‹ Considérations sur la France (volume 2)Chapitre 14 sur 17 · J4 CONSIDÉRATIONS · texte numérisé non relu

J4 CONSIDÉRATIONS

produisent la délibération et la froideur. Le soldat, qui n'est pas électrisé par son officier, est encore plus découragé : le lien de la discipline reçoit ce coup inexplicable, ce coup magique qui le relâche subitement. L'un tourne les yeux vers le payeur royal qui s'avance ; l'autre profite de l'instant pour rejoindre sa famille : on ne sait ni commander ni obéir; il n'y a plus d'ensemble.

C'est bien autre chose parmi les citadins : on va, on vient, on se heurte, on s'interroge : chacun redoute celui dont il aurait besoin; le doute consume les heures, et les minutes sont décisives : partout l'audace rencontre la prudence; le vieillard manque de détermination, et le jeune homme de conseil : d'un côté sont des périls terribles, de l'autre une amnistie certaine et des grâces probables. Où sont d'ailleurs les moyens de résister.^ où sont les chefs.'' à qui se fier.- 11 n'y a pas de danger dans le repos, et le moindre mouvement peut être une faute irrémissible : il faut donc attendre. On attend; mais le lendemain on reçoit l'avis qu'une telle ville de guerre a ouvert ses portes : raison de plus pour ne rien précipiter. Bientôt on apprend que la nouvelle était fausse; mais deux autres villes, qui l'ont crue vraie, ont donné l'exemple, en croyant le recevoir, elles viennent de se soumettre, et déterminent la première, qui n'y songeait pas. Le gouverneur de cette place a présenté au roi les clefs de sa bonne ville Je.... C'est le premier officier qui a eu l'honneur de le recevoir dans une citadelle de son royaume. Le roi l'a créé,

sur la porte, maréchal de France; un brevet immortel a couvert son écusson de fleurs de lis sans nombre; son nom est à jamais le plus beau de la France. A chaque minute, le mouvement royaliste se renforce; bientôt il devient irrésistible. Vive le roi! s'écrient l'amour et la fidélité, au comble de la joie : 'Vive le roi! répond l'hypocrite républicain, au comble de la terreur. Qu'importer II n'y a qu'un cri. — Et le roi est sacré.

Citoyens ! voilà comment se font les contrerévolutions. Dieu, s'étant réservé la formation des souverainetés, nous en avertit en ne confiant jamais à la muhitude le choix de ses maîtres. Il ne l'emploie, dans ces grands mouvements qui décident le sort des empires, que comme un instrument passif. Jamais elle n'obtient ce qu'elle veut : toujours elle accepte, jamais elle ne choisit. On peut même remarquer une affectaiion de la Providence (qu'on me permette cette expression), c'est que les efforts du peuple, pour atteindre un objet, sont précisément le moyen qu'elle emploie pour l'en éloigner. Ainsi, le peuple romain se donna des maîtres en croyant combattre l'aristocratie à la suite de César. C'est l'image de toutes les insurrections populaires. Dans la révolution française, le peuple a constamment été enchaîné, outragé, ruiné, mutilé par toutes les factions; et les' factions, à leur tour, jouet les unes des autres, ont constamment dérivé, malgré tous leurs efforts, pour se briser enfin sur l'écueil qui les attendait.

Que si Ion veut savoir le résultat probable de la révolution française, il sufiit d'examiner en quoi toutes les factions se sont réunies : toutes ont voulu Tavilissement, la destruction même du christianisme universel et de la monarchie; d'où il suit que tous leurs efforts n'aboutiront qu'à l'exaltation du christianisme et de la monarchie.

Tous les hommes qui ont écrit ou médité l'histoire, ont admiré cette force secrète qui se joue des conseils humains. Il était des nôtres ce grand capitaine de Tantiquité. qui l'honorait comme une puissance intelligente et libre, et qui n'entreprenait rien sans se recommander à elle ' .

