SYRIENS ET PHÉNICIENS
Dualisme naturaliste. — Baal, Aschéra; .Moloch, Astarlii. — Culte des divinités vierges. — Le féminin et le masculin dans la mythologie. — Moloch ; les sacrifices humains. — La terreur dans la religion : Moloch et Jéhovah. — Génie gouvernemental et colonisateur des Phéniciens. — Phéniciens et Romains.
Les Syriens et les Phéniciens qui se rattachent à la race des Sémites, ne sont cependant pas des monothéistes à la manière des Juifs ou des Arabes. Ce no sont pas non plus des polythéistes à la manière des Grecs, ni des panthéistes à la façon des Indous. Ils se rapprochent davantage du dualisme dans leur système religieux; mais leur dualisme beaucoup moins accusé que celui des Perses, et dans lequel des divinités opposées se fondent parfois l'une dans l’autre quand elles n'échangent pas leurs attributs, ne cesse pas de côtoyer lo phénomène physique dont il est tiré et qu’il a peine à transformer eu un phénomène de conscience. Il est dans son génie plus naturaliste que moraliste. Les Perses, après avoir commencé par déifier les puissances naturelles, utiles ou nuisibles à l’homme, ont promptement converti ces forces en puissances morales; la lutte des éléments est devenue celle des passions, — le drame de la nature s’est transformé en un
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drame intérieur. Les Phéniciens et les Syriens sont restés plus près des impressions du dehors qui éveillèrent le désir ou la crainte bientôt divinisés ; toutefois ils se rapprochent des Juifs en ceci que leurs divinités sont celles de peuplades dont l’essence est l’activité, non la contemplation. Le dieu Baal est un dieu agissant dans la nature, et qui, tout en s’y manifestant, la gouverne : ce n’est pas un dieu qui se laisse être et se sutlîse dans son être. 11 combat les forces hostiles et les plie à sa souveraineté; il éloigne tour à tour le soleil trop rapproché de la terre, et l’en rapproche afin de la féconder; il se rend lui-même visible dans le cours des saisons. Son culte, venu de la Chaldée, et que les Syriens semblent avoir emprunté aux Babyloniens, est un des plus anciens qui ait existé.
Baal, à l’origine, dut être comme tant d’autres dieux primitifs placés en tête des familles divines une personnification du soleil. Maître du ciel, il envoie ses rayons à la terre humide, la déesse Aschéra, déesse de la fécondité : c’est, en un sens, Apollon fécondant Vénus. En opposition avec ces deux divinités apparaissent Moloch et Àstarté, qui représentent l’ardeur torride et l’infertilité. Ce sont les divinités arides. Moloch est représenté sous la forme d’un taureau, ou bien sous forme humaine avec une tête de taureau ; le porc, rendu furieux par la chaleur de l’été, lui sert également d’emblème. Dieu redoutable et redouté, il stérilise et tue. Àstarté, déesse do la virginité et de la guerre, cumule la nature de Diane avec celle de Minerve. Comme Diane, elle a pour symbole la lune, comme Minerve elle porte une lance ; c’est ainsi qu’elle est représentée dans les temples de Chypre et de Cythère, et sur les médailles de Sidon. Dans l'antique
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forteresse de Carthage, elle figure moulée sur uu lion, sa lance à la main. C’est à elle que les Philistins consacrèrent les armes du roi Saül. Le culte d’Astarté n’était guère moins cruel que celui de Moloch, cet insatiable buveur de sang humain. 11 semble bizarre que, presqu’en toute mythologie, ce soient les déesses dont la virginité est l’attribut particulier qui donnent lieu aux cultes impitoyables. Cela s’explique cependant : la fécondité leur manque, et pour garder leur virginité intacte il faut qu’elles renoncent à tous los sentiments tendres. Elles doivent se faire un cœur stérile pour garder un corps vierge. En Thrace, l’on immolait des victimes humaines à Diane et à son frère Apollon. Les enfants de Niobé, cette Mater dolorosa de la Grèce, sont tués sans pitié, les fils par Apollon, les filles par Diane, qui épuise sur eux son carquois sans épuiser son ressentiment contre leur mère dont l’orgueil a osé se comparer à Junou et se glorifier du nombre de ses enfants. Les vestales de Rome qui laissaient s’éteindre le feu sacré étaient enterrées vives. Molocli aussi est infécond, c’est un dieu célibataire et solitaire comme Jéhovah ; tous deux sont des dieux jaloux : le cœur manque. Jésus n’est venu que pour en donner uu au dominateur du Sinaï.
