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Considérations sur la France

Le jour même de sa mort, Mgr Diipanloup recommandait au jeune prêtre qui l'assistait de lire les Considérations sur la France. Ce livre semble écrit pour nous, il n'a pas vieilli d'un jour : les mêmes craintes et les mêmes espérances qui agitaient le comte de Maistre nous agitent encore; les événements actuels ressemblent à ceux dont il était le témoin, et sur la scène du monde nous voyons les mêmes acteurs, j'allais dire les mêmes comédiens.

Les Considérations sur la France parurent en 1796. Le comte de Maistre habitait alors Lausanne, où il s'était retiré après l'invasion des Français en Savoie. Une attente vague et générale d'un événement ou d'un homme qui rétablit l'ordre, tenait les esprits en suspens. Le peuple, fatigué de ses bourreaux, cherchait un souverain : Louis X VI était mort sur l'échafaud, Louis XVII avait expiré au Temple, Louis XVIII venait de publier une déclaration dans laquelle il rappelait aux Français que la race des Bourbons n'était pas éteinte, et qu'après avoir fait la France, elle pouvait encore la sauver. Un vif mouvement de

réaction royaliste se manifestait, mais les idt'cs fondamentales de tout gouvernement avaient été détruites ou altérées, les calomnies les plus absurdes étaient répandues sur la personne du Roi et sur les conséquences de son retour. Ce fut pour diriger et pour étendre ce mouvement que le comte de Maistre publia ses Considérations sur la France, « explosion soudaine d'un génie qui du premier coup se révélait par un chef -d'oeuvre. Ce n'était, semblait-il, qu'une brochure de circonstance...., mais cette œuvre puissante dépassait infiniment par sa portée les incidents qui en avaient amené la publication '. » Le succès fut immense. Le Directoire s'en émut, proscrivit les Considétions sur la France et en fit saisir tous les exemplaires qu'on put trouver. Mais le livre suspect passait déjà de main en main, et bientôt, répandu dans toute l'Europe, il pénétra en France par toutes les frontières à la fois ^

La Révolution s'était sentie atteinte. Elle l'était en effet gravement. Le comte de Maistre ne s'était pas trompé un seul instant sur elle: il avait décou-

1 Le comte Jouph de Maistre, par M. A. pe Margerie. Association caihoUque, livraison du i> février 1879, p. I?9.

2 Les premières éditions des ConsitUraticms sur la France sont : Celle de Londres (Neufchâtell, 1796, in-S", sous ce titre : Considérations sur la Résolution franfaise.

Celle de Londres (Bile), 1797, in-8°, corrigée par Tautcur. Celle de Paris, 1814, édition pleine de fautes et d'altération». Celle de Pari», i8ji, in-S», Patey, revue par l'auteur.

veri ce principe de révolte contre Dieu, ce « caractère satanique » qui la distinguait entre toutes les révolutions ; il avait fait d'elle son étude, onpourrait dire sa proie; il l'avait considérée non comme un événement ordinaire, mais comme un châtiment, comme une époque dont les causes étaient profondes dans le passé « et dont les suites dans tous les genres se feront sentir bien au delà du temps de son explosion et des limites de son foyer ^. » Après l'avoir méditée il l'avait jugée, et il avait prononcé sur elle une condamnation qui sera répétée par l'histoire définitive.

Dans les six premiers chapitres des Considérations, J. de Maistre montre l'action visible de la Providence dans les événenients de la Révolution, et les hommes qui n'avaient pas voulu servir Dieu volontairement, réduits à n'être plus que les instruments aveugles de ses desseins; il rappelle l'origine divine de la souveraineté, la grandeur et la terrible punition des crimes commis contre elle ; il établit l'impuissance de l'homme à créer des constitutions.

Dans les quatre chapitres suivants, il aborde le terrain inférieur et moins sûr de la politique pratique, annonce la contre-révolution, prédit àvingl ans de distance le retour des Bourbons, et rassure les

l ConsitUralions sur la France, ch. il.

esprils contre les prétendus dano;crs d'une restauration monarchique. ^

Les hautes vérités politiques que le comte de Maistre exposait dans ses Considérations n'étaient pas nouvelles, mais l'Europe les avait oubliées depuis un siècle, et il les lui répétait en mettant à côté des principes la terrible morale des événements^. Quel puissant historien ! comme il découvre la forte logique de Dieu qui se révèle seulement aux esprits supérieurs, tandis que le vulgaire est saisi du désordre apparent des faits : car l'histoire est une immense symphonie; la foule en l'écoutant ne perçoit qu'un bruit confus, mais le philosophe distingue la mélodie, la note, et la répète. Le comte de Maistre l'a fait dans un style admirable et unique, style de grand seigneur, qui n'a rien d'apprêté, rien de convenu, et qui sort toujours du commun sans janmis sortir des convenances. Les mots heureux abondent; le trait est vif et l'attaque impétueuse ; partout une grâce et une aisance naturelles qui sont un signe de race dans le style comme dans la personne.

