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ET SUR L'UNITÉ CATHOLIQUE

Écoutez, ma fille, et voyez; prêtez l'oreilie; oubliez votre nation et la maison de votre père.

PS. XLIV, il.

Saint-Pétersbourg, 8 (20) février 1810.

Madame,

En jetant les yeux sur la question que vous m'avez adressée le 29 janvier aernier, il est extrêmement flatteur pour moi de voir que récrit dont j'avais eu l'honneur de vous faire lecture a fait sur votre esprit toute l'impression que j'en attendais, puisque vous souscrivez pleinement, quoique tacitement, à la thèse soutenue dans cet écrit, où il s'agissait uniquement de prouver que la fameuse maxime qiïun honnête homme ne change jamais de religion y est, dans le fait, blasphème et une absurdité.

Vous souscrivez à cette proposition ; mais vous demandez , Madame , si deux religions (la latine et la grecque)

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ne différant que sur deux points très peu importants , on ne peut pas dire quil n'y a réellement point de schisme , et que nous ne différons que sur V idiome!

Ceci particularise tout à fait la question. Je tiens pour accordée la thèse générale, qxiun honnête homme doit changer de religion dès quil aperçoit la fausseté de la sienne et la vérité d'une autre. Toute la question se réduit donc à savoir si cette obligation tombe sur le grec comme sur tout autre dissident, et si la conscience ordonne dans tous les cas un changement public.

La distinction des dogmes plus ou moins importants n'est pas nouvelle. Elle se présente naturellement à tout esprit conciliant tel que le vôtre , Madame , qui voudrait réunir ce qui est divisé; ou à tout esprit alarmé, peut-être encore comme le vôtre, qui voudrait se tranquilliser; ou enfin à tout esprit arrogant et obstiné, très différent du vôtre, qui a l'étrange prétention de choisir les dogmes, et de se conduire d'après ses propres lumières.

Mais l'Église mère, qui n'aime que les idées claires , a toujours répondu qu'elle savait fort bien ce que c'était qu'un dogme vrai ou un dogme faux; mais que jamais elle ne comprendrait ce que c'était qu'un dogme important ou non important parmi les dogmes vrais, c'est-à-dire révélés.

Si l'empereur de Russie ordonnait, par exemple, que tout homme voulant se rendre de l'Amirauté au couvent de Newski serait obligé de tenir la gauche des arbres de la Perspective, sans jamais passer ni dans l'allée même ni dans la partie droite de la rue, il pourrait sans doute se trouver une tête fausse qui dirait : Cesl un ukase, je ravoue, mais il nest pas important; ainsi je puis bien marcher à gauche. A quoi tout bon esprit répondrait : Mon ami, tu te trompes de deux /b-

çons : d'abord, comment sais-tu que cet ordre n'est pas important, et que l'empereur n'a pas eu pour le publier des raisons quil nest pas obligé de te confier? observation, pour le dire en passant, qui est péremptoire lorsqu'il s'agit d'une ordonnance divine). D'ailleurs, s'il n importe pas quon passe à droite ou à gauche de la Perspective, il importe infiniment que personne ne désobéisse à l'empereur, et surtout que personne ne mette en thèse qu'on a droit de désobéir lorsque l'ordre nest pas important; car chaque individu ayant le même droit, il n'y aura plus de gouvernement ni d'empire.

Je conviens donc, si vous voulez, qu'il importe peu, avant la décision, qu'on croie que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, ou du Père par le Fils; mais il importe infiniment qu'aucun particulier n'ait droit de dogmatiser de son chef, et qui soit obligé de se soumettre dès que l'autorité a parlé ; autrement, il n'y a plus d'unité ni d'Église.

