‹ Considérations sur la France (volume 5)Chapitre 33 sur 33 · NON PAU LA FORCE DES ARMES · texte numérisé non relu

NON PAU LA FORCE DES ARMES

dont ils n'eurent jamais besoin, mais par la douce persuasion, les chant* moraux^

ET LA PUISSANCE DES HYMN£St

en sorte qu'on les crut des Anges (1).

(1) Qsiris rég?tant en Egyptôy retira incontinent les Egyptiens de la vie indigente f soufreteuse et sauvage, en leur enseignant à semer et à planter; et* leur establissant des loix, en leur 7nonstrant à honorer et à révérer les Dieux : et depuis^ allant par tout le monde, il V apprivoisa aussi sans y employer aucunement la force des armes, mais attirant et ga^ gnant la plus part des peuples par douce persuasion et re?nontrances couchées en chanson et en toute

sorte de musique {^nuQot xxi jloyw /«ît'wS^ç 7ra<n3< xal /AoOfftXïîî )

dont les Grecs eurent opinion que c'était le même que Bacchus. (Plutarque, d'Isis et d'Osiris, Irad. d'Amyol, édit. de Vascosan, tom. III, pag. 287, in-8*. Edit. Henr. Steph. tom. I, pag. 634, in-8*.

On a trouvé naguère dans une ile du fleuve Penobscot , une peuplade sauvage qui chantait encore

XXXVI. Or, quand on songe que cet ordre législateur , qui régnait au Paraguay par l'ascendant unique des vertus et des talents, sans jamais s'écarter de la plus humble soumission envers l'autorité légitime même la plus égarée ; que cet ordre , dis-je , venait en même temps affronter dans nos prisons ,

un grand nombre de cantiques pieti^ et instructifs enindien sur la musique de V Eglise, avec une précision qvHon trouverait à peine dans les chœurs les mieux composés ; l'un des plus beaux airs de V église de Boston vient de ces Indiens {qui l'avaient appris de leurs maîtres il y a plus de quarante ans), sans que dèslors ces malheureux Indiens aient joui d'aucune espèce d'instruction, (Merc. de France , 6 juillet 1806, n'*259, p. 29et suiv.)

Le père Salvaterra (beau nom de missionnaire! ) justement nommé V Apôtre de la Californie , abordait les Sauvages les plus intraitables dont jamais on ait eu connaissance , sans autre arme qu'un luth dont il jouait supérieurement. Il se mettait à chanter : In voi credo, o Dio mio ! etc. Hommes et femmes l'entouraient et l'écoutaient en silence. Muratori dit, en parlant de cet homme admirable : Pare favola quella dOrfeo ; ma chi sa che non sia succeduto in simil casoP Les missionnaires seuls ont compris et démontré la vérité de cette fable. On voit même qu'ils avaient découvert l'espèce de musique digne de s'associer à ces grandes créations, a Envoyez-nous, écrivaient-ils à leurs amis d'Eu- « rope, envoyez-nous les airs des grands maîtres d'Italie, a per essere armonîosissimi, senza tanti imbrogli « di violini obbligati, etc. » (Muratori, Christianesimo felice, eic, Venesia, 1752, in-8% chap. XII, p. 284.)

dans nos hôpitaux, dans nos lazarets, tout ce que la misère , la maladie et le désespoir ont de plus hideux et de plus repoussant ; que ces mêmes hommes qui couraient, au premier appel, se coucher sur la paille à côté de Tindigence , n'avaient pas l'air étranger dans les cercles les plus polis ; qu'ils allaient sur les échafauds dire les dernières paroles aux victimes de la justice humaine , et que de ces théâtres d'horreur ils s'élançaient dans les chaires pour y tonner devant les rois (1) ; qu'ils tenaient le pinceau à la Chine, le télescope dans nos observatoires , la lyre d'Orphée au milieu des sauvages , et qu'ils avaient élevé tout le siècle de Louis XIV; lorsqu'on songe enfin qu'une détestable coalition de ministres pervers , de magistrats en délire et d'ignobles sectaires, a pu, de nos jours , détruire cette merveilleuse institution et s'en applaudir, on croit voir ce fou qui mettait glorieusement le pied sur une montre, en lui disant : Je ^empêcherai bien de faire du bruit, — Mais, qu'est-ce donc que je dis? un fou n'est pas coupable.

(1) Loquebar de testimcniis luis in conspectu regum : et non confundebar. Ps. cxviii, 46. C'est Tinscription mise sous le portrait de Bourdaloue, et que plusieurs de ses collègues ont méritée.

XXXVII. Tai dû insister principalement sur la formation des empires comme sur Tobjet le plus important; mais toutes les institutions humaines sont soumises à la même règle , et toutes sont nulles ou dangereuses si elles ne reposent pas sur la base de toute existence. Ce principe étant incontestable , que penser d'une génération qui a tout mis en Pair , et jusqu'aux bases mêmes de Fédifice social , en rendant l'éducation purement scientifique ? Il était impossible de se tromper d'une manière plus terrible ; car tout système d'éducation qui ne repose pas sur la religion, tombera en un clin d'œil , ou ne versera que des poisons dans l'Etat, la religion étant ^ comme l'a dit excellemment Bacon , taromate qui empêche la science de se corrompre,

XXXVIII. Souvent on a demandé : Pourquoi une école de théologie dans toutes les universités? La réponse est aisée : (Test afin que les unii^ersités subsistent , et que renseignement ne se corrompe pas. Primitivement elles ne furent que des écoles théologiques où les autres facultés vinrent se réunir comme des sujettes autour d'une reine. L'édifice de f instruction publique , posé sur cette base ,

GÊNBRATEUR. î)î

avait duré jusqu'à nos jours. Ceux qui Toiil renversé chez eux s'en repentiront longtemps inutilement. Pour brûler une ville , il ne faut qu'un enfant ou un insensé; pour la rebâtir, il faut des architectes, des matériaux, des ouvriers, des millions, et surtout du temps.

XXXIX. Ceux qui se sont contentés de corrompre les institutions antiques , en conservant les formes extérieures , ont peut-être fait autant de mal au genre humain. Déjà l'influence des universités modernes sur les mœurs et l'esprit national dans une partie considérable du continent de l'Europe , est parfaitement connue (1). Les universités

(1) Je ne me permettrai point de publier des notions qui me sont particulières, quelque précieuses qu'elles puissent être d'ailleurs ; mais je crois qu'il est loisible à chacun de réimprimer ce qui est imprimé j et de faire parler un Allemand sur l'Allemagne. Ainsi s'exprime, sur les universités de son pays, un homme que personne n'accusera d'être infatué d'idées antiques.

a Toutes nos universités d'Allemagne, même les meil- <c leures, ont besoin de grandes réformes sur le cha-

cc pitre des mœurs Les meilleures même sont un

« gouffre où se perdent sans ressource l'innocence, la « santé et le bonheur futur d'une foule de jeunes gens , « et d'où sortent des êtres ruinés de corps et d'âme, plus