I Joseph de Maistre vient d'ctre accusé d'.ivoir pris les idées qu'il ;i dcveloppùcs dans les Comidcrations, et beaucoup d'autres qu'il a développées ailleurs, à un personnage singulier du xviu* siècle, Saint-Martin, dit le Philosophe imounu. Cette thèse a été exposée devant l'Académie des sciences morales et politiques, par M. Ad. Franck (séances des 17 et 24 avril i88o^ J. de Maistre, plagiaire de Saint-Martin ! Il y a des accusations qui font sourire.

Un caractère non moins original des Considérations, c'est ce cri d'espérance qui retentit depuis la première page jusqu'à la dernière de ce livre écrit aux heures les plus sombres de la Révolution. Le comte de Maistre est le héraut de l'espérance. Parfois il s'arrête de sonner la charge pour sonner la victoire qui apparaît, lointaine encore y mais certaine à ses yeux. C'est que les grands génies politiques sont comme les montagnes: le soleil se lève pour eux avant de se lever sur le reste du monde. La France était châtiée, niais elle n'éiait pas perdue : son rôle de puissance civilisatrice et chrétienne n'était pas terminé; on la verrait un jour se débarrasser des idées et des hommes de la Révolution et reprendre son rang et sa mission en Europe. « Je vois le mal comme vous le voye\, écrit le comte de Maistre à M. de Bonald; mon oeil plonge avec terreur dans ce profond cloaque. Cependant un instinct invincible médit que nous verrons sortir de là quelque chose de merveilleux, comme un superbe œillet s'élance du fumier qui couvrait son germe * . »

Cette conviction que la France ressusciterait un jour, fui une des plus fermes et des mieux raisonnées de sa vie. Il la fondait sur l'histoire, sur les traits les plus profonds du caractère national, sur la foi toujours vivante dans le peuple français;

i Lettre 91, à M. le vicomte d; Bonald, 13 décembre 1814,

il l'indique déjà en 1794, dans une lettre au baron Vignet des Etales ^; il l'affirme hautement dans ses Considérations; elle remplit sa correspondance, elle inspire les plus belles pages de son livre du Pape qui sont comme le testament de son génie en faveur de la France. Aussi ne se laissat-il pas prendre aux apparences d'ordre et de relèvement que présenta le premier empire. Napoléon n'était qu'un révolutionnaire couronné. Le comte de Maistre ne crut pas ses prédictions réalisées, et son espérance continua à battre de l'aile, comme la colombe du déluge, qui ne trouva point où se poser la première fois quelle sortit de l'arche. « Que Bonaparte et sa race doivent tomber, » écrit-il en 1808, « c'est ce qui me paraît infaillible, mais quelle sera l'époque de cette chute ) C'est ce que personne ne sait *. »

La Restauration même, qu'il avait appelée de tous ses vœux, ne fit pas illusion à cet esprit sagace qui prédisait le salut en pleine Terreur et qui découvrait le germe toujours vivant du mal dans la royauté de 181 5. Le même génie qui l'avait empêché de désespérer l'empêcha d'être ébloui.

« On se tromperait infiniment, mande-t-il à la Cour de Sardaigne, si l'on croyait que

I Lettre i, à M. le baron Vignet des Etolcs, 6 août 1794. a Lettre 58, à M. le chevalier de ***, mai 1808.

Louis XVIII est remonté sur le trône de ses ancêtres. Il est seulement remonté sur le trône de Bonaparte et c'est déjà un très-grand bonheur pour l'humanité, mais nous sommes bien lom du

repos ' . )'

Quelle est donc cette Restauration qu'il a prédite et qu'il n'a pas vue ? C'est le rétablissement de la société chrétienne, c'est le triomphe éclatant de l'Église : « Souvenei-vous de ma prophétie chérie, cette immense et terrible Révolution fut commencée, avec une fureur qui n a pas d'exemple, contre le catholicisme et pour la démocratie. Le résultat sera pour le catholicisme ^ et contre la démocratie. »

De pareils événements peuvent être prédits par des hommes de génie, mais le génie même est impuissant à en fixer la date. Nous attendons encore que ce jour se lève. Mais nous avons la certitude qu'il se lèvera, et cette certitude est une joie qui doit nous sufire. Les obscurs travailleurs qui posaient les premières assises de nos cathédrales savaient queux et leurs enfants mourraient avant que les statues des saints fussent placées dans leurs niches de pierre et que les flèches s'élançassent dans le ciel; cependant ils travail-

I Corrispondance diplomatique, t. i", p. 379, "tèe par M. A. de Maroerie, Association catholique, du 15 avril 1879, p. $27.

1 Lettre 27. i Madame la Baronne de Pont, 30 août 1805, v. aussi lettre iS4. à M. le chevalier d'Olry, } mars 1819.

laient avec ardeur, et leur esprit voyait dt^jà se dresser dans sa complète splendeur ce monunwnt qui commençait à peine à sortir de terre. Nul ne sait quand Dieu terminera son œuvre, mais il est visible qu'elle s'avance, et déjà nous pouvons admirer les magnifiques proportions du plan divin.

