‹ Considérations sur l'esprit et les moeursChapitre 57 sur 67 · DE L'AMBITION · texte numérisé non relu

DE L'AMBITION

Les deux citations d'Helvétius sont tirées, la première, du chap. II, discours m, du livre de l'Esprit et la seconde de la note 4, chap. 12, discours m.

César aimoit les femmes, mais après la gloire, après le pouvoir.

Cf. Charron, Sagesse, i, 22 : « Comme nous voyons en tous les grands, Alexandre, Scipion, Pompée, et tant d'autres qui ont courageusement refusé de toucher les plus belles dames, qui étoient en leur puissance, bruslant au reste d'ambition^ surtout en César : car jamais homme ne fut plus adonné aux plaisirs amoureux, et de tout sexe et de toutes sortes, tesmoin tant d'exploits, et à Rome et aux pais estrangers, ny aussi plus soigneux et curieux de sa personne : toutesfois l'ambition l'emportoit tousjours, jamais les plaisirs amoureux ne lui faisoient perdre une heure du temps qu'il pouvoit emploier à son agrandissement : l'ambition regentoit en lui souverainement, et le possédoit pleinement. »

Un fait relatif à M, Helvetius sur l'origine de son système sur la sensibilité physique.

L'anecdote contée par Sénac est la réplique d'une autre anecdote rapportée par Helvetius, d'après Fréron, sur Boileau. « L'expérience nous apprend que, dans le physique comme dans le moral, les plus grands événements sont souvent l'effet de causes presque imperceptibles. On lit dans V Année littéraire que Boileau, encore enfant, jouant dans une cour, tomba. Dans sa chute, sa jaquette se retroussa ; un dindon lui donna plusieurs coups de bec sur une partie très délicate. Boileau en fut toute sa vie incom-

mode ; et de là, peut-être, cette sévérité de mœurs, cette disette de sentiment qu'on remarque dans tous ses ouvrages ; de là sa satire contre les Femmes, contre Lulli, Quinault, et contre toutes les poésies galantes.

Peut-être son antipathie contre les dindons occasionna-t-elle l'aversion secrète qu'il eut toujours pour les jésuites, qui les ont apportés en France. C'est à l'accident qui lui était arrivé qu'on doit peut-être sa satire sur l'équivoque, son admiration pour Arnaud, et son épître sur l'amour de Dieu ; tant il est vrai que ce sont souvent des causes imperceptibles qui déterminent toute la conduite de la vie et toute la suite de nos idées. » Helvétius, de l'Esprit, m, i.

// [l'ambitieux] pourrait répondre comme ce ministre à qui un Roi demandait s'il faisoit l'amour : a Non, SIRE, dit-il, je l'achète tout fait. »

Cf. Helvétius, de l'Homme viii, 9 : « Qu'en France même un ministre ait des femmes, on le trouve bon ; mais qu'il perde son temps auprès d'elles, on le moque. On veut bien qu'il jouisse, non qu'il soupire. Les dames sont donc priées de se prêter avec égard à la triste situation du ministre, et d'être pour lui moins difficiles. »

Plusieurs penchans peuvent s'allier avec l'ambition, mais si elle leur cède, c'est qu'elle est foible.

Cf. La Rochefoucauld : « On passe souvent de l'amour à l'ambition ; mais on ne revient guère de l'ambition à l'amour. »

Tous les hommes en 1 enferment le germe, en manifestent des étincelles dans leur vie, mais la paresse V amortit et le goût des plaisirs l'éteint.

Cf. La Rochefoucauld : « C'est se tromper que de croire qu'il n'y ait que les violentes passions, comme l'ambition et l'amour, qui puissent triompher des autres. La paresse, toute languissante qu'elle est, ne

laisse pas d'en être souvent la maîtresse ; elle usurpe sur tous les desseins et sur toutes les actions de la vie, elle y détruit et y consume insensiblement les passions et les vertus. »

// semble que h 'Diable ait mis la paresse sur la frontière de plusieurs vertus, dit un moraliste : on peut répondre qu'elle est également sur celle de plusieurs vices.

Cf. La Rochefoucauld : « La paresse est de toutes nos passions celle qui nous est la plus inconnue à nous-mêmes. Nulle autre n'est plus ardente et plus maligne, quoique les dommages qu'elle cause soient très cachés. Si nous considérons attentivement son influence, nous verrons qu'en toute occasion elle se rend maîtresse de nos sentiments, de nos intérêts et de nos plaisirs : c'est la rémore qui arrête les plus grands vaisseaux ; c'est une bonace plus dangereuse aux plus importantes affaires que les écueils et les tempêtes. Le repos de la paresse est un charme secret de Tâme qui suspend nos plus ardentes poursuites et nos plus fermes résolutions.

Il semble que la nature ait prescrit à chaque homme, dès sa naissance, des bornes pour les vertus et pour les vices. »

Sur l'ambition, voir encore Sénac, Pensées détachées : « L'ambition a ceci de contraire, dans sa marche, à l'amour : l'ardeur suffît à un amant pour réussir ; mais dans la carrière de l'ambition il faut réunir la patience à l'ardeur ; c'est le défaut d'une de ces qualités qui fait échouer la plupart des ambitieux. )) Et y Emigré, LXiii : « L'ambition est une passion dangereuse et vaine, mais ce seroit un malheur pour la plupart des hommes que d'en être totalement dénués ; elle sert à occuper l'esprit, à préserver de l'ennui qui naît de la satiété ; elle s'oppose dans la jeunesse à l'abus des plaisirs qui entraîneroit trop vivement ; elle les remplace en partie dans la vieillesse, et sert à entretenir dans l'esprit une activité qui fait sentir l'existence et ranime nos facultés. »

Page 1