affermie davantage, en observant le cours des événements avec le patriotique désir de bien juger ce qui serait le plus dans l'intérêt véritable du pays. Ces pages sont r expression honnête d'une conviction sincère.

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