« à charge qu'utiles à la société, etc Puissent ces

« pages être un préservatif pour les jeunes gens ! Puis-

d'Angleterre ont conservé , sous ce rapport, plus (le réputation que les autres ; peut-être parce que les Anglais savent mieux se taire ou se louer à propos ; peut-être aussi que Tesprit public, qui a une force extraordinaire dans ce pays , c: su y défendre mieux qu'ailleurs ces vénérables écoles , de Tanathème général. Cependant il faut qu'acnés succombent, et déjà le mauvais cœur de Gibbon iious a valu d'étranges confidences sur ce point (1). Enfin, pour ne pas sortir des généralités, si Ton n'en vient pas aux anciennes maximes , si l'éducation n'est pas rendue aux prêtres , et si la science n'est pas mise partout

« senl-ils lire sur la porte de nos universités l'inscription « suivante : Jeune honiine , c'est ici que beaucoup de « tes pareils perdirent le bonheur avec Vin7iocence\ »

(M. Campe, Recueil des voyages pour l'instruction de Ja jeunesse, in-I2 , tom. II, pag. 129. )

(1) Voyez ses Mémoires, où, après nous avoir fait de fort belles révélations sur les universités de son pays , il nous dit en particulier de celle d'Oxford i Elle peut bien me renoncer pour fils d'aussi bon cœur que je la renonce pour mère. Je ne doute pas que cette tendre mère, sensible, comme elle le devait, à une telle déclaration, ne lui ait décerné une épitaphe magnifique :

LUBENS MERITO.

Le chevalier William Jones , dans sa lettre à M. Anquetil, donne dans un excès contraire; mais cet excès lui fait honneur.

à la seconde place , les maux qui nous attendent sont incalculables : nous serons abrutis par la science , et c'est le dernier degré de Tabrutissement.

XL. Non-seulement la création n'appartient point à Thomme , mais il ne paraît pas que notre puissance, non assistée ^ s'étende jusqu'à changer en mieux les institutions établies. S'il y a quelque chose d'évident pour l'homme, c'est l'existence de deux forces opposées qui se combattent sans relâche dans l'univers. Il n'y a rien de bon que le mal ne souille et n'altère ; il n'y a rien de mal que le bien ne comprime et n'attaque , en poussant sans cesse tout ce qui existe vers un état plus parfait (1). Ces deux forces sont

(1) Un Grec aurait dit : llpos éTravépôwiriv. On pourrait dire, vers la restitution en entiei^ : expression que la philosophie peut fort bien emprunter à la jurisprudence, et qui jouira, sous cette nouvelle acception, d'une merveilleuse justesse. Quanta l'opposition et au balancement des deux forces, il suffit d'ouvrir les yeux. Le bien est contraire au mal, et la vie à la mort.... Co7isidérez toutes les œuvres du Très-Haut , vous les trouverez ainsi deux à deux et opposées Fune à Vautre. Eccles. xxxni. 15.

Pour le dire en passant : c'est de là que naît la règle du beau idéal. Rien dans la nature n'étant ce qu'il doit être, le véritable artiste , celui qui peut dire : Est Deus ix

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présentes partout. On les voit également dans la végétation des plantes, dans la génération des animaux , dans la formation des langues, dans celle des empires (deux choses inséparables), etc. Le pouvoir hmnain ne s'étend peut-être qu à ôter ou à combattre le mal pour en dégager le bien et lui rendre le pouvoir de germer suivant sa nature. Le célèbre Zanotti a dit : Il est difficile de changer les choses en mieux (1). Cette pensée cache un très grand sens sous Tapparence d'une extrême simplicité. Elle s'accorde parfaitement avec une autre pensée diOrigène^ qui vaut seule un beau livre* Rien , dit-il , ne peut changer en mieux parmi les hommes^ INDIVINEMENT (2). Tous les hommes ont le sentiment de cette vérité , mais sans être en état de s'en rendre compte. De là cette

NOBIS, a le pouvoir mystérieux de discerner les traits les moins altérés , et de les assembler pour en former des touts qui n'existent que dans son entendement.

(1) Difficile est mutare in melius. Zanotti cité dans le Transunto délia R. Accademia di Torino. 1788-89. in-S" , p. 6.

(2) KBtti : ou , si l'on veut exprimer cette pensée d'une manière plus laconique, et dégagée de toute licence grammaticale, sans Dieu, rien de mieux. Orig. adv« Cels. I. 26 éd. Ruaei. Paris, 1733. In-fol., tom. 1 p. %t*>^

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aversion machinale de tous les bons esprits pour les innovations. Le mot de réforme , en lui-même et avant tout examen, sera toujours suspect à la sagesse , et Texpérience de tous les siècles justifie cette sorte d'instinct. On sait trop quel a été le fruit des plus belles spéculations dans ce genre (1).

XLI, Pour appliquer ces maximes générales à un cas particulier , c*est par la seule considération de Textrême danger des innovations fondées sur de simples théories humaines , que , sans me croire en état d'avoir un avis décidé par voie de raisonnement , sur la grande question de la réforme parlementaire qui agite si fort les esprits en Angleterre, et depuis si longtemps , je me sens néanmoins entraîné à croire que cette idée est funeste, et que si les Anglais s'y livrent trop vivement , ils auront à s'en repentir. Mais ^ disent les partisans de la réforme ( car c'est le grand argument), les abussont frappants ^ incontestables: or y un abus formel , un vice peut-il être constitutionnel ? — Oui , sans doute , il peut Têtre; car toute constitution politique a des

(1) f^ihil motum ex antiquo probahile est. Tit« Uv. XXXIV, 53.

défauts essentiels qui tiennent à sa nature et qu'il est impossible d'en séparer; et ce qui doit faire trembler tous les réformateurs, c'est que ces défauts peuvent changer avec les circonstances , de manière qu'en montrant qu'ils sont nouveaux, on n'a point encore montré qu'ils ne sont pas nécessaires (1 ) . Quel homme sensé ne frémira donc pas en mettant la main à l'œuvre? L'harmonie sociale est sujette à la loi du tempérament , comme l'harmonie proprement dite , dans le clavier général. Accordez rigoureusement les quintes^ les octales jureront, et réciproquement. La dissonance étant donc inévitable , au lieu de la chasser, ce qui est impossible , il faut la tenipérer, en

(1) Il faut, dit-on, recourir aux lois fondamentales et primitives de Vétat qiCune coutume injuste a abolies ; et c'est un jeu pour tout perdre. Rien ne set^a juste à cette balance : cependant le peuple prête aisément Coreille à ces discours. (Pascal, pensées, prem. part. , art. 6. Paris, Renouard, 1803, p. 121, 122.)

On ne saurait mieux dire ; mais voyez ce que c'est que l'homme! l'auteur de celte observation et sa hideuse secte n'ont cessé déjouerez jeu infaillible pour tout perdre ; et en effet \QJeu a parfaitement réussi. Voltaire au reste, a parlé sur ce point comme Pascal : « C^est une « idée bien vaine , dit-il, un travail bien ingrat , de « vouloir tout rappeler aux usages antiques , etc. » (Essai sur les Mœurs et l'Esprit, etc., chap. 85.) Entendezle ensuite parler des papes, vous verrez comme il se rap-, pelle sa maxime.

la distribuant. Ainsi, de part et d'autre, Le défaut est un élément de la perfection possible . Dans cette proposition , il n'y a que la forme de paradoxale. Mais , dira-t-on peut-être encore , oà est la règle pour discerner le défaut accidentel , de celui qui tient à la nature des choses et qiùil est impossible ^éliminer ? — Les hommes à qui la nature n'a donné que des oreilles , font de ces sortes de questions , et ceux qui ont de Toreille haussent les épaules. XLII. Il faut encore bien prendre garde , lorsqu'il est question d'abus , de ne juger les institutions politiques que par leurs effets constants , et jamais par leurs causes quelconques qui ne signifient rien (1) , moins encore par certains inconvénients collatéraux (s'il est permis de s'exprimer ainsi) qui s'emparent aisément des vues faibles et les empêchent de voir l'ensemble. En effet , la cause , suivant l'hypothèse qui paraît prouvée, ne devant avoir aucun rapport logique avec l'effet, et les inconvénients d'une institution bonne en soi^ n'étant, comme je le disais tout à l'heure, ifaune dissonance inévitable dans le clavier

(1) Du moins, par rapport au mérite de l'institution 4 car,, sous d'autres points de sue, il peut être très impor^. tant de s'en occuper.

