‹ Considérations sur la France (volume 5)Chapitre 18 sur 33 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Gorameiit se fera la contre-réTolutioa , si elle arrÎTe f

En formant des hypothèses sur la contrefévolution, on commet trop souvent la faute de raisonner comme si cette contre-révolution devait être et ne pouvait être que le résultat d'une délibération populaire. Le peuple craint, diton; le peuple veut^ le peuple ne consentira jamais; il ne cornaient pas au peuple, etc. Quelle pitié ! le peuple n'est pour rien dans les révolutions, ou du moins il n'y entre que comme instrument passif. Quatre ou cinq personnes, peut-être , donneront un roi à la France. Des lettres de Paris annonceront aux provinces que la France a un roi, et les provinces crieront : Fi^e le roi! A Paris même, tous les habitants, pioins une vingtaine, peut-être, apprendront, fn s'éveillant, qu'ils ont un roi. Est'il possible, s'écrieront-ils, voilà qui est dune singularité rare! Qui sait par quelle porte il entrera? Il serait bon^ peut-être i de louer des /e/içlres

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dai^ance, car on s étouffera. Le peuple, si la monarchie se rétablit , n'en décrétera pas plus le rétablissement qu'il n'en décréta la destruclion ou l'établissement du gouvernement révolutionnaire.

Je supplie qu'on veuille bien appuyer sur ces réflexions, et je les recommande surtout à ceux qui croient la révolution impossible, parce qu'il y a trop de Français attachés à la république, et qu'un changement ferait souffrir trop de monde. Scilicet is superls labor estl On peut certainement disputer la majorité à la république; mais qu'elle l'ait ou qu'elle ne l'ait pas, c'est ce qui n'importe point du tout : l'enthousiasme et le fanatisme ne sont point des états durables. Ce degré d'éréthisme fatigue bientôt la nature humaine; en sorte qu'à supposer même qu'un peuple, et surtout le peuple français, puisse vouloir une chose longtemps, il est sûr au moins qu'il ne saurait la vouloir avec passion. Au contraire, Faccès de fièvre l'ayant lassé, l'abattement, l'apathie, l'indifférence, succèdent toujours aux grands efforis de l'enthousiasme. C'est le cas où se trouve la France, qui ne désire plus rien avec passion , excepté le repos. Quand on supposerait donc que la république a la majorité en France (ce qui est indubitablement faux), qu'importe? Lorsque le roi se présentera, sûrement on ne comptera pas

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les voix, et personne ne remuera ; d'abord par la raison que celui même qui préfère la république à la monarchie, préfère cependant le repos à la république; et encore parce que les volontés contraires à la royauté ne pourront se réunir.

En politique, comme en mécanique, les théories trompent, si Ton ne prend en considération les différentes qualités des matériaux qui forment les machines» Au premier coup d'œil, par exemple, cette proposition paraît vraie : Le consentement préalable des Français est nécessaire au rétablissement de la monar^ çhie. Cependant rien n'est plus faux. Sortons des théories, et représentons-nous des faits.

Un courrier arrivé à Bordeaux, à Nantes , à Lyon , etc. , apporte la nouvelle que le roi est reconnu à Paris f qu une faction quelconque (qu'on nomme ou qu'on ne nomme pas) s'est emparée de V autorité y et a déclaré qu elle ne la possède quau nom du roi : quon a dépéché un courrier au souverain ^ qui est attendu inçes' samment , et que de toutes parts on arbore la cocarde blanche, La renommée s'empare de ces nouvelles, et les charge de mille circonstances imposantes. Que fera-t-on? pour donner plus beau jeu à la république , je lui accorde la majorité, et même un corps de troupes républicaines. Ces troupes prendront, peut-èlre, dans

