‹ Considérations sur la France (volume 5)Chapitre 2 sur 33 · AVIS DE L'ÉDITEUR SUR CETTE NOUVELLE ÉDITION · texte numérisé non relu

AVIS DE L'ÉDITEUR SUR CETTE NOUVELLE ÉDITION

Les Français ayant paru lire avec une certaine attention le livre des Considérations sur la Finance , on croit faire une chose qui ne leur sera pas désagréable , en publiant une nouvelle édition de cet Ouvrage , expressément avouée par Fauteur, et faite même sur un exemplaire apostille de sa main. Aucune des nombreuses éditions qui ont précédé n'ayant été faite sous ses yeux , il n'est pas étonnant qu'elles soient toutes plus ou moins incorrectes; mais il a droit surtout de se plaindre de celle de Paris , publiée en 1814, in-8**, où l'on s'est permis des retranchements et des additions également contraires aux lois de la délicatesse; personne assurément n'ayant le droit de toucher à l'ouvrage d'un auteur vivant , sans sa participation. L'édition que nous présentons au-

Viij AVIS DE LEBiTEUA.

jourd'hui au public est faite sur celle deBàle(l), qui commence à devenir rare , et contient d'ailleurs , comme nous venons de le dire, des corrections qui la mettent fort au-dessus de toutes les autres. Le temps , au reste , a prononcé sur ce livre et sur les principes qu'on y expose. Aujourd'hui il ne s'agit plus de disserter; il suffit de regarder autour de soi.

(l)SousLoDdres, 1797, iiKSo de 256 paget.

Monsieur le Comte,

J'ai i honneur de vous renvoyer voire ouvrage sur la France. Cette lecture a produit sur moi une sensation si vive, que je ne puis ni'empêcher de vous communiquer les idées qu'elle a fait naître.

Votre ouvrage , Monsieur le Comte , est un axiome de la classe de ceux qui ne se prouvent pas , parce qu'ils n'ont pas besoin de preuve ; mais qui se sentent , parce qu'ils sont des rayons de la science naturelle. Je m'explique ; quand on me dit : « Le carré de l'hypothénase est « égal à la somme des carrés consti^uits sur le^ deux « côtés du triangle rectangle , » j'en demande la démonstration , je la suis , et je me laisse convamcre. Mais quand on s'écrie : « Il est un Dieu I » ma raison le voit ou se perd dans une foule d'idées ; mais mon âme le sent invinciblement. Il en est de même des grandes vérités dont voire ouvrage est rempli. Ces vérités sont d'un ordre élevé. Ce livre n'est point, comme on me Fa défini avant que je Taie lu , un bon ouvrage de circon stance, mais ce sont les circonstances qui ont dicté le seul bon ouvrage que j'aie trouvé sur la révolution française.

Le Moniteur est le développement le plus volummcux de votre livre. C'est là oii sont consignés les efibrts des hommes en actions et en paroles, et la nullité de ces efforts. S'il y avait un titre philosophique à donner au Moniteur , je le nommerais volontiers : Recueil de la sagesse humaine , et preuve de son insuffisance, Voirc

livre , le Moniteur , riiisloire , sont le dcvoloppemenl de rc proverl)e devenu commun , mais qui renferme en lui la loi la plus féconde en applications et en conséquences: « L'homme propose^ et Dieu dispose. »

Oui , riiomme ne peut que proposer; c'est une immense vérité. La faculté de combiner a été laissée à riiomme avec la puissance du libre arbitre ; mais les événements ont été soustraits à son pouvoir, et leur marche n'obéit qu'à la main créatrice. C'est donc en vain que les hommes s'agitent et délibèrent , pour gouverner ou être gouvernés de telle ou telle manière. Les nations sont comme les particuliers ; elles peuvent s'agiter , mais non se constituer. Quand aucun principe divin ne préside à leurs efforts, les convulsions politiques sont le résultat de leur libre volonté; mais le pouvoir (le s'organiser n'est point une puissance humaine : l'ordre dérive de la source de tout ordre.

