‹ Considérations sur l'histoire. Le monde antiqueChapitre 28 sur 156 · Lafontaine · texte numérisé non relu

Lafontaine

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très de l’Ëgypte estimaient naturellement la leur seule véritable et la tenaient en une estime égale à eux-mômes ; ils n’étaient pas comme les augures de Rome au temps de Cicéron et se regardaient sans rire. Ils en avaient le droit, car les mythes égyptiens renferment de trèshautes pensées mêlées à des choses gui, à distance, nous font l’effet d’être parfaitement saugrenues, mais gui avaient alors sans doute un sens moins ridicule. Ils avaient voué un culte au chien, à l'ihis, au scarabée, à l’ichneumon, à l’ours, au renard, à l’épervier. Des momies d’ibis ont été trouvées en assez grande guan* lité à Memphis et même autour de Thèbes; d’autres animaux sacrés étaient également embaumés. Au lieu de nous récrier , essayons de comprendre. Parmi ces animaux sacrés il en est de symboligues derrière lesguels nous entrevoyons la figure d’une divinité : le scarabée, par exemple, n’était pas adoré pour lui-même, il était l’attribut ou le symbole du dieu Ptah, le « père de la lumière, » parce gue ce dieu, le plus ancien de l’Égypte, était représenté roulant devant lui le monde et gue certain scarabée égyptien forme et roule devant soi une boule de fange. En d’autres animaux également consacrés à guelgue divinité, comme l'ibis, ou le chat, les habitants de la vallée du Nil vénéraient une puissance utile à leurs travaux agricoles : guand nous demandons à notre Dieu de protéger nos moissons, de les préserver de la grêle ou de la sécheresse, gue faisonsnous donc et guel autre esprit nous inspire ? Nos pratigues et croyances religieuses ont d’ordinaire moins de sens gue celles de l’antiguité — et je ne parle point des Grecs dont les symboles éclatent d’humanité. Je ne

sache pas que les Orientaux, par exemple, aient mangé aucun de leurs dieux après l’avoir fait descendre dans un pain à cacheter, ni qu’ils se soient imaginé jamais d’exorciser des sauterelles ou des hannetons -, ils adorèrent des bêtes , ils ne s’en rapprochèrent pas à ce point. Leurs conceptions les plus extravagantes exhalent encore un parfum de poésie, quand les nôtres trop souvent ne sentent que l’ignorance et manquent de cette matinale fraîcheur des âmes s’ouvrant à la religion au contact de la nature qui les saisit de craintes ou d’étonnements. Mais quoi : les Égyptiens se sont prosternés devant un bœufl C’est qu’ils supposaient que dans ce bœuf avait passé l'âme d’Osiris \ on ne dit pas qu’ils regardassent le bœuf Apis comme infaillible, même après l’avoir tiré d'entre tous les bœufs. C’est par une conception immaculée' que la vache élue engendrait l’Apis : elle était, nous apprend Hérodote, fécondée par un rayon de soleil, d’après Plutarque par un rayon de la lune. Ce rayon sauve tout, mais il prouve aussi qu’il est diSicile de faire du nouveau. D'après Diodore, les Égyptiens croyaient que l’âme d’Orisis entrée dans le bœuf avec le rayon du soleil passait d’un Apis à l'autre ; la dynastie religieuse des Apis ainsi fondée en valait une autre, on n’a point vu d'Apis commettre des crimes de droit divin et s’arroger d’autre prérogative que celle de l’adoration. Le bœuf Apis n’a pas fait couler de sang humain et les hommes, semble-t-il, ne se sont point massacrés en son honneur. En revanche, il a fait couler bien des larmes — parmi lesquelles sans doute beaucoup de larmes officielles ou de crocodile — car il était pleuré à sa mort durant soixante-dix-sept jours comme les Pharaons; c’était un deuil général. Près de

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Memphis, soixante-quatre momies d'Apis ont été trouvées dans des sarcophages de granit rangés le long d’une galerie souterraine et dont quelques-uns remontent jusqu’au XVI® siècle de notre ère.

