‹ Considerations sur la France (volume 3)Chapitre 27 sur 28 · XX. Après avoir entendu la sagesse des · texte numérisé non relu

XX. Après avoir entendu la sagesse des

(i)'Ev fcosTl /tUwt Sii xslx/uO. (Ibid. p. 384.)

(2) Hipsvçnùitfi vùy/:ci/jiy.x Troicrw.àv ypebfui. ( Plat, in PfarL'd"

Opp. Tom. X, etc., lîipont. p. 386, 126.) (5) Iota î] ïrt!M'AZ. (Ibid.) (4)Etfi tiî fr,<ji* , ûrt/ir,. (Ibid.) (5) Ovx Ixs-vyït t^ àiïjSi'la tir, eJx «zovïtôtT-rs» ctvzi , «}<fî â» i "«(

th>i tint mmJ«|. (Ibid. pages 3S6, 387.)

nations , il ne sera pas inutile , je pense , d'entendre encore la philosophie chrétienne. « Il eût été sans doute bien à désirer , v a dit le plus éloquent des Pères grecs , « que « nous n'eussions jamais eu besoin de l'écri- « ture, et que les préceptes divins ne fus- « sent écrits que dans nos cœurs, par la ce grâce , comme ils le sont par l'encre , dans ce nos livres : mais, puisque nous avons perdu ce cette grâce par notre faute, saisissons ce donc , puisqu'il le faut , une planche au ce lieu du vaisseau, et sans oublier cependant ce la supériorité du premier état. Dieu ne ce révéla jamais rien aux élus de l'Ancience Testament; toujours il leur parla directece ment, parce qu'il voyait la pureté de leurs ce cœurs ; mais le peuple hébreu s'étant préce cipité dans l'abîme des vices , il fallut des ce livres et des lois. La même marche s'est rece nouvelée sous l'empire de la nouvelle révécc lation ; car le Christ n'a pas laissé un seul ce écrit à ses Apôtres. Au lieu de livre il leur ce promit le Saint-Esprit. C'est lui , leur ditce il , qui vous inspirera ce que vous aurez ce à dire (1). Mais parce que, dans la suite

,(*.) Chrysost. Hom. in Matth. I. i.

GOÉRATEUR. 29

« des temps, des hommes coupables se rét< voltèrent contre les dogmes et contre la « morale, il fallut en venir aux livres. «

XXI. Toute la vérité se trouve réunie dans ces deux autorités. Elles montrent la profonde imbécillité (il est bien permis de parler comme Platon, qui ne se fâche jamais) , la profonde imbécillité, dis-je, de ces pauvres gens qui s'imaginent que les législateurs sont des hommes (1), que les lois sont du papier, et qu'on peut constituer les nations avec de Vencre. Elles montrent au contraire que l'écriture est constamment un signe de faiblesse, d'ignorance ou de danger; qu'à mesure qu'une institution est parfaite, elle écrit moins; de manière que celle qui est certainement divine, n'a rien écrit du tout en s'établissant, pour nous faire sentir que toute loi écrite n'est qu'un mal nécessaire , produit par l'infirmité ou par la malice humaine; et qu'elle n'est rien du tout , si elle n'a reçu une sanction antérieure et non écrite .

(l) Parmi une foule de traits admirables dont les Psaumes de David étincellent, je distingue le suivant : Constitue, Domine, legislatorem super eos, ut sciant quoniam homincê sunt; c'est-à-dire : « Place, Sei- « gneur, un législateur sur leurs télés, afin qu'ils sachent i qu'ils sont des hommes. » — C'est un beau mot !