Il se rencontre dans toutes les mylhologies des attributions masculines et féminines, les divinités y marchent presque toujours deux à deux, excepté chez les purs Sémites, Juifs et Arabes, qui ne connaissent point de déesses et qui n’ont pas meme su introduire dans leur dieu unique la pitié qui supplée celte insuffisance. Le soleil, par exemple, est toujours masculin, qu'il engendre l'idée d’Üsiris, d’Indra, d’Ormuzd ou de Baal. La lune n’en-
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gendre que des déesses ; la terre est féminine, car elle est non-seulement féconde mais fécondée : Isis, Gérés sont femmes, voilà l’éternel féminin dans le culte. D’où vient donc qu’Astarté, bien que femme, soit guerrière de même que Minerve? C'est apparemment que la déesse patriotique est conçue comme inspiratrice du courage chez les hommes; telles les Walkyries du nord, qui excitent les hommes à la bravoure. Astarté semble n’avoir été conçue comme déesse de la guerre que par suite de son action néfaste et destructive. Cependant elle protège aussi les peuples qui l'invoquent, et si Moloch, avec lequel elle marche de compagnie, ne se laisse point détourner de ses rigueurs, elle, du moins, se prête aux tempéraments. Déesse lunaire, elle est nomade, et les Phéniciens l’appelaient Didon, c'est-à-dire l’errante : elle erre dans les plaines du ciel, pâle voyageuse, et brille doucement sur les monts. N’est-ce point là qu’un soir Endymion surprit Diane attardée? Ici nous relevons le phénomène d’une déesse se transformant en une autre. Le dieu nomade du soleil, Baal, cherche la déesse disparue ; il la trouve enfin dans le lointain occident, dénoue sa ceinture, et ce divin hyménée transforme la déesse virginale en la déesse génératrice : Astarté devient Aschéra, Didon l’errante devient Anna, qui signifie, en phénicien, l’aimable et l’avenante. La vierge céleste est devenue la Junon du ciel, et les dieux Eros etPothos, l’amour et le désir, du même coup sont devenus les enfants du dieu soleil et de la déesse de la lune. 11 en adviut qu’à Carthage Astarté, fondue avec Aschéra, fut honorée par la prostitution de jeunes filles. L’étoile du matin, Vénus, était consacréé à Aschéra, comme la pure lumière de la’
CONSIDÉRATIONS SUR L’IIISTOI RC.
lune à Astarté. Aschéra d'ailleurs possède plus d'une ressemblance avec Vénus aphrodite, elle est sortie comme elle des flots de l’océan : l’influence des mythes grecs est très-sensible dans la mythologie des Syriens et des Phéniciens, Sem et Japhet s’y rencontrent par la grâce de la Méditerranée. Aschéra et Astarté, fondues en une seule divinité, grâce à Baal qui a rompu le charme, c’est à la déesse mixte que s’adresse l’invocation suivante où se retrouve faiblement l’instinct sémite du monothéisme : « Déesse Astarté, toi qui es des dieux et des hommes la force, la vie, le salut, et aussi la mort et la ruine! » Adorée comme vierge, Astarté exigeait le culte de prêtresses vestales auxquelles la plus rigoureuse chasteté était prescrite. Ces prêtresses veillaient à ce que pas une femme mariée n’entrât, à Chypre, dans son sanctuaire; elles entretenaient dans ses temples le feu qui brûlait sur ses autels comme sur ceux de Moloch. Les sacrifices humains qu’on lui faisait n’atteignirent pas les effroyables proportions de ceux qui constituaient le culte de l’an* thropophage Moloch ; cependant plus d’une vierge fut immolée à la « vierge céleste. » Astarté était en outre servie par des prêtres voués an célibat; et tandis que ceux d’ Aschéra se livraient à des débauches inouïes afin de se mieux identifier avec la nature de la déesse présidant à la naissance, ceux d’ Astarté s’efforcaient par les plus rigoureuses mortifications de tuer la chair. A l’époque des grandes fêtes de la déesse, à Hiérapolis, on voyait des jeunes gens, pris d’une rage enthousiaste, au milieu du fracas des timbales, des trompettes et des flûtes, saisir dans leur délire sur l’autel de la déesse l’épée qui y reposait et se mutiler eux-mêmes. L’émasculatiou était regardée
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comme le suprême sacrifice et le plus agréable à la déesse. Frénésie de la logique, à quelles aberrations tu aboutis! Après que les hommes ont fait à leur image leurs divinités, ils s’efforcent de leur ressembler, et cet effort les met au-dessous de leur propre ressemblance. La prostitution sacrée et l’émasculation sacrée sont le dernier terme pratique de l’antithèse religieuse personnifiée dans les deux déesses phéniciennes.