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général^ comraeut les institutions pourraientelles être jugées sur les causes et sur les inconvénients ? Voltaire , qui parla de tout pendant un siècle sans avoir jamais percé une surface (1 ) , a fait un plaisant raisonnement sur la vente des offices de magistrature qui avait lieu en France; et nul exemple , peut-être, ne serait plus propre à faire sentir la vérité de la théorie que j'expose. La preuve ^ dit-il, que cette vente est un abuSy c'est gu elle ne fut produite que par un autre abus (2). Voltaire ne se trompe point ici coimne tout homme est sujet à se tromper. Use trompe honteusement. Cest une éclipse centrale du sens commun. Tout ce qui naît dun abus est un abus ! Au contraire , c'est une des lois les plus générales et les plus évidentes de cette force à la fois cachée et frappante qui opère et se fait sentir de tous côtés , que le remède de Tahus naît de Tabus, et que le mal, arrivé à un certain point , s'égorge lui-même , et cela doit être ;

(1) Dante disait à Virgile, en lui faisant, il fant l'avouer, un peu trop d'honneur : Maestro di color che sanno. — Parini, quoiqu'il eût la tête absolument gâtée, a cependant eu le courage de dire à Voltaire, en parodiant Dante : Sei Maestro.,., dicoloro chc credon dimpere* (II. Mattino). Le mot est juste.

(2) Précis du siècle de Louis XV, chap. 42.

car le mal , qui n'est qu'une négation , a pour mesures de dimensions et de durée celles de l'être auquel il s'est attaché et qu'il dévore. 11 existe comme le chancre qui ne peut achever qu'en s'achevant. Mais alors une nouvelle réalité se précipite nécessairement à la place Je celle qui vient de disparaître; caria nature a horreur du vide^ et le bien.... Mais je m'éloigne trop de Voltaire.

XLIII. L'erreur de cet homme venait de ce que ce grand écrivain , partagé entre ^ingt sciences , comme il l'a dit lui-même quelque part , et constamment occupé d'ailleurs à instruire l'univers , n avait que bien rarement le temps de penser, ce Une cour voluptueuse et ce dissipatrice , réduite aux abois par ses dilacc pidations , imagine de vendre les offices de ce magistrature , et crée ainsi w (ce qu'elle n'aurait jamais fait librement et avec connaissance de cause), ce elle crée, dis-je,une magistrature ce riche , inamovible et indépendante ; de macc nière que la puissance infinie qui se joue ce dans Vuni)^ers (1) se sert de la corrupcc tion pour créer des tribunaux incorrupce tibles w ( autant que le permet la faiblesse

(1) Ludens in orbe terrarum. Prov. vni, 3.

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humaine). Il n'y a rien, en vérité, de si plausible pour l'œil du véritable philosophe ; rien de plus conforme aux grandes analogies et à cette loi incontestable qui veut que les institutions les plus importantes ne soient jamais le résultat d'une délibération, mais celui des circonstances. Voici le problème presque résolu quand il est posé , comme il arrive à tous les problèmes : Un pays tel que la France pouvait-il être jugé mieux que par des magistrats héréditaires ? Si l'on se décide pour l'affirmative , ce que je suppose , il faudra tout de suite proposer un second problème que voici : La magistrature devant être héréditaire , y a-t-il pour la constituer d'abord y et ensuite pour la recruter y un mode plus avantageux que celui qui Jette des millions au plus bas prix dans les coffres du souverain , et qui certifie en même temps la richesse y V indépendance et même la noblesse (quelconque) des juges supérieurs?

Si Ton ne considère la vénalité que comme moyen d'hérédité , tout esprit juste est frappé de ce point de vue, qui est le vrai. Ce n'est point ici le lieu d'approfondir la question ; mais c'en est assez pour prouver que Voltaire ne l'a pas seulement aperçue.

XLIV. Supposons maintenant à la tête des aflaires un homme tel que lui , réunissant par un heureux accord la légèreté, Tincapacité et la témérité : il ne manquera pas d'agir suivant ses folles théories de lois et d'abus. Il empruntera au denier quinze pour rembourser des titulaires , créanciers au denier cinquante ; il préparera les esprits par une foule d'écrits payés, qui insulteront la magistrature et lui ôteront la confiance publique. Bientôt la protection, mille fois plus sotte que le hasard , ouvrira la liste éternelle de ses bévues : Thomme distingué , ne voyant plus dans rhérédité un contre-poids à d'accablants travaux , s'écartera sans retour ; et les grands tribunaux seront hvrés à des aventuriers sans nom , sans fortune et sans considération ; au lieu de cette magistrature vénérable , en qui la vertu et la science étaient devenues héréditaires comme ses dignités , véritable sacerdoce que les nations étrangères ont pu envier à la France jusqu'au moment où le philosophisme, ayant exclu la sagesse de tous les lieux qu'elle hantait , termina de si beaux exploits par la chasser de chez elle.

XLV. Telle est l'image naturelle de la plupart des réformes; car non-seulement la

création n'appartient point a riiomme, mais la réformation même ne lui appartient que d'une manière secondaire et avec une foule de restrictions terribles. En partant de ces principes incontestables, chaque homme peut juger les institutions de son pays avec une certitude parfaite; il peut surtout apprécier tous ces créateurs , ces législateurs , ces restaurateurs des nations , si chers au dix-huitième siècle, et que la postérité regardera avec pitié , peut-être même avec horreur. On a bâti des châteaux de cartes en Europe et hors de l'Europe. Les détails seraient odieux; mais certainement on ne manque de respect à personne en priant simplement les hommes de regarder et de juger au moins par Tévénement , s'ils s'obstinent à refuser tout autre genre d'instruction. L'homme en rapport avec son Créateur est sublime, et son action est créatrice : au contraire , dès qu'il se sépare de Dieu et qu'il agit seul , il ne cesse pas d'être puissant, car c'est un privilège de sa nature; mais son action est négative et n'aboutit qu'à détruire.

XLVL II n'y a pas dans l'histoire de tous les siècles un seul fait qui contredise ces maximes. Aucune institution humaine ne peut

durer si elle n'est supportée par la main qui supporte tout; c'*est-à-dire si elle ne lui est spécialement consacrée dans son origine.