Sous ce point de vue , l'Église grecque est aussi séparée de nous que l'Église protestante ; car si le gouverneur d'Astracan ou de Saratoff se sépare de l'unité russe^ et qu'il ait la force de se soutenir dans son indépendance , il importe peu qu'il retienne la langue de l'empire, plusieurs ou même ^ow^es les lois de l'empire : il ne sera pas moins étranger à ^emp^Ve 7'usse, qui est Tunitépolitique, comme l'empire catholique est l'unité religieuse.

L'Église catholique ne met en avant aucune prétention extraordinaire; elle ne demande que ce qui est accordé à toute association quelconque . depuis la plus petite corporation de village jusqu'au gouvernement du plus grand peuple. Que dix à douze dames s'assemblent pour faire ]a charité ou visiter des malades, la première chose qu'elles feront sera de créer une prieure ; et c'est encore une vérité à la portée de Thomme

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le plus borné, que plus la société est nombreuse, plus le gouvernement est né.cessaire , et plus il doit être fort et unique ; de manière que tout grand pays est nécessairement monarchique : pourquoi donc l'Église catholique (c'est-à-dire universelle) serait-elle exempte de cette loi générale ou naturelle? Son titre seul nécessite la monarchie, à moins qu'on ne veuille que, pour la moindre question de discipline, il faille consulter ou même assembler les évèques de Rome, de Mexico, de Québec et de Moscou.

Aussi, les paroles par lesquelles Dieu a établi la monarchie dans son Église sont si claires, que luimême n'a pu parler plus clair.

S'il était permis d'établir des degrés d'importance parmi les choses d'institution divine, je placerais la hiérarchie avant le dogme , tant elle est indispensable au maintien de la foi. On peut ici invoquer en faveur de la théorie une expérience lumineuse qui brille depuis trois siècles aux yeux de l'Europe entière : je veux parler de l'Église anglicane , qui a conservé une dignité et une force absolument étrangères à toutes les autres Églises réformées, uniquement parce que le bon sens anglais a conservé la hiérarchie; sur quoi, pour le dire en passant, on a adressé à cette Église un argument que je crois sans réplique : Si vous croyez (lui a-t-on dit) la hiérarchie nécessaire 'pour maintenir l'unité dans V Église anglicane , qui n'est qu'un point comment ne le serait-elle pas pour maintenir Vunité dans r Église universelle? Je ne crois pas qu'un Anglais puisse répondre rien qui satisfasse sa concience.

Pour juger sainement du schisme, il faut l'examiner avant sa naissance; car dès qu'il est né, son père, qui est l'orgueil, ne veut plus convenir de l'illégitimité de son fils.

no LETTRES OPUSCULES.

Supposons le christianisme établi dans tout l'univers sans aucune forme administrative, et qu'il s'agisse de lui en donner une : que diraient les hommes sages bhargés de ce grand œuvre? Ils diraient tous de même, soit qu'ils fussent deux ou cent mille : Cest un gouvernement comme un autre : il faut le remettre à tous, à quelques-uns ou à un seuL La première forme est impossible, il faut donc nous décider entre les deux dernières. Et si Ton s'entendait tous pour une monarchie tempérée par les lois fondamentales et par les coutumes , avec des états généraux pour les grandes occasions, composée d'un souverain qui serait le pape, d'une noblesse formée par le corps épiscopal, et d'un tiers état représenté par les docteurs et par les ministres du second Ordre, il n'y a personne qui ne dût applaudir à ce plan. Or c'est précisément celui qui s'est établi divinement par la seule force des choses, et qui a toujours existé dans l'Église depuis le concile de Jérusalem , où Pierre prit la parole avant tous ses collègues, jusqu'à celui de Constantinople en 869, où la dernière acQlamation fut, A la mémoire éternelle du pape Nicolas^ jusqu'à celui de Trente, où les Pères, avant de se séparer, s'écrièrent de même : Salut et longues années au très saint-père y au souverain pontife, à Cévêque universel!

Or, dès qu'un gouvernement est établi, c'est une maxime aussi vraie et plus évidente qu'un théorème mathématique , que non-seulement nul particulier, mais encore que nulle section de l'empire, n'a droit de s'élever contre l'empire même, qui est un, et qui est tout.