Si le comte de Maistre vivait encore, quels sujets de méditations s' offriraient à lui! De quelles joies et de quelles tristesses son cœur serait rempli, s'il considérait l'histoire de notre temps, et quelles pages suflimes tomberaient encore de sa plume ! Est-il un plus grand spectacle que celui auquel nous assistons !

L'Église a été abandonnée ou persécutée par toutes les puissances de ce monde. On a vu le Pape exilé, ramené en triomphe à Rome, puis dépouillé de ses États par ceux-là mêmes qui avaient juré de le défendre. Il est mort prisonnier dans la ville dont il était roi. Mais ceux qui ont cherché ce qu'étaient devenus les spoliateurs ont pu répéter ce mot célèbre dont la justesse menaçante s'est une fois de plus vérifiée. « Jamais un souverain n'a mis la main sur un Pape... et n'a pu se vanter ensuite d'un règne long et heureux '. »

L'Europe, tout entière coupable d'infidélité à l'Église, est tout entière agitée par la Révolution.

i Letuc jo au Roi, i<, mai 1819,

Les princes semblent pris de la folie de leur propre perte: d'une main il repoussent l'Église qui pourrait seule les sauver, ils tendent l'autre main à la Révolution qui ébranle leurs trônes. Déjà plusieurs sont tombés; les autres sont exposés chaque jour aux attentats de leurs sujets et vivent dans le pressentiment d'une chute prochaine. Ils la voient venir, ils se sentent impuissants à l'éviter et tous les efforts de leur politique ne tendent qu'à éloigner le moment fatal.

Que devient l'Église, dépouillée de ses États, abandonnée de tous les gouvernements, persécutée même par les plus puissants d'entre eux) Elle semble ne plus tenir à la terre, n'avoir plus rien d'humain. Cependant, jamais elle n'a été plus vivante ni plus forte. Après tant de combats, son existence seule suffirait à prouver son immortalité, mais Dieu a voulu multiplier autour d'elle les témoignages les plus magnifiques, et laisser voir la main qui la gouverne. Le Syllabus /^ara;/; il définit le rôle social de l'Église en face des sociétés qui la renient, il fait briller de tout son éclat la royauté spirituelle du Pape, au moment où sa royauté temporelle allait être détruite. Bientôt après, la voix du Souverain-Pontife se fait entendre de nouveau, elle convoque les évêques du monde entier au concile de Vatican; tous les obstacles qui auraient pu s'opposer à leur

réunion sont brisés d'une manière inattendue ', r infaillibilité est proclamée, le clergé de France se soumet tout entier, et la grande prédiction du Comte de Maislre est réalisée : « Le Soupcrain- Pontife et le sacerdoce français s'embrasseront, et dans cet embrassement sacré ils étoufferont les maximes gallicanes. Alors le clergé français commencera une ère nouvelle et reconstruira la France^.»

Ne voyons-nous pas en effet la France se reconstruire ï Les hautes classes de la société reviennent à Dieu. Voltaire est descendu de son trépied. Il se prépare une contre-révolution dans le sens propre du mot, puisque la Révolution a commencé par la corruption de l'aristocratie et que nous voyons cette aristocratie se convertir. La noblesse qui avait quitté l'épée la reprend, les œuvres catholiques sont en pleine floraison, un mouvement général et sincère entraîne le peuple vers les pèlerinages. Nous sommes témoins d'une véritable renaissance de la foi : les arts ont eu leur renaissance au seizième siècle, mais celle à laquelle nous assistons n'a pas de rois qui la protègent et les chefs-d'œuvre qu'elle produira ne seront dus qu'à Dieu.

1 Le comte de Maistre pensait que dans l'état actuel du monde Il réunion d'un concile oecuraéiuquc était une chimère, v. Du Pape,

2 Lettre 154, à M. le chevalier d'Olry, 3 mars 1819.

Celte Restauration dans l'ordre religieux aurat-elle des conséquences dans l'ordre politique) Amènera-t-clle le rétablissement de tous les droits) Il faut l'espérer, si l'on ne veut pas désespérer de l'avenir de la France comme nation. Lorsque les hommes les plus honnêtes et les plus éclairés de notre patrie seront pénétrés de la vraie notion de la souveraineté, lorsqu'ils considéreront le pouvoir non comme une carrière, mais comme un droit, lorsque, doublement instruits par les gloires du passé et par les malheurs du présent, ils s'apercevront que les nations dépérissent quand elles s'écartent de leurs traditions séculaires, alors il se trouvera quelqu'un qui fera le reste.

Les masses populaires sont moins mauvaises et moins corrompues qu'on ne croit. Elles se rallieraient vite autour d'un gouvernement à la fois fort et paternel. La voix du vieux sang français se réveillerait, car il ne faut point oublier que les hommes d'aujourd'hui ont eu des ancêtres au treizième siècle. Ils ressemblent à des médailles usées, altérées, rongées par les acides et par le temps: on croit d'abord que toute empreinte est effacée ; qu'on lave la rouille et l'on retrouvera encore, d'un côté la figure d'une croix, de l'autre le profil d'un roi.

René Bazin.

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