Plus elle sera pénétrée par le principe divin , et plus elle sera durable. Etrange aveuglement des hommes de notre siècle! ils se vantent de leurs lumières , et ils ignorent tout, puisqu'ils s'ignorent eux-mêmes. Ils ne savent ni ce qu'ils sont ni ce qu'ils peuvent. Un orgueil indomptable les porte sans cesse à renverser tout ce qu'ils n'ont pas fait; et pour opérer de nouvelles créations , ils se séparent du principe de toute existence. Jean- Jacques Rousseau, lui-même, a cependant fort bien dit : Homme petit et vain , m.ontrem,oi ta puissance^ je te m.ontrerai ta faiblesse. On pourrait dire encore avec autant de vérité et plus de profit : Homme petit et vain , confesse-moi ta faiblesse^ je te montrerai ta puissance. En effet , dès que l'homme a reconnu sa nullité , il a fait un grand pas ; car il est bien près de chercher un appui avec lequel il peut tout. C'est précisément le contraire de ce qu'a fait le siècle qui vient de finir. (Hélas ! il n'a fini que dans nos almanachs.) Examinez toutes ses entreprises , toutes ses institutions quelconques , vous le verrez cons-

laiiiment occupé à les séparer de la Divinité * L'homme s'est cru un être indépendant, et il a professé un véritable athéisme pratique, plus dangereux , peut-être , et plus coupable que celui de théorie.

XL VII. Distrait par ses vaines sciences de la seule science qui Tintéresse réellement, il a cru quil avait le pouvoir de créer, tandis qu'il n'a pas seulement celui de nommer. Il a cru, lui qui n'a pas seulement le pouvoir de produire un insecte ou un brin de mousse, qull était l'auteur immédiat de la souveraineté , la chose la plus importante , la plus sacrée , la plus fondamentale du monde moral et politique (1); et qu'une telle famille , par exemple , règne parce qu'un tel peuple Ta voulu; tandis qu'il est environné de preuves incontestables que toute famille souveraine règne parce quelle est choisie par un pouvoir supérieur. S'il ne voit pas ces preuves, c'est qu''il ferme les yeux ou qu'il regarde de trop près. Il a cru que

(1) le principe que tout pouvoir légitime part du peuple est noble et spécieux en lui-même, cependant ilestde'menti par tout le poids de l'histoire et de t expérience. Hume, Hist. d'Angl., Charles I%ch. LIX, ann. 3442. Edit. angl. de Bâle, 1789, in-S*», p. 120.

c'est lui qui avait inventé les langues , tandis qu'il ne tient encore qu'à lui de voir que toute langue humaine est apprise et jamais inç'entée , et que nulle hypothèse imaginable dans le cercle de la puissance humaine ne peut expliquer avec la moindre apparence de probabilité , ni la formation , ni la diversité des langues. Il a cru qu'il pouvait constituer les nations , c'est-à-dire , en d'autres termes , {ju'il poui^ait créer cette unité nationale en vertu de laquelle une nation Ji^est pas une autre. Enfin, il a cru que, puisqu'il avait le pouvoir de créer des institutions , il avait à plus forte raison celui de les emprunter aux nations , et de les transporter chez lui toutes faites , avec le nom qu'elles portaient chez ces peuples , pour en jouir comme eux avec les mêmes avantages. Les papiers français me fournissent sur ce point un exemple singulier.

XL VIII . Il y a quelques années que les Français s'avisèrent d'établir à Paris certaines courses qu'on appela sérieusement dans quelques écrits du ']Our, jeux oljmpiques. Le raisonnement de ceux qui inventèrent ou renouvelèrent ce beau nom , n'était pas compliqué. On courait , se dirent-ils , à pied et à cheval ,

sur les bords de TAlphée ; on court à pied et à cheç^al sur les bords de la Seine ; donc c'est la même chose. Rien de plus simple ; mais ^ saris leur demander pourquoi ils n'^avaient pas imaginé d'appeler ces jeUx paridens , àU lieu âe les iippeler olympique^ ^ il y aurait bien d'autres obsét^^ation^ à faire. Pour instituer les jeux olympiques , Oïl consulta le^ oracles : les dieux et les héros ^^en mêlèrent; oh ne les commençait jamais sans avoir fait des sacrifices et d'autres cérémonies religieuses; on les regardait comme les grands comices de la Grèce, et rien n'était plus auguste. Mais les Parisiens, avant d'établir leurs courses renouvelées des Grecs , allèrent-ils à Rome ad limina uépostolorum , pour consulter le pape ? Avant de lancer leurs casse-cous , pour amuser des boutiquiers , faisaient-ils chanter la grand'messe ? A quelle grande vue politique avaient-ils su associer ces coursés ? Comment s'appelaient les instituteurs ? "^^ Mais c'en est trop : le bon sens le plus ordinaire sent d'abord 1« néant et même le ridicule de cette imitation . XLIX. Cependant , dans un journal écrit pai*des hommes d'esprit qui n'avaient d'autre tort ou d'autre malheur que Celui de professer les doctrines modernes, on écrivait, il y a

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quelques années , au sujet de ces courses , le passage suivant dicté par Tenthousiasme le plus divertissant :

Je le prédis : les jeux olympiques des Français attireront un jour r Europe au Champde-Mars. QiCils ont rame froide et peu susceptible d'émotion ceux qui ne voient ici que des courses I Moi , fj^ vois un spectacle tel que Jamais tuniv^ers n'en a offert de pareil^ depuis ceux de VElide , oii la Grèce était en spectacle à la Grèce, Non , les cirques des Romains^ les tournois de notre ancienne chevalerie , n^en approchaient pas (1 ) .

Et moi , je crois , et même je sais que nulle institution humaine n'est duraLle si elle n'a une base religieuse; ef , de plus (je prie qu'on fasse bien attention à ceci ) , si elle ne porte un nom pris dans une langue nationale , et né de lui-même y sans aucune délibération antérieure et connue,

(1) Décade philosophique, octobre 1797, n° 1 , pag. 3l, 1809). Ce passage, rapproché de sa date, a le double mérite d'être éminemment plaisant et de faire penser. On y voit de quelles idées se berçaient alors ces enfants, et ce qu'ils savaient sur ce que l'homme doit savoir avant tout. Dès-lors un nouvel ordre de choses a suffisamment réfuté ces belles imaginations; et si toute r Europe est aujourd'hui attirée à Paris, ce n'est pas certainement pour y voir les Jeux objynpiques (1814).