XXII. C'est ici qu'il faut gémir sur le paralogisme fondamental d'un système qui a si malheureusement divisé l'Europe . Les partisans de ce système ont dit : Nous ne croyons

çiià la parole de Dieu Quel abus des

mots ! quelle étrange et funeste ignorance des choses divines ! Nous seuls croyons à la parole, tandis que nos chers ennemis s'obstinent à ne croire qu'à récriture : comme si Dieu avait pu ou voulu changer la nature des choses dont il est l'auteur, et communiquer à l'écriture la vie et l'efficacité qu'elle n'a pas ! L'Ecriture sainte n'est-elle donc pas une écriture? n'a-t-elle pas été tracée avec une plume et un peu de liqueur noire ? Sait-elle ce quil Jaut dire à un homme et ce qiCil faut cacher a un autre (1) ? Leibnitz et sa servante n'y lisaient-ils pas les mêmes mots ? Peut- elle être , cette écriture , autre chose que le portrait du Verbe ? Et , quoique infiniment respectable sous ce rapport , si l'on vient à l'interroger , ne faut-il pas qu'elle garde un silence divin (2) ? Si on l'attaque enfin , ou si on l'insulte, peut-elle se défendre en T absence de son père ? Gloire à la vérité ! Si la parole

(i) Revoyez la page 26 et suit.

(2) 2s/*v»f îtaevu styâ.fPlal. iMd.J

GÉNÉRATEUR. 3f

éternellement vivante ne vivifie l'écriture , jamais celle-ci ne deviendra parole , c'est-à-dire vie. Que d'autres invoquent donc tant qu'il vous plaira la parole muette, nous rirons en paix de ce faux-dieu; attendant toujours avec une tendre impatience le moment où ses partisans détrompés se jetteront dans nos bras, ouverts bientôt depuis trois siècles.

XXIII. Tout bon esprit achèvera de se ;onvaincre sur ce point, pour peu qu'il veuille réfléchir sur un axiome également frappant par son importance et par son universalité, c'est que rien de grand n'a de grands commencements. On ne trouvera pas dans l'histoire de tous les siècles une seule exception à cette loi. Cresçit occulto velut arbor œvo; c'est la devise éternelle de toute grande institution ; et de là vient que toute institution fausse écrit beaucoup , parce qu elle sent sa faiblesse , et qu'elle cherche à s'appuyer. De la vérité que je viens d'énoncer résulte l'inébranlable conséquence , que nulle institution grande et réelle ne saurait être fondée sur une loi écrite , puisque les hommes mêmes , instruments successifs de rétablissement , ignorent ce qu'il doit devenir , et que l'accroissement insensible est le véritable signe

32 pumciPE

de la durée, dans tous les ordres possibles de choses. Un exemple remarquable de ce genre se trouve dans la puissance dos souverains pontifes, que je n'entends point envisager ici d'une manière dogmatique. Une foule de savants écrivains ont fait, depuis le XYI siècle, une prodigieuse dépense d'érudition pour établir, en remontant jusqu'au berceau du christianisme , que les évêques de Rome n'écaient point, dans les premiers siècles, ce quils furent depuis ; supposant ainsi , comme un point accordé , que tout ce qu'on ne trouve pas dans les temps primitifs , est abus. Or , je le dis sans le moindre esprit de contention , et sans prétendre choquer personne, ils montrent en cela autant de philosophie et de véritable savoir que s'ils cherchaient dans un enfant au maillot les véritables dimensions de l'homme fait. La souveraineté dont je parle dans ce moment est née comme les autres , s'est accrue comme les autres. C'est une pitié de voir d'excellents esprits se tuer à vouloir prouver par l'enfance que la virilité est un abus , tandis qu'une institution quelconque adulte en naissant, est une absurdité au premier chef, une véritable contradic tion logique. Si les ennemis éclairés et gêné-

reux de celte puissance (et certes , elle en a beaucoup de ce genre), examinent la question sous ce point de vue, comme je les en prie avec amour , je ne doute pas que toutes ces objections tirées de l'antiquité ne disparaissent à leurs yeux comme un léger brouillard.

Quant aux abus, je ne dois point m'en occuper ici. Je dirai seulement , puisque ce sujet se rencontre sous ma plume , qu'il y a bien à rabattre des déclamations que le dernier siècle nous a fait lire sur ce grand sujet. Un temps viendra où les papes , contre lesquels on s'est le plus récrié , tels que Grégoire VII , par exemple , seront regardés , dans tous les pays , comme les amis , les tuteurs , les sauveurs du genre humain , comme les véritables génies constituants de l'Europe .

Personne n'en doutera dès que les savants français seront chrétiens , et dès que les savants anglais seront catholiques , ce qui doit bien cependant arriver une fois.