Mais c'est surtout dans l'établissement et le renversement des souverainetés que l'action de la Providence brille de la manière la plus frappante. Non-seulement les peuples en masse n'entrent dans ces grands mouvements que comme le bois et les cordages employés par un machiniste; mais leurs chefs même ne sont tels que pour les yeux étrangers : dans le fait, ils sont dominés comme ils dominent le peuple. Ces hommes, qui, pris ensemble, semblent les tyrans de la multitude, sont eux-mêmes tyrannisés par deux ou trois hommes, qui le sont par un seul. Et si cet individu unique pouvait et voulait dire son secret, on verrait qu'il ne sait pas lui-même comment il a saisi le pouvoir :

1 Nibi! r/riim humaiiarum tint dcoium numine £fri pulahal Timo, lam; itaqiie su.r domi saallum AÙTOuattaj constitiural , idqut saiictiS' sime colebat (Cor. Nbp., fil. Timol., cip. iv).

que son influence est un plus grand mystère pour lui que pour les autres, et que des circonstances, qu'il n'a pu ni prévoir ni amener, ont tout fait pour lui et sans lui.

Qui eût dit au fier Henri VI qu'une servante de cabaret ' lui arracherait le sceptre de la France? Les explications niaises qu'on adonnées de ce grand événement ne le dépouillent point de son merveilleux: et quoiqu'il ait été déshonoré deux fois, d'abord par l'absence et ensuite par la prostitution du talent, il n'est pas moins demeuré le seul sujet de l'histoire de France véritablement digne de la muse épique.

Croit-on que le bras, qui se servit jadis d'un si faible instrument, soil raccourci; et que le suprême ordonnateur des empires prenne l'avis des Français pour leur donner un roi? Non : il choisira encore, comme il Ta toujours fait, ce qu'il Y a de plus, faible pour confondre ce qu'il y a de plus fort. Il n'a pas besoin des légions étrangères, il n'a pas besoin de la coj/i7ion; et comme il a maintenu l'intégrité de la France, malgré les conseils et la force de tant de princes, qui soni devant ses yeux comme s'ils n'étaient pas, quand le moment sera venu, il rétablira la monarchie française malgré ses ennemis ; il chassera ces insectes bruyants pulveris exigui jactu : le roi viendra, verra et vaincra.

I M. de Maistre appréciait Jeanne d'Arc à l.t lumière des travaux; historiques parus de sou temps; il lui était permis d'ignorer que Laverdy, en 1790, avait publié des documents qui réfutaient péremptoirement l'assertion de Voltaire, renouvelée de Monstrelct, sur la senanle d'auberoe.

Alors on s'étonnera de la profonde nullité de ces hommes qui paraissaient si puissants. Aujourd hui, il appartient aux sages de prévenir ce jugement, et d"ètre sûrs, avant que l'expérience l'ait prouvé, que les dominateurs de la France ne possèdent qu'un pouvoir factice et passager, dont l'excès môme prouve le néant; qu'ils n'ont été ni plantés, ni semés: que leur tronc n'a point jeté de racines dans la terre, et qu'un souffle les emportera comme la paille '.

C'est donc bien en vain que tant d'écrivains insistent sur les inconvénients du rétablissement de la monarchie; c'est en vain qu'ils effraient les Français sur les suites d'une contrerévolution; et lorsqu'ils concluent, de ces inconvénients, que les Français, qui les redoutent, ne souffriront jamait le rétablissement de la monarchie, ils concluent très-mal; caries Français ne délibéreront point, et c'est peut-être de la main d'une femmelette qu'ils recevront un roi.

Nulle nation ne peut se donner un gouvernement : seulement, lorsque tel ou tel droit existe dans sa constitution ' . et que ce droit est méconnu ou comprimé, quelques hommes, aidés de quelques circonstances, peuvent écarter les obstacles et faire reconnaître les droits du peuple : le pouvoir humain ne s'étend pas au delà.

Au reste, quoique la Providence ne s'embarrasse nullement de ce qu'il en doit coûter aux

1 li.iie, XI., 24.

2 J'entends sa constitution oatuullf; cm s« tonstitotion ùrilc n"c$t que du p.ipier.

Français pour avoir un roi, il n'est pas moins très-important d'observer qu'il y a certainement erreur ou mauvaise foi de la part des écrivains qui font peur aux Français des maux qu'entraînerait le rétablissement de la monarchie.

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