Les plus anciens dieux de l’Égypte, à l’exemple de tant d’autres, dérivent du soleil. Ra, leur père et leur roi, qui surveille et règle toute la sphère céleste, était particulièrement adoré à Memphis et dans Héliopolis (ville du soleil). Lalégende voulait qu’en cet endroit, où s’élevait un temple magnifique, le phénix, fils deRa, venu tous les cinq cents ans des régions de l’aurore, se jetât lui-même dans les flammes pour renaître en une nouvelle jeunesse et s’envoler le troisième jour vers sa patrie : symbole de l’astre qui revient à son point de départ après s’être évanoui dans les feux du couchant. La mythologie, comme le langage et la poésie qu’elle suit de si près, insinue notre âme dans les choses. Les phénomènes qui frappent l’imagination d’abord et vis-à-vis desquels l’homme sent le plus sa dépendance, sont ceux qui l’émeuvent le plus; ils excitent en lui la ! crainte et le désir, et s’alliant au vague pressentiment d’une puissance inconnue cachée derrière eux, ils produisent des impressions qui cessent d’être seulement poétiques pour devenir religieuses. Ces impressions forment la substance des mythes. L’Égyptien adans les siens réfléchi ce qui l’environnait, il a rendu ses impressions telles que les lui apporta la vallée du Nil avec ses périodes successives de fécondité et de sécheresse.

Hérodote prétend que les Égyptiens furent le premier peuple qui conçut l’âme comme immortelle. 11 est de fait que l'idée de la renaissance perce en toute leur religion, et cette idée qui a fait son chemin dans le monde

chrétien sous la forme de la résurrection, les Egyptiens l’ont visiblement déduite des alternatives de vie et de mort qu’ils avaient sous les yeux, alternatives dont dépendait leur existence et que réglait le soleil dans le cours des saisons. Les crues et décroissances du Nil étaient comme le rhythme, la diastole et la systole, de la vie égyptienne. Religion, agriculture, science astronomique et géométrique, sont régies par cette oscillation fondamentale. En Perse nous trouverons l’antithèse tranchée des saisons et des climats, qui s’est inscrite dans l’âme religieuse sous la forme du dualisme; ici, rien de heurté, mais le changement qui sans cesse ramène les choses à leur point de départ. N’est-ce pas dans le cercle que les prêtres d’Égypte virent le symbole de l’éternité? L’abrégé de la mythologie du Nil se trouve dans le mythe d’Osiiis, devenu le dieu suprême, le dieu national, après -avoir éclipsé les divinités originaires. Osiris est tué par son frère Typhon qui lui enviait le titre de bienfaiteur de l’Égypte; le meurtrier et ses soixante*douze complices mettent son corps dans une caisse et l’ensevelissent dans les flots du Nil. Isis cbercbe en gémissant son époux perdu. Elle retrouve son cadavre, et le dépose dans l’ile do Philée qui plus tard fut le lieu particulier de son culte. Mais du fond du royaume des morts, Osiris apparaît à son fils Horus et l’excite à le venger. Celui-ci rassemble autour de lui ses fidèles; Typhon aux cheveux roux, dieu du mal, est mis en fuite et se réfugie au désert avec ses noirs compagnons. Horus alors monte sur le trône de son père et gouverne l’Égypte.

L’érudition moderne a vite découvert le sens de cette transparente allégorie. Elle a reconnu sous les traits de

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Typhon et de ses noirs satellites les soixante-douze jours d'ardeur solaire et de sécheresse, dans Isis le pays d’Egypte qui gémit et se lamente, implorant le bienfait de l’eau; dans Osiris, la puissance fécondante du Nil qui disparaît pendant le règne de son frère ennemi, ou qui sommeille au seuil rocheux des cataractes de Philôe et d’Eléphantine. Son fils est le printemps qui chasse « l’homme de feu à la peau rougeâtre, > et rend au pays sa fécondité. Osiris renaît sur la terre dans son fils Horus, tandis que dans le royaume souterrain devenu sa résidence il juge les âmes et les réveille à son tour de la mort pour une existence nouvelle.

Dans les contrées où florissait le culte d’Âdonis, en Grèce chez les Phéniciens, à Tyr, à Sidon, à Gadès, les fémmes éplorées, cheveux épars, cherchaient avec des cris le jeune dieu disparu. Proserpine est emportée dans la région des enfers par Pluton et ne reparaît à la surface du sol que sous les téaits de Gérés. De l’observation de phénomènes analogues peuvent résulter, sans qu’il y ait d’emprunt, des mythes analogues. Dans celui d’Osiris, d’ Adonis, de Proserpine, c’est le cycle des saisons aboutissant à la renaissance printanière qui se trouve exprimé en des images diverses. De semblables analogies se rencontrent dans les attributs de’certains dieux; elles ont trompé Hérodote qui a cru de bonne foi reconnaître plus d’une divinité de son pays dans l’antique pays des Pharaons. Tacite a de même cru à des emprunts faits par les Germains aux dieux de Rome, alors qu’il ne faisait que transporter lui-méme en Germanie les dieux qu’il y retrouvait. Quiconque voyage est tenté de s’écrier : C’est comme chez nous I et souvent il a raison. Cependant

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aucun peuple n’existe qu'à la condition de se distinguer des autres par une manière d’étre originale, et cette manière d’étre est toujours marquée d’un trait plus saillant qui met en relief sa physionomie.

