‹ Considérations sur l'histoire. Le monde antiqueChapitre 24 sur 156 · L’ÉGYPTE · texte numérisé non relu

L’ÉGYPTE

L'Architcclure. — L'Ëgypto moraliste en regard de la mort et da jugement. Le livre des morts. L'enfer et le paradis. — Le gouvernement. — Le sacerdoce, les hiéroglyphes. — L'orgueil égyptien. — La Religion, les divinités ; le mythe d’Osiris. — La gravité égyptienne. — Civili-' sation et moeurs. — Rhamsés le grand.

Un peuple se retrouve partout, mais dans sa langue et dans sa religion, dans sa tradition orale ou écrite, il faut le chercher; son architecture le présente d’emblée aux yeux, elle vous impose de sa personnalité une impression immédiate dont l’esprit reste ineffaçablement marqué. Les œuvres de la littérature et de la peinture, celles de la statuaire en tant qu’elle se dégage de l’art monumental et se fait une existence à part, nous offrent sans doute aussi une empreinte du génie national ; à cette empreinte toutefois se mêle l’elligie de leur auteur, que nous apercevons d’abord. L’architecture au contraire se subordonne les individus même quand elle leur emprunte des chefsd’œuvre; plus impersonnelle que les autres arts, elle dit mieux aussi le caractère d’un peuple entier ou d’une époque et doit être à ce titre regardée comme leur vrai style. Elle exprime l’individualité Collective, semblable en ceci à l’épopée; et n’est-elle pas une sorte d’épopée

L'ÜRIENT.

en pierres, tout vrai monument n’ost-il pas une œuvre tirée des profondeurs inconscientes de l’Ame nationale par l’effort de quelques-uns?

L’Égypte est la patrie du monolithe. Ses monuments indiquent tons la même chose : l’homme faisant effort pour vaincre la destruction. Pyramides, nécropoles taillées dans le roc, temples, obélisques, corps embaumés et protégés avec une si méticuleuse science, nous racontentà l’cnvi ce labeur colossal del’Égyptien qui se raidit contre le néant. Quelle patience déployée pour vaincre le temps et s’emparer de l’éternité 1 S'il n’a pas réussi dans cette tAche impossible, le génie égyptien a su du moins conquériç la durée dont il se montre épris. A la fois colossal et minutieux , le même peuple qui a construit les pyramides, creusé le lac Mœris, percé le labyrinthe de Thèbes, s’est appliqué au détail avec une patience inouïe; ses momies environnées de bandelettes, et la réglementation de sa vio enveloppée de prescriptions, en fournissent la preuve. Il a de l’ordre et sait tenir son ménage; il distingue, subdivise, analyse : avant nous, il a institué des spécialités en médecine. « La médecine est si sagement distribuée en Égypte, dit Hérodote, qu’un médecin ne se mêle que d’une espèce de maladie, et non de plusieurs. Les uns sont pour les yeux, les autres pour la tête, ceuXfCi pour les dents, ceux-lA pour les maux de ventre et des parties voisines ; d'autres enfin pour les maladies inconnues ». — Ces dernière, je pense, devaient être les plus occupés.

Les matériaux que le sol mettait sous la main de l’Égyplien, marbre, granit, porphyre, ont influé sur le caractère deson architecture, mais ne semble-t-il pas d'autre part

13i CONSIDÉRATIONS SUR L’HISTOIRE.

que ces matériaux eux-mêmes se soient offerts au caractère égyptien? Il y a clans ce caractère aussi une solidité de granit. Le despotisme malheureusement en participe, il est massif et pèse d’un poids accablant sur la société. Ces monuments élevés à la gloire des Pharaons, ils ont été portés sur les épaules de générations qui vécurent pour souffrir et qui se sont effacées dans la poussière des siècles amoncelés à leur pied. Nous les voyons en pensée défiler devant nous, continuant de père en fils, sous l’encouragement du fouet, mordues par Tardent soleil, leur corvée héréditaire. La pyramide de Chéops, qui condamna tout le peuple aux travaux forcés, et celle de Chéphren, ont transmis le nom de leurs fondateurs à la postérité; mais ces noms le peuple les exécrait, il fut après eux défendu de les prononcer. Cent mille hommes, dit-on, auraient travaillé pendant quarante années à la première pyramide! Chaque Pharaon se faisait ainsi durant sa vie élever son tombeau, dont les dimensions progressivement accrues indiquaient celles de son règne. A quoi dès lors servait-il de changer de maître à ces milliers d’esclaves, condamnés à gémir sous la pierre qui ne pesait que sur les vivants? Et quand l’œuvre des nécropoles-pyramides cessa, et qu’abandonnant Memphis les Pharaons s’établirent ù Thèbes, c’est l’ouvrage du labyrinthe qui commença, les travailleurs continuèrent une corvée plus dure encore sous terre. Souvent, lorsque le roi après l’achèvement de son tombeau dans sou étendue première se sentait encore en force et se pouvait promçttre une série d’années nouvelles, il faisait tailler d’autres galeries se reliant à celle du milieu par des inclinaisons plus abruptes; de nouveaux corridors et des chambres latérales se joi-

LORIJCXT.

"liaient aux premières. Et l’œuvre était ainsi reprise, augmentée, agrandie tant que celui qui devait habiter ce palais de la mort restait dans son palais de la vie. Quand enfin l’heure sonnait, le cadavre royal, après un embaumement de dix-sept jours, était déposé dans le sarcophage *.

« Aux festins qui se font chez les riches, on porte après le repas autour de la salle un cercueil avec une figure en bois, si bien travaillée et si bien peinte qu’elle représente parfaitement un mort. On la montre à tous les convives tour à tour en leur disant; « Jetez les yeux sur cet homme, vous lui ressemblerez après votre mort; buvez donc maintenant et vous divertissez*. » Dans la vallée du Rhône, une inscription parle en ces termes aux vivants de la part des morts : « Nous étions ce que vous ôtes, vous serez ce que nous sommes. » Une autre inscription, latine, trouvée près de Coppet, s’exprime ainsi : « J’ai vécu comme tu vis, tu mourras comme je suis mort; ainsi la vie s’écoule; voyageur, va h tes affaires. » Les peuples envisagent la fin de la vie avec plus ou moins de sérieux et de fixité, suivant leur tempérament, leur croyance et la nuance de leur esprit. L’Égypte a vécu en regard de la mort, mais elle ne s’y est pas abîmée comme le moyen Age. L’idée de la mort la domine sans l’engloutir et ne lui désapprend pas la vie, son mémento mori n’est point monacal. Il met dans son allure quelque chose de grave, il ne l’énerve ni ne l’attriste. L’Égyptien n’a rien dans son caractère qui rappelle la mélancolie de l’Indou ni son ascétisme : c’est un peuple actif, laborieux,

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