L. La théorie des noms est encore un objet de grande importance. Les noms ne sont nullement arbitraires , comme l'ont affirmé tant d^ommes qui avaient perdu leurs noms. Dieu s'appelle : Je suis; et toute créature s'appelle : Je suis cela. Le nom d'un être spirituel étant nécessairement relatif à son action , qui est sa qualité distinctive ; de là vient que , parmi les anciens , le plus grand honneur pour une divinité était la poljonymie^ c'est-à-dire la pluralité des noms ^ qui annonçait celle des fonctions ou l'étendue de la puissance. L'antique mythologie nous montre Diane, encore enfant, demandant cet honneur à Jupiter; et , dans les vers attribués à Orphée, elle est complimentée sous le nom de démon poly on jme (génie à plusieurs noms) (1). Ce qui veut dire , au fond, que Dieu seul a droit de donner un nom. En effet , il a tout nommé , puisqu'il a tout créé. Il a donné des noms aux étoiles (2) , il en a

(1) Voyez la note sur le septième vers de l'hymne à Diane de Callimaque (édition de Spanheim); et Lanzi, Saggio di letteratura etrusca, etc., in-8*, tom. II, page 241 , note. Les hymnes d'Homère ne sont au fondque des collections d'épithètes ; ce qui tient au môma principe de la polyonymie»

(9)Isaïe. XL. 26.

donné aux esprits , et de ces derniers noms , TEcriture n'en prononce que trois , mais tous les trois relatifs à la destination de ces ministres. Il en est de même des hommes que Dieu a voulu nommer lui-même , et que TEcriture nous a fait connaître en assez grand nombre : toujours les noms sont relatifs aux fonctions (1). N'a-t-il pas dit que dans son royaume à venir il donnerait aux vainqueurs UN NOM NOUVEAU (2) , proportionné à leurs exploits? Et les hommes, faits à V image de Dieu , ont-ils trouvé une manière plus sonnleelle de récompenser les vainqueurs que celle de leur donner un nouveau nom , le plus honorable de tous , au jugement des hommes , celui des nations vaincues (3) ? Toutes les fois que Thomme est censé changer de vie et

(1) Qu'on se rappelle le plus grand nom donné divinement et directement à un homme. La raison du nom fut donnée dans ce cas avec le nom, et le nom exprime précisément la destination, 0U| ce qui revient au même, le pouvoir.

(2) Apoc. III. 12.

(3) Cette observation a été faite par l'auteur anonyme^ mais très connu , du livre allemand intitulé : Die Siegsgeschichte der christlichen Religion , in eintr gemeinniitzigen Erklarung der Offenbarung Johannis, in-8* Nuremberg, 1799, pag. 89. II n'y 9 rien J^ dire contre cette page.

recevoir un nouveau caractère, assez commua nément il reçoit un nouveau nom. Cela se voit dans le baptême , dans la confirmation , dans Tenrôlement des soldats , dans Tentrée en religion , dans rafTranchissement des esclaves , etc. ; en un mot, le nom de tout être exprime ce qu'il est , et dans ce genre il n y a rien d'arbitraire. L'expression vulgaire , // a un nom. , il lia point de nom , est très-juste et très-expressive; aucun homme ne pouvant être rangé parmi ceux qu'o/z appelle aux assemblées et qui ont un nom (1 ) , si sa famille n'est marquée du signe qui la distingue des autres.

LI. Il en est des nations comme des individus : il y en a qui n'ont point de nom, Hérodote observe que l'es Thraces seraient le peuple le plus puissant de l'univers s'ils étaient unis : mais^ ajoute-t-il, cette union est impossible , car ds ont tous un nom différent (2), C'est une très bonne observation. Il y a aussi des peuples modernes qui n'ont point de nom^ et il y en a d'antres qui en ont plusieurs; jnais la polyonjmie est aussi malheureuse

(l)Num. XVI. 2.

(2) Hérod. Therpsyc. V. 3-

GÉNÉRATEUR. 7f

pour les nations qn'on a pp la croire hPUOrable pour les génies,

m. Le^ noms n'ayant <lo»p rien d'arbitraire , et leur origine tenait, eonime toute* les c]î0^e§ , pli}^ ou moins wnp^édiat^m^nt g Dieu , il ne faut pas croire que Vl^mxm ftit droit de nommer, sans re;$trictipn , m^vm celles 4ont y. a quelque droit de se regarder comme Taoteur^ et de leur imposer dQ« noms ^suivant Tidée qu'il s'en forme. Dieu s'est réservé à cet égard une e^spece de ji*ridiction immédiate qu'il est JmpossibJj? de méconnaître (1). Omon ch^r Hermogène \ éfiSi um grande cho^e qu€ t' imposition des noms ^ et qui ne peut appartenir ni à thomme mauvais ^ ni même a ï homme vulgaire,.,,,,, C^ droit n^ appartient qiCà un créateur de fioniS ( onomaturge ) , Q'^st-^k-dire , a ce qui semble^ au ^eul législateur; mais de tous les créateurs humains le plus rare^ c'est un législateur (2).

LUI. Cependant l'homme n'aime rien tant que de nommer. C'est ce qu'il liait, p^r

(1) Ori^, a4P' €el9. \. 18 , 34- , p- 34f ^ et in ^xhort, ad martyr. , n. 46, et in not. Edif.Ruœi^ i»-X9^; ^ )• pages 305, 341.

(2) Plato, in crai. opp lojto. IIÏ,p. Hi*

exemple , lorsqu'il applique aux choses des épilhètes significatives ; talent qui distingue le grand écrivain et surtout le grand poète. L'heureuse imposition d'une épithète illustre un substantif, qui devient célèbre sous ce nouveau signe (1). Les exemples se trouvent dans toutes les langues ; mais , pour nous en tenir à celle de ce peuple qui a lui-même un si grand nom , puisqu'il l'a donné à hi franchise , ou que la franchise Ta reçu de lui , quel homme lettré ignore Vai^are Achéron , les coursiers attentifs j le lit effronté ^ les timides supplications^ le frémissement argenté^ le destructeur rapide , les pâles adulateurs , etc. (^) ? Jamais Thomme n'oubliera ses droits primitifs : on peut dire même , dans un certain sens , qu'il les exercera toujours , mais combien sa dégradation les a restreints ! Voici une loi vraie comme Dieu qui l'a faite :

(1) a De manière, » comme l'a observé Denys d'Halycarnasse, «que si l'épithète est distinctive et naturelle y «(oLcete wcl ■npo9(fv-iii ) y elle pèse dans le discours autant « qu'un nom. » {De la poésie d'Homère , ch. 6.) On peut môme dire, dans un certain sens, qu'elle vaut mieux , puisqu'elle a le mérite de la création, sans avoir le tort du néologisme.

(2) Je ne me rappelle aucune épithète illustre de Voltaire; c'est peut-être de ma part pur défaut de mémoire.

// est défendu à thomme de donner de grands noms aiix choses dont il est tauteur et qiùil croit grandes ; mais s'' il a opéré légitimement , le nom, vulgaire de la chose sera ennobli par elle et dei^iendra grand.

LIV. Qu'il s'agisse de créations matérielles ou politiques , la règle est la même. Il n'y a rien, par exemple, de plus connu dans l'histoire grecque que le mot de céramique : Athènes n'en connut pas de plus auguste. Longtemps après qu'elle eut perdu ses grands hommes et son existence politique , Atticus, étant à Athènes, écrivait avec prétention à son illustre ami : Me trouvant Vautre jour dans le Céramique^ etc., et Cicéron l'en badinait dans sa réponse (1). Que signifie cependant en lui-même ce mot si célèbre. Tuileries (2) ? Il n'y a rien de plus vulgaire : mais la cendre des héros mêlée à cette terre l'avait consacrée , et la terre avait consacré le nom. Il est assez singulier qu'à une si grande distance de temps et de lieux, ce même mot de Tuileries, fameux jadis comme

(1) Voilà pour répondre à votre phrase : Me trouvant l'autre jour dans le Céramique, etc. Cic. ad Att. 1. 10.

(2) Avec une certaine latitude qui renferme encore Vidée àe poterie.