L'époque de la révolution française est une grande époque : c'est l'âge de l'homme et de la raison. La fin est aussi digne de remarque : c'est la main de Dieu et le siècle de la foi. Du fond de cette immense catastrophe , je vois sortir une leçon sublime aux peuples et aux rois. C'est un exemple donné pour ne pas être imité. Il rentre dans la classe des grandes plaies dont a été frappé le genre humain , et forme la suite de votre éloquent chapitre qui traite de Ja destruction violente de l'espèce humaine. Ce chapitre , à lui seul , est un ouvrage ; il est digne de la plume de Bossuet.

La partie prophétique de l'ouvrage m'a également frappé. Voilà ce que c'est que d'étudier d'une manière spéculative en Dieu; ce qui n'est pour la raison qu'une conséquence obscure , devient révélation. Tout se com-r prend , tout s'explique quand on remonte à la grande cause. Tout se devine , quand on se base sur elle.

Vous m'avez fait l'honneur de me dire que dans le moment où je vous écris, on s'occupe à réimprimer cet ouvrage à Paris. Certainement il sera très-utile tel qu'il est; mais si vous me permettez de vous dire moa opii

nion , je vous ferai une seule observaiion. Je pars de ce principe , voire ouvrage est un ouvrage classique qu'on ne liaurait trop étudier ; il est classique pour la foulo d'idées profondes et grandes qu'il contient. Il est de circonstance par un ou deux chapitres, nommément celui qui traite de la Déclaration du roi de France , en 1795. Ces chapitres ont été faits pour l'année 1797 où l'on croyait à la contre-révolution., Maintenant quelle foule d'idées nouvelles se présentent I quelles grandes conséquences Thistoire ne fournit-elh pas à vos principes? Cette révolution concentrée en une seule tête est tombée avec elle ; la main de Dieu qui a sanctifié jusqu'aux fautes des alliés ; cette stupeur répandue sur une nation jadis si active et si terrible ; ce Roi inconnu dans Paris jusqu'à la veille de notre entrée ; ce grand général vaincu dans son art même; cette génération nouvelle élevée dans les principes de la nouvelle dynastie; cette noblesse factice^ qui devait être son premier appui , et qui a été la première à l'abandonner ; l'Eglise fatiguée et haletante des coups qui lui ont été portés; son chef abaissé jusqu'à sanctifier l'usurpation, et élevé depuis à la puissance du martyre ; le génie le plus vigoureux , armé de la force la plus terrible , employé vainement à consolider l'édifice des hommes : voilà le tableau que je voudrais voir tracé par votre plume, et qui serait la démonstration évidente des principes que vous avez posés. Je voudrais le voir à la place de ces chapitres que je vous ai indiqués, et alors l'ouvrage présenterait au lecteur attentif les causes et les effets , les actions des hommes et la réaction divineî Mais il n'appartient qu'à vous. Monsieur le Comte , d'entreprendre cette péroraison frappante sur vos propres principes. Ce que j'ai pris la liberté d'esquisser ici , peut devenir sous votre main un recueil de vérités sublimes ; et si j'ai réussi par cette lettre à vous encourager à ce grand travail, je croirais par cela seul avoir mérité de ceux qui lisent pour s'instruire.

Mj

Quanl à moi , je nie borne à Caire des vœux pour que vous voulussiez bien , par un nouvel Essai, me procurer de nouveau la puissance de m'éclairer , persuadé qu'il ne sortira rien de votre plume qui ne soit plein de grandes et de fortes leçons.

Je vous prie d'agréer les assurances de la haute considération , et du profond respect avec lesquels j'ai l'honneur d'élre,

Monsieur le Comte , Dk votre Excellence ,

i.e irès-humble et trèsobéissant serviteur.

Général au service de S. M. V empereur de toutes les Rtissies.

Saini-P«?lersl»ourg , ce '24 décembre 181 i.

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