XXIV. Mais par quelle parole pénétrante pourrions-nous dans ce moment nous faire entendre d'un siècle infatué de l'écriture et brouillé avec la parole , au point de croire que les hommes peuvent créer des conslitu-

tions , des langues et même des souverainetés ; d'un siècle pour qui toutes les réalités sont des mensonges , et tous les mensonges des réalités ; qui ne voit pas même ce qui se passe sous ses yeux; qui se repaît de livres, et va demander d'équivoques leçons à Thucydide ou à Tite-Live, tout en fermant les yeux à la vérité qui rayonne dans les gazettes du temps ?

Si les vœux d'un simple mortel étaient dignes d'obtenir de la Providence un de ces décrets mémorables qui forment les grandes époques de l'histoire , je lui demanderais d'inspirer à quelque nation puissante qui l'aurait grièvement offensé, l'orgueilleuse pensée de se constituer elle-même politiquement , en commençant par les bases» Que si, malgré mon indignité , l'antique familiarité d'un patriarche m'était permise, je dirais : « Accordecc lui tout ! Donne-lui l'esprit , le savoir , la e< richesse, la valeur, surtout une confiance « démesurée en elle-même , et ce génie à la ec fois souple et entreprenant, que rien n'em- « barrasse et que rien n'intimide. Eteins son « gouvernement antique ; ôte-lui la mémoire ; « tue ses affections ; répands de plus la ter- «* reur autour d'elle; aveugle ou glace ses

ce ennemis; ordonne à la victoire de veiller « à la fois sur toutes ses frontières , en sorte ce que nul de ses voisins ne puisse se mêler « de ses affaires , ni la troubler dans ses ce opérations. Que cette nation soit illustre ce dans les sciences , riche en philosophie , ce ivre de pouvoir humain, libre de tout ce préjugé, de tout lien, de toute influence ce supérieure : donne-lui tout ce qu'elle déce sirera, de peur qu'elle ne puisse dire un ce jour : Ceci m'a manqué ou cela m" a gênée ; ce qu'elle agisse enfin librement avec cette ce immensité de moyens , afin qu'elle dece vienne , sous ton inexorable protection , ce une leçon éternelle pour le genre humain . »

XXV. On ne peut , sans doute , attendre une réunion de circonstances qui serait un miracle au pied de la lettre; mais des événements du même ordre , quoique moins remarquables , se montrent ça et là dans l'histoire, même dans l'histoire de nos jours; et bien qu'ils n'aient point, pour l'exemple, cette force idéale que je désirais tout-àl'heure , ils ne renferment pas moins de grandes instructions.

Nous avons été témoins , il y a moins de vingt-cinq ans , d'un effort solennel fait pour

à 6 PRINCIPE

régénérer une grande nation mortellement malade. C'était le premier essai du grand œuvre, et la pré/ace , s'il est permis de s'exprimer ainsi, de l'épouvantable livre qu'on nous a fait lire depuis. Toutes les précautions furent prises. Les sages du pays crurent même devoir consulter la divinité moderne dans son sanctuaire étranger. On écrivit à Delphes, et deux pontifes fameux répondirent solennellement (1). Les oracles qu'ils prononcèrent dans cette occasion ne furent point , comme autrefois des feuilles légères, jouets des vents; ils sont reliés :

.... Quidque hœc Sapientia \possit , gunc patuit

C'est une justice, au reste, de l'avouer % dans ce que la nation ne devait qu'à son propre bon sens , il y avait des choses qu'on peut encore admirer aujourd'hui. Toutes les convenances se réunissaient, sans doute, sur la tête sage et auguste appelée à saisir les rênes du gouvernement : les principaux intéressés dans le maintien des anciennes lois , faisaient volontairement un superbe sacrifice au public ; et , pour fortifier l'autorité suprême , ils

(i) Rousseau et Mably,

GÉSÉEATEUR. 37

se prêtaient à changer une épithète de la souveraineté. — Hélas ! toute la sagesse humaine fut en défaut, et tout finit par la mort.