5f4 PRINCIPE

i)om d'un lieu de sépulture , ait été de nouveau ' illustré sous celui d'un palais. La puissance qui venait habiter les Tuileries^ ne s'avisa pas de leur donner quelque nom imposant qui eût une certaine proportion avec elle. Si elle eût commis cette faute , il n'y avait pas de raison pour que , le lendemain , ce lieusne fût habité par des filous et par des fille,

LV, Une autre raison, qui a son prix, quoiqu'elle soit tirée da moins haut, doit nous engager encore à nous défier de tout nom pompeux imposé à prlorL C'est que la conscience de Thomme l'avertissant presque toujours du vice de Touvrage qu'il vLent de produire , l'orgueil révolté , qui ne paot se tromper luiwnéme , cherche au nioins à tromper les autres , en inventant un nom honorable qui suppose précisément le mérite contraire; de manière qae ce nom, au lieu de témoigner réellement l'excellence de l'ouvrage , est une véritable confession du vice qui le distingue. Le dix-huitième siècle, si riche en tout ce qu'on peut imaginer de faux et de ridicule , a fourni sur ce point une foule d'exemples curieux dans les titres des livres , les épigraphes , les inscripiions et au^

très choses de ce genre. Ainsi, par exemple , si vous lisez à la tète de Tun des principaux ouvrages de ce siècle :

Tantum séries juncturaque pollet , Tantum de medio sumptis aecedit honoris.

Effacez la présomptueuse épigraphe , et substituez hardiment, avant même d'avoir ouvert le livre , et sans la moindre crainte d'être injuste :

Rudis indigestaque moles , Non benè junctarum discordia se mina rerum.

En effet , le chaos est Timage de ce livre , et répigraphe exprime éminemment ce qui manque éminemment à Touvrage. Si vous lisez à la tête d'un autre livre : Histoire philosophique et politique .f vous savez, avant d'avoir lu l'histoire annoncée sous ce titre , qu'elle n'est ni philosophique ni politique; et vous saurez de plus, après l'avoir lue, que c'est Tœuvre d'un frénétique. Un homme ose-t-il écrire au dessous de son propre portrait : Vitam împendere vero ? gagez , sans information , que c'est le portrait d'un menteur; et lui-même vous l'avouera, un jour qu'il lui prendra fantaisie de dire la vérité. Peut-on lire sous un autre portrait : Postge-

nitls hic carus erlt , nunc carus amicis , sans se rappeler sur-le-champ ce vers si heureusement emprunté à Toriginal même pour le peindre d^une manière un peu différente ; J'eus des adorateurs et n'eus pas un ami ? Et en effet , jamais peut-être il n''exista d'homme, dans la classe des gens de lettres , moins fait pour sentir l'amitié , et moins digne de l'inspirer, etc. , etc. Des ouvrages et des entreprises d'un autre genre prêtent à la même observation. Ainsi, par exemple , û la musique , chez une nation célèbre , devient toutà-coup une affaire d'Etat ; si Tesprit du siècle , aveugle sur tous les points , accorde à cet art une fausse importance et une fausse protection , bien différente de celle dont il aurait besoin ; si Ton élève enfin un temple à la musique , sous le nom sonore et antique d'OoÉON, c'est une preuve infaillible que l'art est en décadence, et personne ne doit être surpris d'entendre dans ce pays un critique célèbre avouer , bientôt après , en style assez vigoureux, que rien n'empêche d'écrire dans le fronton du temple : Chambre a louer (1).

(1) « Il s'en faut bien que les mêmes morceaux exécu- « tés à VOdéon produisent en moi la même sensation « que j'éprouvais à l'ancien Théâtre de musique , où je

LVI. Mais, comme je Tai dit, tout ceci n'est qu'aune observation du second ordre; revenons au principe général : Que ïhomme n'a pas , ou n'a plus le droit de nommer les choses ( du moins dans le sens que j'ai expliqué). Que Ton y fasse bien attention, les noms les plus respectables ont dans toutes les langues une origine vulgaire. Jamais le nom n'est proportionné à la chose ; toujours la chose illustre le nom. Il faut que le nom germe , pour ainsi dire , sans quoi il est faux. Que signifie le mot trône ^ dans Torigine? siège , ou même escahelle. Que signifie sceptre? un bâton pour s'appuyer (1). Mais le bâton

« les entendais avec ravissement. Nos artistes ont perdu « la tradition de ce chef-d'œuvre (le «S/aôa/ de Pergo- « lèse) ; il est écrit pour eux en langue étrangère ; ils en « disent les notes sans en connaître l'esprit j leur exé- « cution est à la glace, dénuée d'ûme, de sentiment et « d'expression. L'orchestre lui-même joue machinale- « ment et avec une faiblesse qui tue l'effet. L'ancienne u musique {laquelle?) est la rivale de la plus haute « poésie ; la nôtre n'est que la rivale du ramage des oi- « seaux. Que nos virtuoses modernes cessent donc... de

tt déshonorer des compositions sublimes qu'ils ne se

« jouent plus (surtout) à Pergolèse ; il est trop fort pour « eux. » {Journal de r Empire, 28 mars 1812.)

(1) Au second livre de Hliade , Ulysse veut empêcher les Grecs de renoncer lâchement à leur entreprise. S'il rencontre , au milieu du tumulte excité par les mécon-

des Rois fat bientôt distingué de tons les outres , et ce nom , sous sa nouvelle signification, subsiste depuis trois mille ans. Qu'y a-t-il de plus noble dans la littérature et de plus humble dans son origine que le mot tragédie ? Et le nom presque fétide de drapeau , soulevé et ennobli par la lance des guerriers , quelle fortune n'a-t-il pas faite dans notre langue? Une foule d'autres noms viennent plus ou moins à Tappui du même principe , tels que ceux-ci , par exemple : sénat , dictateur j consul , empereur , église , cardinal , maréchal , etc. Terminons par ceux de connétable et de chancelier donnés à deux émi-

tents , titt rôi ou un noble, il lui adresse de douces paroles pour le persuader; mais s'il trouve sous sa main lïn homme du peuple ( Hp-oo âv5p« ) ( gallicisme remarquable ), il le rosse â grands toupÊ de êoeptre^ liiad., Il, 198,199.)

On fit jadis un crime à Socrate de s'être emparé des ^«rs qu'Ulysse prononce dans cette occasion , et de les avoir cités pour prouver au peuple qu'il ne sait rien et qu'il n'est rien. {Xenoph. Memor. Socr, I. 11. 20. )

Pindare peut encore être cité pour rhistoire du sceptre, à l'endroit où il nous raconte l'anecdote de cet ancien roi de Rhodes qui assomma son beau-frère sur la place , en le frappant, dans un instant de vivacité et sans mauvaise intention , avec un sceptre qui se trouva malheureusement fait dun bois trop dur. ( Olymp, Vil. ▼. 49-55. ) Belle leçon pour alléger les sceptres I

nentes dignités des temps modernes : le premier ne signifie dans Torigine que le chef de récurie (1), et le second, r homme qui se tient derrière une grille (pour n'être pas ac* cable par la fotlle des suppliants).

LVII. ïl y a donc deux règles infaillibles pour juger toutes les créations humaines, de quelque genre qu'elles soient, la hase et le nom; et ces deux règles, bien entendues , dispensent de toute application odieuse. Si la base est purement humaitie , Tédifice ne peut tenir; et plus il y aura d'hommes qui s'en seront mêlés , plus \h y auront mis de délibération , de science et à' écriture surtout , enfin, de moyens humains de tous les genres , et plus rinstitution sera fragile. C'est principalement par cette règle qu'il faut juger tout ce qui a été entrepris par des souverains ou par des assemblées d'hommes , pour la civilisation , l'institutioû ou k regénération dès peuples .