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le premier moment, une attitude muline; mais ce jour-là même elles voudront dîner , et commenceront à se détacher de la puissance qui ne paye plus. Chaque officier qui ne jouit d'aucune considération , et qui le sent très-bien , quoi qu'on en dise, voit tout aussi clairement, que le premier qui criera : Fwe Is roi^ sera un grand personnage : l'amour-propre lui dessine, d'un crayon séduisant, l'image d'un général des armées de Sa Majesté très-chrétienne ^ brillant des signes honorifiques, et regardant du haut c^p sa grandeur ces hommes qui le mandaient naguère à la barre de la municipalité. Ces idées sont si simples, si naturelles, qu'elles ne peuvent échapper à personne : chaque officier le sent; d'où il suit qu'ils sont tous suspects les uns pour les autres. La crainte et la défiance produisent la délibération et la froideur. Le soldat, qui n'est pas électrisé par son officier, est encore plus découragé : le lien de la discipline reçoit ce coup inexplicable, ce coup magique qui le relâche subitement. L'un tourne les yeux vers le payeur royal qui s'avance: Tau Ire profite de l'instant pour rejoindre sa famille : on ne sait ni commander ni obéir; il n'y a plus d'ensemble.

C'est bien autre chose parmi les citadins : on va, on vient, on se heurte, on s'interroge: cliacun redoute celui dont il aurait besoin; le

doute consume les heures, et les minutes sont décisives : partout l'audace rencontre la prudence; le vieillard manque de détermination , et le jeune homme de conseil : d'un côté sont des périls terribles, de l'autre une amnistie certaine et des grâces probables. Où sont d'ailleurs les moyens de résister? où sont les chefs ? à qui se fier? Il n'y a pas de danger dans le repos, et le moindre mouvement peut être une faute irrémissible : il faut donc attendre. On attend ; mais le lendemain on reçoit l'avis qu'une telle ville de guerre a ouvert ses portes; raison de plus pour ne rien précipiter. Bientôt on apprend que la nouvelle était fausse; mais deux autres villes, qui l'ont crue vraie, ont donné l'exemple, en croyant le recevoir, elles viennent de se soumettre, et déterminent la première, qui n'y songeait pas. Le gouverneur de cette place a présenté au roiles clefs de sa bonne

ville de C'est le premier officier qui a eu

l'honneur de le recevoir dans une citadelle de son royaume. Le roi l'a créé, sur la porte, maréchal de France; un brevet immortel a couvert son écusson de fleurs de lis sans nombre; son nom est à jamais le plus beau de la France. A chaque minute, le mouvement royaliste se renforce; bientôt il devient irrésistible. Vive le roi! s'écrient l'amour et la fidélité, au comble de la joie : Vive le roi! répond l'hypocrite ré-

publicain, au comble de la leireur. Qu*im« porte? il n'y a qu'un cri. — Et le roi est sacré.

Citoyens! voilà comment se font les contredévolutions. Dieu, s'étant réservé la formation des souverainetés, nous en avertit en ne confiant jamais à la multitude le choix de ses maîtres. Il ne l'emploie, dans ces grands mouvements qui décident le sort des empires, que comme un instrument passif. Jamais elle n'obtient ce qu'elle veut : toujours elle accepte, jamais elle ne choisit. On peut même remarquer une affectation de la Providence (qu'on me permette cette expression), c'est que les efforts du peuple, pour atteindre un objet, sont précisément le moyen qu'elle emploie pour l'en éloigner. Ainsi, le peuple romain se donna des maîtres en croyant combattre l'aristocratie à la suite de César. C'est l'image de toutes les insurrections populaires. Dans la révolution française, le peuple a constamment été enchaîné, outragé, ruiné, mutilé par toutes les factions; et les factions, à leur tour, jouet les unes des autres, ont constamment dérivé, malgré tous leurs efforts, pour se briser enfin sur l'écuei^ qui les attendait.

Que si l'on veut savoir le résultat probable de la révolution française, il suffit d'examiner en quoi toutes les factions se sont réunies : toutes ont voulu l'avilissement, la destruction même

du christianisme universel et de la monarchie; cToù il suit que tous leurs efforts n'aboutiront qu'à l'exaltation du christianisme et de la monarchie.

Tous les hommes qui ont écrit ou médité l'histoire, ont admiré celte force secrète qui se joue des conseils humains. 11 était des nôtres ce grand capitaine de l'antiquité , qui l'honorait comme une puissance intelligente et libre, et qui n'entreprenait rien sans se recommandera elle(i).