XXVI. On dira : Mais nous connaissons les causes qui firent manquer l 'entreprise. Comment donc? veut-on que Dieu envoie des anges sous formes humaines , chargés de déchirer une constitution ? Il faudra bien toujours que les choses secondes soient employées : celle-ci ou celle-là, qu'importe? Tous les instruments sont bons dans les mains du grand ouvrier; mais tel est l'aveuglement des hommes , que , si demain quelques entrepreneurs de constitutions viennent encore organiser un peuple , et le constituer avec un peu de liqueur noire, la foule se hâtera encore de croire au miracle annoncé. On dira de nouveau : Rien n'y magique ; tout est prévu, tout est écrit; tandis que, précisément parce que tout serait prévu , ^/ discuté et écrit, il serait démontré que la constitution est nulle , et ne présente à Tœil qu'une apparence éphémère.

XXVII. Je crois avoir lu quelque part qu'il y a bien peu de souverainetés en état de justifier la légitimité de leur origine. Admet-

58 TRlNCirE

tons la justesse de l'assertion , iî n'en résultera pas la moindre tache st l^s successeurs d'un chef dont les actes pourraient souffrir quelques objections : le nuage qui envelopperait plus ou moins l'origine de son autorité ne serait qu'un inconvénient , suite nécessaire d'une loi du monde moral. S'il en était autrement, il s'ensuivrait que le souverain ne pourrait régner légitimement qu'en vertu d'une délibération de tout le peuple , c'està-dire par la grâce du peuple; ce qui n'arrivera jamais , car il n'y a rien de si vrai que ce qui a été dit par l'auteur des Considérations sur la France (1) : Que le peuple acceptera toujours ses maîtres et ne les choisira jamais. 11 faut toujours que l'origine de la souveraineté se montre hors de la sphère du pouvoir humain, de manière que les hommes mêmes qui paraissent s'en mêler directement ne soient néanmoins que des circonstances. Quant à la légitimité, si dans son principe elle a pu sembler ambiguë, Dieu s'explique par son premier ministre au département de ce monde, le temps , 11 est bien vrai néanmoins que certains présages contemporains trompent peu

(l)Chap. IX, p. 136»

lorsqu'on est à même de les observer; mais les détails , sur ce point , appartiendraient à un autre ouvrage.

XXVIII. Tout nous ramène donc à la règle générale : L'homme ne peut faire une constitution, et nulle constitution légitime^ ne saurait être écrite. Jamais on n'a écrit , jamais on n'écrira à priori le recueil des lois fondamentales qui doivent constituer une société civile ou religieuse. Seulement, lorsque la société se trouve déjà constituée , sans qu'on puisse dire comment, il est possible de faire déclarer ou expliquer par écrit certains articles particuliers; mais presque toujours ces déclarations sont reflet ou la cause de très grands maux, et toujours elles coûtent aux peuples plus qu'elles ne valent.

XXIX. A cette règle générale que nulle constitution ne peut être écrite , ni faite à priori, on ne connaît qu'une seule exception ; c'est la législation de Moïse. Elle seule fut , pour ainsi dire , jetée comme une statue , et écrite jusque dans les moindres détails par un homme prodigieux qui dit FIAT ! sans que jamais son œuvre ait eu besoin depuis d'être , ni par lui ni par d'au très , corrigée f suppléée ou modifiée. Elle seule a pu braver

Le temps, parce qu'elle ne lui devait rien et n'en attendait rien ; elle seule a vécu quinze cents ans ; et même après que dix-huit siècles nouveaux ont passé sur elle, depuis le grand ana thème qui la frappa au jour marqué, nous la voyons, vivante, pour ainsi dire, dune seconde vie, resserrer encore, par je ne sais quel lien mystérieux qui n'a point de nom humain, les différentes familles d'un peuple qui demeure dispersé sans être désuni : de manière que, semblable à l'attraction et par le même pouvoir, elle agit à distance , et fait un tout d'une foule de parties qui ne se touchent point. Aussi cette législation sort évidemment, pour toute conscience intelligente, du cercle tracé autour du pouvoir humain ; et cette magnifique exception à une loi générale qui n'a cédé qu'une fois et n'a cédé qu'à son auteur, démontre seule la mission divine du grand législateur des Hébreux , bien mieux que le livre entier de ce prélat anglais qui , avec la plus forte tête et une érudition immense, a néanmoins eu le malheur d'appuyer une grande vérité sur le plus triste paralogisme.