Le trait qui donne à la physionomie égyptienne son principal accent est la gravité.

La gravité règne dans l’architecture égyptienne; elle apparaît encore davantage dans la sculpture : toutes les figures, toutes les statues égyptiennes sont graves. Et celte gravité n’est pas calculée, car elle se communique à vous. On sort plus grave d’un temple égyptien, l’âme s'y hausse. Le fait que l’Égyptien vit en regard de la mort et du jugement, qu’il porte en soi un génie de moraliste spéculatif, expliquent sulhsamment ce caractère particulier des œuvres encore debout sous nos yeux. La gravité est sœur de la raideur, comme la grâge est sœur de la souplesse. Qui n’a été frappé de la raideur géométrique des figures égyptiennes emprisonnées dans les liens de la tradition sacrée? La sculpture y repose immobile et massive. Combien plus libre, plus légère, remplie d’essor et toujoum aisément humaine, se montre celle des Grecs à laquelle la religion n’inflige d’autres limites que celles de l’art dont elle procède elle-même ! Elle se meut dans le large espace de la poésie; elle orne le sanctuaire que la sculpture égyptienne a l’air de défendre ; elle semble en alléger le poids et vous inviter à y entrer, sérieux, mais paisible, l’âme prête à sourire aux dieux qui lui sourient. La sculpture et la peinture égyptiennes tiennent au temple, elles tiennent du temple : le prêtre y respire, non l’artiste. C’est plutôt de la statuaire que de la sculpture. Sévère dans ses attitudes

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jusqu’à la raideur, volontairement énigmatique dans ses symboles, ses rébus taillés dans le marbre, le granit ou le porphyre, sphinx, animaux sacrés, êtres hybrides où se marie étrangement la forme humaine avec les formes animales, elle nous ouvre silencieusement les lointaines profondeurs d’un passé peuplé de mystères et vers lequel le mystère nous attire.

Ce passé mort, et qui n’a cessé de contempler la mort, a pourtant fourmillé de vie; peintures et bas-reliefs nous montrent dans leur soigneux détail ce peuple chassant, semant, cultivant, ouvrant, fabriquant, les outils à la main, des vêlements, des armes, des parures, des ustensiles de toute sorte. Ici l’on voit des musiciens qui jouent accompagnés de chanteurs qui battent la mesure; là des danseurs lèvent le pied pour une danse joyeuse, pendant que de studieux grelliers s’appliquent à aligner des chiffres et que 1^ bâton rappelle au devoir le rebelle ou le paresseux *. Les œuvres de la guerre, quoique moins abondamment représentées que sur les monuments assyriens, n’y manquent pas non plus. L’Égypte eut à subir trois invasions des Éthiopiens, deux fois elle se vit débordée par les Arabes ou les Hyksos; les Perses foulèrent la vallée du Nil sous Xerxès et sons Cambyse, elle subit plus tard l’invasion des Macédoniens, qui lui laissèrent les Ptolémées avec un regain de vie ; les Romains, en fossoyeurs universels, vinrent à la dernière heure pour l’ensevelir. A l’apogée de sa grandeur, en 1600, sous Rhamsès le Grand, elle se fit conquérante. Mais elle n’avait pas le génie de la conquête, les arts de la paix conve-

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naient mieux à son sol, à sa position et à l’humeur de ses habitants. Durant une existence troublée, entrecoupée de longues et cruelles servitudes étrangères, elle tint bon et prouva sa solidité; sa civilisation, en dépit de nombreuses traverses, suivit son cours en remontant le Nil de Memphis à Thèbes, pour redescendre ensuite vers Alexandrie.

Sous les Ptolémées, la Grèce pénètre dans l’Égypte, elle y donne rendez-vous à Rome et à la Judée : mais Alexandrie est en Égypte, elle n’est plus l’Égypte. L’Égypte vraie, classique, patrie du granit et du limon, c’est le Pharaon et le prêtre unis dans la théocratie qui la représentent; société dans laquelle les prêtres possédaient un tiers du sol, les guerriers un autre tiers, exempts d'impôts et" cultivés par des laboureurs héréditaires. L’homme dans lequel cette Égypte s’est incarnée, Sésostris, a pénétré au delà du Gange plus loin qu’Alexandr». Mais revenu sur les bords du Nil, il lit creuser des canaux et dra bassins dans l’intérêt de l’agriculture, fondement de la vie égyptienne; c’est dans cette seconde période de son règne qu’il personnifia davantage sa patrie. L’Égypte était un don du Nil : il appartenait à l’Égypüen de mériter par son travail le don gratuit de son dieu terrestre.

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