LVIIÎ. ]?àk- la rahott Contraire , plus l'institution est divine dans ses bases, et plus elle est durable. Il est bon même d'observer , pour

(1) Cminétnble n'<»t qu'une contraction gauloise de COMES STABULi, Ic compagnon ou le ministre du prince an éépvirlement des e'euriei.

plus (le clarté , que le principe religieux est , par essence , créateur et conservateur , de deux manières. En premier lieu, comme il agit plus fortement que tout autre sur Tesprit humain , il en obtient des efforts prodigieux. Ainsi , par exemple , Thomme persuadé par ses dogmes religieux que c'est un grand avantage pour lui , qu''après sa mort son corps soit conservé dans toute l'intégrité possible, sans qu'aucune main indiscrète ou profanatrice puisse en approcher ; cet homme , dis-je , après avoir épuisé Tart des embaumements , finira par construire les pyramides d'Egypte. En second lieu, le principe religieux déjà si fort par ce qu'il opère , Test encore infiniment par ce qu'il empêche , à raison du respect dont il entoure tout ce qu'il prend sous sa protection. Si un simple caillou est consacré, il y a tout de suite une raison pour qu'il échappe aux mains qui pourraient l'égarer ou le dénaturer. La terre est couverte des preuves de cette vérité. Les vases étrusques , par exemple, conservés par la religion des tombeaux , sont parvenus jusqiCà nous^ malgré leur fragilité^ en plus grand nombre que les monuments de marbre et de bronze des mêmes époques (1).

(1) Mercure de France, 17 juin 1809, nMl3, pag, 679.

Voulez- VOUS donc consen^er tout ^ dédiez tout. LIX. La seconde règle , qui est celle des noms , n'est , je crois, ni moins claire ni moins décisive que la précédente. Si le nom est imposé par une assemblée ; s'il est établi par une délibération antécédente , en sorte qu'il précède la chose; si le nom est pompeux (1), s^il aune proportion grammaticale avec l'objet qu'il doit représenter; enfin , s'il est tiré d'une langue étrangère, et surtout d'une langue antique, tous les caractères de nullité se trouvent réunis , et l'on peut être sûr que le nom et la chose disparaîtront en très peu de temps. Les suppositions contraires annoncent la légitimité , et par conséquent la durée de l'institution. Il faut bien se garder de passer légèrement sur cet objet. Jamais un véritable philosophe ne doit perdre de vue la langue , véritable baromètre dont les variations annoncent infailliblement le bon et le mauvais temps. Pour m'en tenir au sujet que je traite dans

(1) Ainsi, par exemple, si un homme autre qu'un souverain se nomme lui-môme législateur, c'est une preuve certaine qu'il ne l'est pas; et si une assemblée ose se nommer législatrice , non-seulement c'est une preuve qu'elle ne l'est pas, mai» c'est une preuve qu'elle a perdu l'esprit, et que dans peu elle sera livrée aux risées de l'univers.

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ce moment, il est certain que riatmduction démesurée des mots étrangers , appliqués surtoat aux instilutioos nationales de tout genre, est un des signes les plus infaillibles de la dégradation d'un peuple.

LX. Si la formation de tous ks empires, les progrès de la civilisation et le concert unanime de toutes les histoires et de toutes les traditions ne suffisaient point encore pour nous convaincre, la mort des empires achèverait la démonstration commencée par leur naissance. Comme c'est le principe religieux qui a tout créé, c'est Tabsence de ce même principe qui a tout détruit. La secte d'Epicure, qu'on pourrait appeler ï! incrédulité antique , dégrada d'abord, et détruisit bientôt tous les gouvernements qui eurent le malheur de lui donner entrée. Partout Lucrèce annonça César.

Mais toutes les expériences passées disparaissent devant l'exemple épouvantable donné par le dernier siècle. Encore enivrés de ses vapeurs , il s'^en faut de beaucoup que les hommes, du moins en général, soient assez de sang-froid pour contempler cet exemple dans son vrai jour , et surtout pour en tirer les conséquences nécessaires ; il est donc bien

GÉNKRATEtJn. 83

essentiel de diriger tous les regards sur cette scène terrible.

LXÏ. Toujours il y a eu des religions sur la terre , et toujours il y a eu des impies qui les ont combattues : toujours aussi l'impiété fut un crime; car, comme il ne peut y avoir de religion fausse sans aucun mélange de vrai , il ne peut y avoir d'impiété qui ne combatte quelque vérité divine plus ou moins défigurée ; jnais il ne peut y avoir de {véritable impiété qu'au sein de la véritable religion ; et , par une conséquence nécessaire , jamais Timpiété n'a pu produire dans les temps passés les maux qu'elle a produits de nos jours; car elle est toujours coupable en raison des lumières qui Tenvironnent. C'est sur cette règle qu'il faut juger le XVIIIe siècle ; car c'est sous ce point de vue qu'il ne ressemble à aucun autre. On entend dire assez communément que tous les siècles se ressemblent , et que tous les hommes ont toujours été les mêmes ; mais il faut bien se garder de croire à ces maximes générales que la paresse ou la légèreté inventent pour se dispenser de réfléchir. Tous les siècles , au contraire , et toutes les nations , manifestent un caractère particulier et distinctif qu il faut considérer soigneusement. Sans

tloule il y a toujours eu des vices dans le monde , mais ces vices peuvent différer en quantité , en nature , en qualité dominante et en intensité (1). Or, quoiqu'il y ait toujours eu des impies^ jamais il n'y avait eu, avant le XVIIIe siècle , et au sein du christianisme , une insurrection contre Dieu ; jamais surtout on avait vu une conjuration sacrilège de tous les talents contre leur auteur ; or, c'est ce que nous avons vu de nos jours. Le vaudeville a blasphémé comme la tragédie; et le roman, comme l'histoire et la physique. Les hommes de ce siècle ont prostitué le génie à l'irréligion, et, suivant l'expression admirable de saint Louis mourant, ILS ONT GUERROYÉ DiEU ET SES DONS (2).

L'impiété antique ne se fâche jamais ; quelquefois elle raisonne ; ordinairement elle plaisante, mais toujours sans aigreur. Lucrèce même ne va guère jusqu'à l'insulte ; et

(1) Il faut encore avoir égard au mélange des vertus dont la proportion varie infiniment. Lorsqu'on a montré les mêmes genres d'excès en temps et lieux différents , on se croit en droit de conclure magistralement que les hommes ont toujours été les mêmes. Il n'y a pas de sophisme plus grossier ni plus commun.

(9) Joinville, dans la collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France. In-8% tom. IJ, d- 160.

quoique son tempérament sombre et mélancolique le portât à voir les choses en noir, et même lorsqu'il accuse la religion d'avoir produit de grands maux, il est de sang-froid. Les religions antiques ne valaient pas la peine que Tincrédulité contemporaine se fâ* chat contre elles.