XXX. Mais puisque toute constitution est divine dans son principe, il s'ensuit que

l'homme ne peut rie*: dans ce genre à moins qu'il ne s'appuie sur Dieu, dont il devient alors l'instrument (1). Or, c'est une vérité à laquelle le genre humain en corps n*a cessé de rendre le plus éclatant témoignage. Ouvrons l'histoire) qui est la politique expérimentale , nous y verrons constamment le berceau des nations environné de prêtres r et la Divinité toujours appelée au secours de la faiblesse humaine (2). La fable, bien

(i) On peut même généraliser l'assertion et prononcer sans exception : Que nulle institution quelconque ne peut durer, si elle n'est fondée sur la religion.

(2) Platon , dans un morceau admirable et tout-à-fait mosaïque, parle d'un temps primitif où Dieu avait c&n fié rétablissement et le régime des empires , non à des hommes, mais à des génies ; puis il ajoute , en parlant de la difficulté de créer des constitutions durables : C est la vérité même que si Dieu n'a pas présidé à rétablissement d'une cité, et qu'elle ?ïait eu qu'un commencement humain, elle ne peut échapper aux plus grandsmaux.il faut donc tâcher, par tous les moyens imaginables , d'imiter le régime primitif j et nous confiant en ce qu'il y a d'immortel dans l'homme, nous devons fonder les maùons , ainsi que les états, en consacrant comme les lois les volon les de r intelligence (suprême). Que si un état (quelle que soit sa forme) est fondé sur le vice , et gouverne par des gens qui foulent aux pieds la justice , il ne lui reste aucun moyen de salut. (Plat, de Leg., t. VIII, Edit. Bipont., pag. 180, 181.)

plus vraie que l'histoire ancienne, pour des yeux préparés , vient encore renfoncer la démonstration. C'est toujours un oracle qui fonde les cités ; c'est toujours un oracle qui annonce la protection divine et les succès du héros fondateur. Les Rois surtout , chefs des empires naissants, sont constamment désignés et presque marqués par le ciel de quelque manière extraordinaire (1). Combien d'hommes légers ont ri de la sainte ampoule, sans songer que la sainte ampoule est un hiéroglyphe , et qu'il ne s'agit que de savoir lire (2) !

(1) On a fait grand usage dans la controverse de la fameuse règle de Richard de Saint- Victor : Quod sempert quod ubique, quod omnibus. Mais cette règle est générale et peut, je crois, être exprimée ainsi : Toute croyance constamment universelle est vraie : et toutes les fois qu'en séparant d'une croyance quelconque certains articles particuliers aux différentes nations, il reste quelque chose de commun à toutes, ce reste est une vérité.

* (2) Toute religion, par la nature même des choses, pousse une mythologie qui lui ressemble. Celle de la religion chrétienne est, par cette raison, toujours chaste, toujours utile, et souvent sublime, sans que (par un privilège particulier) il soit jamais possible de la confondre avec la religion même. De manière que nul mythe chrétien ne peut nuire, et que souvent il mérite toute l'attention de l'observateur.

XXXI. Le sacre des Rois tient à la même racine. Jamais il n'y eut de cérémonie, ou, pour mieux dire , de profession de foi plus significative et plus respectable. Toujours le doigt du pontife a touché le front de la ^ souveraineté naissante. Les nombreux écrivains qui n'ont vu dans ces rites augustes que des vues ambitieuses , et même l'accord exprès de la superstition et de la tyrannie , ont parlé contre la vérité, presque tous même contre leur conscience. Ce sujet mériterait d'être examiné. Quelquefois les souverains ont cherché le sacre , et quelquefois le sacre a cherché les souverains. On en a vu d'autres rejeter le sacre comme un signe de dépendance. Nous connaissons assez de faits pour être en état de juger assez sainement ; mais il faudrait distinguer soigneusement les hommes , les temps, les nations et les cultes. Ici, c'est assez d'insister sur l'opinion générale et éternelle qui appelle la puissance divine à l'établissement des empires.