Mais c'est surtout dans l'établissement et le renversement des souverainetés que l'action de la Providence brille de la manière la plus frappante. Non-seulement les peuples en masse n'entrent dans ces grands mouvements que comme le bois et les cordages employés par un machiniste; mais leurs chefs même ne sont tels que pour les yeux étrangers : dans le fait, ilë sont dominés comme ils dominent le peuple. Ces hommes, qui, pris ensemble, semblent les tyrans de la multitude, sont eux-mêmes tyrannisés par deux ou trois hommes, qui le sont par un seul. Et si cet individu unique pouvait it voulait dire son secret, on verrait qu'il nf

(1) iV/7i;7 rerum humanarum sine Deorum numine geri putabat Timokon; ilaque suce domi sacellum Aûro/Aarias consùlutral , idque sanc" Ussimù colcbat. Corn. Nop. Vil. Timol. cap, IV.

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sait pas lui-même comment il a saisi le pouvoir : que son influence est un plus grand mystère pour lui que pour les autres, et que des circonstances, qu'il n'a pu ni prévoir ni amener, ont tout fait pour lui et sans lui.

Qui eût dit au fier Henri V qu'une servante de cabaret lui arracherait le sceptre de la France? Les explications niaises qu'on a données de ce grand événement ne le dépouillent point de son merveilleux; et quoiqu'il ait été déshonoré deux fois, d'abord par l'absence et ensuite par la prostitution du talent, il n'est pas moins demeuré le seul sujet de l'histoire de France véritablement digne de la muse épique.

Croit-on que le bras^ qui se servit jadis d'un si faible instrument, soit raccourci; et que le suprême ordonnateur des empires prenne l'avis des Français pour leur donner un roi? Non : il choisira encore, comme il l'a toujours fait, ce qu'il y a déplus faible pour confondre ce quil y a de plus fort. Il n'a pas besoin des légions étrangères , il n'a pas besoin de la coalition; et comme il a maintenu l'intégrité de la France, malgré les conseils et la force de tant de princes, qui sont datant ses yeux comme s'ils n'étaient pvs ^ quand le moment sera venu, il rétablira la monarchie française malgré ses ennemis; il chassera ces insectes bruyants puheris exigui Jactu: le roi viendra, verra et vaincra.

Alors on s'étonnera de la profonde nullité de ces hommes qui paraissaient si puissants. Aujourd'hui, il appartient aux sages de prévenir ce jugement, et d*êlre sûrs^ avant que l'expérience l'ait prouvé, que les dominateurs de la France ne possèdent qu'un pouvoir factice et passager, dont l'excès même prouve le néant ; quUls ri ont été ni -plantés y ni semés; que leur tronc rCa point jeté de racines dans la terre, et quun souf. fie les emportera comme ta paille (i).

C'est donc bien en vain que tant d'écrivains insistent sur les inconvénients du rétablissement de la monarchie; c'est en vain qu'ils effraient les Français sur les suites d'une contrerévolution; et lorsqu'ils concluent, de ces inconvénients, que les Français, qui les redoutent, ne souffriront jamais le rétablissement de la monarchie, ils concluent très-mal; car les Français ne délibéreront point, et c'est peutêtre de la main d^une femmelette qu'ils recevront un roi.

Nulle nation ne peut se donner un gouvernement : seulement, lorsque tel ou tel droit existe dans sa constitution (2), et que ce droit est méconnu ou comprimé, quelques hommes,

(l)Isaie, XL, 24.

(2) J'entends sa constitution tuMtnllcf car sa constitution écrile n'e»* que du papier*

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aidés de quelques circonstances, peuvent écarter les obstacles et faire reconnaître les droits du peuple : le pouvoir humain ne s'étend pas au delà.

Au reste, quoique la Providence ne s'embarrasse nullement de ce qu'il en doit coûter aux Français pour avoir un roi, il n'est pas moins très-important d'observer qu'il y a certainement erreur ou mauvaise foi de la part des écrivains qui font peur aux Français des maux qu'entraînerait le rétablissement de la monarchie.

SUR LA FRANCE. ^l\^

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