LXII. Lorsque la bonne nouvelle fut publiée dans Tunivers, Tattaque devint plus violente : cependant ses ennemis gardèrent toujours une certaine mesure. Ils ne se montrent dans rhistoire que de loin en loin et constamment isolés. Jamais on ne voit de réunion ou de ligue formelle : jamais ils ne se livrent à la fureur dont nous avons été les témoins. Bayle même, le père de l'incrédulité moderne , ne ressemble point à ses successeurs. Dans ses écarts les plus condamnables , on ne lui trouve point une grande envie de persuader , encore moins le ton d'irritation ou de l'esprit de parti : il nie moins qu'il ne doute ; il dit le pour et le contre : souvent même il est plus disert pour la bonne cause que pour la mauvaise (1).

(1) Voyez, par exemple, avec quelle puissance de lofjique il a combattu le matérialisme dans i'arlicle Leucippis de son dictionnaire.

LXIII. Ce ne fut donc que dans la première moitié du XVIII** siècle que Timpiété devint réellement une puissance. On la voit d'abord s'étendre de toutes parts avec une activité inconcevable. Du palais à la cabane , elle se glisse partout, elle infeste tout; elle a des chemins invisibles , une action cachée, mais infaillible , telle que Tobservateur le plus attentif, témoin de T effet , ne sait pas toujours découvrir les moyens. Par un prestige inconcevable , elle se fait aimer de ceux mêmes dont elle est la plus mortelle ennemie; et Tautorité qu'elle est sur le point d'immoler , Tembrasse stupidement avant de recevoir le coup. Bientôt un simple système devient une association formelle qui, par une gradation rapide , se change en complot , et enfin en une grande conjuration qui couvre l'Europe.

LXIV. Alors se montre pour la première fois ce caractère de l'impiété qui n'appartient qu'au XVIIIe siècle. Ce n'est plas le ton froid de l'indifférence , ou tout au plus Tironie maligne du scepticisme, c'est une haine mortelle ; c'est le ton de la colère et souvent de la rage. Les écrivains de cette époque, dq moins les plus marquants, ne traitent plus

le christianisme comme une errenT humaine «ans conséquence , ils le poursuivent comme un ennemi capital , ils le combattent à outrance; c'est une guerre a mort : et ce qui paraîtrait incroyable , si nous n'en ayions pas les tristes preuves sous les yeux, c'est que plusieurs de ces hommes qui s'appelaient /?^/losophes , s'élevèrent de la haine du christianisme jusqu'à la haine personnelle contre son divin Auteur. Ils le haïrent réellement comme on peut haïr un ennemi vivant. Deux hommes surtout qui seront à jamais couverts des anathèmes de la postérité , se sont distingués par ce genre de scélératesse qui paraissait bien au-dessus des forces de la nature humaine la plus dépravée.

LXV* Cependant l'Europe entière ayant été civilisée par le christianisme, et les ministres de cette religion ayant obtenu dans tous les pays une grande existence politique , les institutions civiles et religieuses s'étaient mêlées et comme amalgamées d'une manière surprenante; en sorte qu'on pouvait dire de tous les états de l'Europe , avec plus ou moins de vérité , ce que Gibbon a dit de la France , que ce rojaume aidait été fait par des é^êques. Il était donc inévitable que

la philosophie du siècle ne tardât pas de haïr les institutions sociales dont il ne lui était pas possible de séparer le principe religieux. C'est ce qui arriva : tous les gouvernements , tous les établissements de TEurope lui déplurent , parce qu'ils étaient chrétiens; et à mesure qu'ils étaient chrétiens, un malaise d'opinion, un mécontentement universel s'empara de toutes les têtes. En France surtout, la rage philosophique ne connut plus de bornes ; et bientôt une seule voix formidable se formant de tant de voix réunies , on Fentendit crier au milieu de la coupable Europe :

LXVI. ce Laisse-nous (1) ! Faudra-t-il donc c< éternellement trembler devant des prêtres , ce et recevoir d'eux l'instruction qu'il leur ce plaira de nous donner? La vérité, dans ce toute l'Europe , est cachée par les fumées ce de l'encensoir; il est temps qu'elle sorte de a ce nuage fatal. Nous ne parlerons plus de ce toi à nos enfants; c'est à eux, lorsqu'ils sece ront hommes , à savoir si tu es , et ce que ce tu es , et ce que tu demandes d'eux. Tout ce ce qui existe nous déplaît, parce que ton ce nom est écrit sur tout ce qui existe. Nous

(1) Dixerunt Deo : Recède a nobisI Scientiam viarum tuarum nolumus. Job, XXI^ 14.

GÉNÉRATEUR. 8Sl

tt voulons tout détruire et tout refaire san^ ce toi. Sors de nos conseils ; sors de nos acadéfc mies ; sors de nos maisons : nous saurons ce bien agir seuls , la raison nous suffit, ce Laisse-nous, w

Comment Dieu a-t-il puni cet exécrable délire? U Ta puni comme il créa la lumière, par une seule parole. Il a dit : Faites! — Et le monde politique a croulé.

Voilà donc comment les deux genres de démonstrations se réunissent pour frapper les yeux les moins clairvoyants. D'un côté , le principe religieux préside à toutes les créations politiques ; et , de l'autre , tout disparaît dès qu'il se retire.

LXVII. C'est pour avoir fermé les yeux à ces grandes vérités que l'Europe est coupable , et c'est parce qu'elle est coupable qu'elle souffre. Cependant elle repousse encore la lumière , et méconnaît le bras qui la frappe. Bien peu d'hommes , pcirmi cette génération matérielle , sont en état de connaître la date^ la nature et Vénormité de certains crimes commis por les individus , par les nations et par les souverainetés; moins encore de comprendre le genre d'expiati on que ces crimes nécessitent, et le prodige adorable qui

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force le mal à nettoyer de ses propres mains la place que Téternel architecte a déjà mesurée de Toeil pour sqs merveilleuses constructions. Les hommes de ce siècle ont pris leur parti. Ils se sont juré à eux-mêmes de regarder toujours à terre (1). Mais il serait inutile, peut-être même dangereux, d'entrer dans de plus grands détails : il nous est enjoint de projesser la vérité ai^ec amjour (2).. Il faut de plus, en certaines occasions, ne la jwofesser qu'avec respect; et, malgré toutes les précautions imaginables, le pas serait glissant pour récrivain mêmaleplus cabne et le mieux intentionné. Le monde , d'ailleurs, renferme toujours une foule innombrable d'hommes si pervers, si profondément corrompus, que, s'ils pouvaient se douter de certaines choses, ils pourraient aussi redoubler de méchanceté, et se rendre, pour ain$i dire, coupables comme des anges rebelles ; ah I plutôt , que leur abrutissement se renforce encore , s'il est possible , afin qu'ils ne puissent pas

(1) Ocuïos 8U08 siatuerunt declinare in terrain, Ps. XVI. 2.

(2) Aa*3fleÛ9VTeç iv &y<5ir>j. Ephes. IV. 15. Expressîon intraduisible.. La Vidgale aimant mieux, javec raijon , parler juste que parler latin, a dit ; Facientes verita-* tetn in char it a te*

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même devenir coupables autant que des hommes peuvent Têtre. L'aveuglement est sans doute un châtiment terrible; quelquefois cependant il laisse encore apercevoir Tamour : c'est tout ce qu'il peut être utile de dire dans ce moment.

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