‹ Considérations sur l'histoire. Le monde antiqueChapitre 142 sur 156 · Plutarque · texte numérisé non relu

Plutarque

54» CÛNSIDÉKATiüNS SUR L’HISTOIRE.

Un grand écrivain, un grand général a besoin d’être d’abord un grand homme. S'il s’applique alors à quelque spécialité, il s’y montrera supérieur à raison même de ce qu’il ne s’y enfermera pas, et sa supériorité sera de lui être supérieur. Tel est. César : on a beau le condamner, c’est un véritable grand homme. Son prestige est natuiel. Sa simplicité vous laisse approcher de près, il n’y perd rien. Il le sait et n’éprouve aucun besoin de poser. Chacun de ses pas est utile, il a de l’imagination et fait prédominer la raison, il a le bon sens moyen départi au commun des hommes et son esprit est doué du don rare de la pénétratiou ; toutes ses facultés illesrégit. Maisc’est au profit do son ambition qui le régit lui-même, à l’égal de Marius, à l’égal de tous les ambitieux. Ce qui n’est point commun, en revanche, c’est qu’il sait tenir en bride cette ambition et qu’il la manie avec une aisance parfaite; il est bien l’homme de son jeu. Le cache-t-il ? on ne saurait le dire, car personne ne s’y trompe, et ceux qui s’y trompent il ne les trompe pas. Il ne se livre ni ne se dissimule à vrai dire; c’est en fait d’ambition le premier artiste du monde, et son art lui est encore si naturel qu’on ne saurait prétendre que ce soit de l’art dans le seiis artificieux du mot.

« J’aperçois, disait Cicéron, dans tous ses projets et dans toutes ses actions des vues tyranniques ; mais quand je regarde ses cheveux si artistement arrangés, quand je le vois se gratter la tête du bout du doigt, je ne puis croire qu’un tel homme puisse concevoir le dessein si noir de renverser la république. »

Tout est degré pour l’ambitieux s’élevant au pouvoir. César ramasse les débris de la puissance de Marius, recom-

ROME

SM

pose le parti populaire et en fait son point d’appui contre les consuls et le sénat. Il se joue du peuple et joue du peuple. Démolir le sénat avec son aide, c’est jusqu’à César toute la politique des tribuns ambitieux. Il y a du socialisme dans l’air : César reprend la politique des Gracques et propose, à peine consul, des partages de terre et des distributions de blé.

Le diadème n’a cessé de flotter sur la tête du triomphateur, et cependant il n’a pas osé le saisir d’une main ferme et s’en couronner. C'est que l’ancien prestige de la république hantait encore les imaginations alors que la république déjà n’était plus qu’un fantôme. Le peuple voulait bien du vainqueur de la Gaule comme favori et comme dominateur, il n’en voulait pas comme roi. Il admettait la dictature plus aisément que la royauté : la dictature n’était qu’un homme, elle sortait de la république et du peuple lui-même qui la conférait, elle était encore une création démagogique, un semblantde démocratie ; la royauté était une institution, elle mettait fin à la république, à la chose et au mot. Le peuple d’instinct sentait la différence. Aussi applaudit-il lorsqueCésar repoussa de la main le diadème entrelacé d’une branche de laurier que par trois fois Antoine lui présenta à la fête desLupercales, comédie convenue entre eux pour tâter la multitude.

Comme un aimant il attire à lui la popularité. Séduisant, humain, il réunit en lui le général, l’administrateur, l’orateur et l’écrivain. Rome a de quoi être fière d’un citoyen pareil. Mais la vieille cité qui s’en va, dans ses derniers représentants, l’observe et l’épie. Il craint ces hommes qui le devinent, le soupçonnent, et qui

éloignent de lui une portion du peuple, a Que croyezvous que projette Cassius? dit-il. Pour moi, il ne me plaît guère, car je le trouve bien pâle *. » A propos d’Antoine qu'on accusait en sa présence : « Ce n’est pas ces gens si gras et si bien peignés que je redoute, disait-il encore, je crains plutôt ces hommes si pâles et si maigres. » Il pensait à Brutus et à Cassius. Mais sa bête noire c'est Caton ; même mort, il le hante. « Le traité qu’il écrivit contre lui après sa mort, n’est pas d’un homme adouci à son égard, et qui fût disposé à lui pardonner. L’eût-il épargné vivant, s’il l’eût eu en sa puissance, lui qui versait sur Caton, mort depuis longtemps, tant de fiel et d’amertume *? »

Cicéron ayant composé un traité à l’éloge de Caton, 'César en composa un autre qu’il intitula l’Anlt-Calon.

Je comprends que César, même sans ambition du pouvoir, eût pris en grippe Caton ; quelle opposition de nature entre eux, l’un élargissant le Romain jusqu’à l’homme, l’autre étouffant l’homme dans le Romain. Sans avoir un culte pour César, et sans aspirer à renverser les restes de la république romaine, j’avoue que je le préfère à son adversaire. Caton pose. Colonne d’un temple écroulé, il se cambre, inflexible, dans le vide, cariatide inutile 1 Pédant de vertu et de civisme, il promène en sa personne une Rome qui n’est plus, et je me plais à le penser, une Rome qui ne fut jamais. C’est une caricature de la Rome républicaine, ce n’est pas elle. Curion, son ami , lui conseillait d’aller faire un tour eu

Asie disant qu’il en reviendrait plus doux et plus Irai-

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