XXXII. Les nations les plus fameuses de l'antiquité, les plus graves surtout et les plus sages, telles que les Egyptiens, les Etrusques, les Lacédémoniens et les Romains, avaient précisément les constitutions les plus religieuses;

et la durée des empires a toujours été proportionnée au degré d'influence que le principe religieux avait acquis dans la constitution politique : Les villes et les nations les plus adonnées au culte divin ont toujours été les plus durables et les plus sages , comme les siècles les plus religieux ont toujours été les plus distingués par le génie (1).

I XXXIII. Jamais les nations n'ont été civilisées que par la religion. Aucun autre instrument connu n'a de prise sur l'homme sauvage. Sans recourir à l'antiquité , qui est très décisive sur ce point, nous en voyons une preuve sensible en Amérique. Depuis trois siècles nous sommes là avec nos lois , nos arts , nos sciences , notre civilisation , notre commerce et notre luxe : qu'avons-nous gagné sur l'état sauvage ? Rien. Nous détruisons ces malheureux avec le fer et l'eau~devie; nous les repoussons insensiblement dans l'intérieur des déserts, jusqu'à ce qu'enfin ils disparaissent entièrement, victimes de nos vices autant que de notre cruelle supériorité. XXXIV. Quelque philosophe a-t-il jamais imaginé de quitter sa patrie et ses plaisirs

(I) Xénophon, Mrmor. Socr. !, 4, IG.

GÉSÉRATECB. 4J

pour s'en aller dans les forêts de l'Amérique à la chasse des Sauvages , les dégoûter de tous les vices de la barbarie et leur donner une morale (1)? Ils ont bien fait mieux j ils ont composé de beaux livres pour prouver que le Sauvage était l'homme naturel, et que nous ne pouvions souhaiter rien de plus heureux que de lui ressembler. Condorcet a dit que les missionnaires n'ont porté en Asie et en Amérique que de honteuses superstitions (2). Rousseau a dit, avec un redoublement de folie véritablement inconcevable , que les missionnaires ne lui paraissaient guère plus sages que les conquérants (3). Enfin , leur coryphée a eu le front (mais qu! avait-il à perdre ? ) de jeter le ridicule le plus grossier sur ces pacifiques conquérants que l'antiquité aurait divinisés (4).

(1) Condorcet nous a promis, à la vérité, que les philosophes se chargeraient incessamment de la civilisation et du bonheur des nations barbares. [Esquisse d'un Ta~ bleau historique des progrès de V esprit humain ; in-8', pag. 335.) Nous attendrons qu'ils veuillent bien commencer.

(2) Esquisse, etc. (Ibid. pag. 335.) (3} Lettre à l'archevêque de Paris.

(4) Eh! mes aînis , que ne restiez-vous dans votre Patrie? Vous n'y auriez pas trouvé plus de diables ,

XXXV. Ce sont eux cependant, ce sont les missionnaires qui ont opéré cette merveille si fort au-dessus des forces et même de la volonté humaine. Eux seuls ont parcouru d'une extrémité à l'autre le vaste continent de rAmérique pour y créer des hommes.

Eux seuls ont fait ce que la politique n'avait pas seulement osé imaginer. Mais rien dans ce genre n'égale les missions du Paraguay : c'est là où Ton a vu d'une manière plus marquée l'autorité et la puissance exclusive de la religion pour la civilisation des hommes. On a vanté ce prodige , mais pas assez : l'esprit du XVIII siècle et un autre esprit, son complice, ont eu la force d'étouffer, en partie, la voix de la justice et même celle de l'admiration. Un jour peut-être (car on peut espérer que ces grands et nobles travaux seront

mais vous y auriez trouvé tout autant de sottises. Voltaire, Essai sur les mœurs et l'esprit, etc. Introd. De la Magie. )

Cherchez ailleurs plus de déraison , plus d'indécence, plus de mauvais goût même, vous n'y réussirez pas. C'est cependant ce livre, dont bien peu de chapitres sont exempts de traits semblables; c'est ce colifichet fastueux, que de modernes enthousiastes n'ont pas craint d'appeler un monument do V esprit humain . 6ans doute, comme la chapelle de Versailles et les tableaux de Boucher.

repris) , au sein d'une ville opulente assise sur ur>e antique savane , le père de ces missionnaires aura une statue. On pourra lire sur le piédestal :

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