Les jeunes gens, a dit un bon juge, aiment l'antithèse et s’égarent à sa suite. Ainsi font les peuples jeunes, à imagination contrastée, qui ne sont pas nés artistes ou qui ne sont pas devenus philosophes. La nature a des contrastes, mais elle les unit par l’échelle des transitions : ce ne sont que des extrêmes. Qu’on supprime les intermédiaires, ces extrêmes apparaissent comme des oppositions. Les oppositions saisissent l’imagination et sont plus apparentes ; il faut pour discerner les transitions plus d'esprit et de tact, une observation patiente et suivie du réel dont tous les peuples ni tous les individus ne sont pas capables. La science expérimentale ou l'intuition philosophique permettent seules d’y arriver, et les Sémites ne connurent ni l’une ni l’autre. Ils ne connurent pas non plus la poésie de la nature, et quand il leur arrive d’être un peu poètes c’est parce qu’un oblique reflet du génie grec est tombé sur eux par accident : le culto d’ Adonis, à Bvblos, eu est un exemple.
La figure dominante de la mythologie phénicienne reste celle de Mojoch. Ce dieu efface tous les autres par la terreur qu’il inspire. L’antiquité ne connaît rien de plus horrible. Il dédaigne les sacrifices d’animaux, il faut ce qu’il y a de meilleur à l’ogre divin : on ne
peut lui offrir que des victimes choisies parmi les plus notables citoyens, des enfants, des jeunes gens encore purs. On donnait au monstre qu’on avait soi-même créé son fils premier-né, son fils unique, ses plus chers enfants. On immolait à cette fiction, on livrait à ce fantôme sans existence les plus précieuses existences et les plus saintes. Eusèbe raconte que le fils aîné du roi, vêtu de pourpre, lui fut un jour sacrifié. Le sacrifice projeté d’Abraham, celui de la fille de Jephté et celui d’Iphigénie sont des exceptions isolées et qui revêtent d’ailleurs un certain caractère de poésie. Ceux qu’on fait à Moloch sont la règle ; ils constituent son culte même. Quand le roi Joram d’Israël eut enfermé dans Kir-Hareselh le roi des Moabites « celui-ci prit le premier-né de ses fils, destiné au trône, et le sacrifia en son lieu et place sur le rempart. » Le fils de Haunon, Amilcar, s'offrit lui-même en holocauste sur un bûcher après la défaite des Carthaginois à la bataille d'Himéra. Son petit-fils Auuibal sacrifia 3,000 prisonniers liimériens à Moloch; Himilcon, eu l’an 406, lorsqu’il vit son camp envahi par la peste lors du siège d’Agrigente, lui offrit un enfant contre la possession de la ville. Quand Agathocle de Syracuse débarqué en Afrique eut battu l'armée carthaginoise et se fut avancé jusque sous les murs de la ville, les Carthaginois croyant avoir attiré sur eux la colère du dieu parce qu’ils lui avaient immolé, dans les derniers temps, au lieu des plus notables citoyens, des enfants étrangers qu’ils avaient achetés à cette fin , crurent ne pouvoir réparer leur faute qu'en sacrifiant sans plus tarder au dieu courroucé 200 garçons appartenantaux familles les plus distinguées; et les familles soup-
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çonnéesdelui avoir soustrait par substitution leurs enfants lui en offrirent trois cents de leur plein gré1 * 3. Diodore qui relate ce fait dit qua Carthage il y avait une statue d’airain de Moloch (il l’appelle Saturne) qui élevait les mains, de toile sorte que les victimes qu’on plaçait sur celles-ci glissaient dans le gosier, abîme rempli de feu. » — Tu ne donneras point de tes enfants, dit Moïse*, pour les faire passer par le feu devant Moloch. — Les victimes sacrifiées devaient pour être agréables au dieu aller à la mort sans plainte. Leurs gémissements, du reste, étaient dominés par le retentissement des instruments qui célébraient ces fêtes. Les mères devaient assister au spectacle sans pleurer, ni soupirer. Un poète romain cité par Plutarque* invoque les « dieux paternels » de Carthage, dont les « temples sont sanctifiés par l’assassinat, et qui se procurent le respect par l’épouvante des mères. » D’où vient ce terrorisme’ qui dépasse tout ce qu’on peut concevoir de plus atroce? Les habitants de Tvr et de Sidon, ceux de Carthage, étaient-ils des monstres? Non, c’étaient au contraire avec les Grecs les hommes les plus cultivés de l’antiquité. Mais la souche phénicienne est dure, le caractère rude; caractère de sémites marins. Quoique très-industrieux, ingénieux, inventifs et actifs entre tous, ils ont l’imagination violente et tragique; ce sont des terroristes religieux. Les puritains anglais, peuple de marchands aussi et de marins, habitués à vaincre les éléments, impitoyables envers eux-mêmes comme la na-
I. liiolore. — Mai Duncker, llitioirt de l'antiquité — .Movers, Rehjion det Phénicien i.