Si quelqu'un demandait en Angleterre ce qu'il faudrait penser d'une province qui refuserait de se soumettre à un bill du parlement sanctionné par le roi , tout le monde éclaterait de rire. On dirait par acclamation : Où est donc le doute? La province serait révoltée, il fau-

drait publier la loi martiale , et y envoyer des soldats et des bourreaux.

Mais la révolte n'est que le schisme politique , comme le schisme n'est qu'une révolte religieuse; et l'excommunication qu'on inflige au schismatique n'est que le dernier supplice spirituel , comme le dernier supplice matériel n'est que l'excommunication politique , c'est-àdire l'acte par lequel on met un révolté hors de la communauté qu'il a voulu dissoudre (ex-communier).

On raisonne souvent sur et même contre l'infaillibilité de l'Église, sans faire attention que tout gouvernement est infaillible, ou doit être tenu pour tel.

Lorsque Luther criait si haut dans l'Allemagne : Je demande seulement quon me dise de bonnes raisons , que Von me convainque , et je me soumettrai , et lorsque les princes même applaudissaient à cette belle prétention , non-seulement Luther était un révolté , mais de plus il était un sot ; car jamais souverain n'est obligé de rendre raison à son sujet, ou bien toute société est dissoute.

La seule mais bien importante différence qu'il y ait entre la société civile et la société religieuse , c'est que , dans la première , le souverain peut se tromper, de manière que l'infaillibilité qu'on lui accorde n'est qu'une supposition (qui a cependant toutes les forces de la réalité) ; au lieu que le gouvernement spirituel est nécessairement infaillible au pied de la lettre; car Dieu n'ayant pas voulu confier le gouvernement de son Église à des êtres d'un ordre supérieur, s'il n'avait pas donné l'infaillibilité aux hommes qui la gouvernent , il n'aurait rien fait; il aurait fait moins que ce que font les hommes pour perpétuer leurs chétives institutions. Or, tous les chrétiens partant du principe que l'institution est divine , comme elle ne peut manifestement durer que par Unfaillibilité , soutenir que son gouvernement a pu se

tromper, c'est évidemment soutenir qu'elle est divine et qu'elle ne Test pas.

Que disait votre Photius dans la fameuse protestation qu'il émit, au neuvième siècle, contre la décision du concile de Gonstantinople?

« Nous ne connaissons ni Rome, ni Antioche, ni Jéru- « salem . ni tous les autres juges , quand ils jugent , comme c( ils font en cette assemblée, contre le droit et Véquité, i( contre la raison naturelle et les lois de l'Église : nous « ne reconnaissons d'autre autorité que ces lois. »

Que disaient les législateurs calvinistes de l'Angleterre au seizième siècle?

« L'Église de Jérusalem s est trompée, celle d' Antioche « s'est trompée , et celle de Rome s'est trompée même dans « ses matières de foi. Les conciles généraux ont erré de « même. Il n'y a donc de véritable règle que la parole de « Dieu. » (Voyez les xxxix articles de TÉglise d'Angleterre, dans le livre des Gommons Prayers, et ailleurs.)

Vous voyez, Madame, que le schisme est toujours le même; il peut bien changer de langue, mais jamais de langage.

Et pour sentir la beauté de son raisonnement, transportez-le dans l'ordre politique. Imaginez des hommes qui diraient : Nous ne connaissons ni juges, ni magistrats, ni tribunaux d'aucune espèce, tant qu'ils jugeront , comme ils font trop souvent, contre les lois de l'empire. Nous ne connaissons d'autres juges que ces lois. La police s'est trompée, les juges se sont trompés, toutes les classes du sénat prises à part se sont trompées; le Plénum même s'est trompé : il n'y a donc de véritable règle que la parole du législateur. Nous avons un code. Dans toutes les discussions possibles , il suffît de l'ouvrir pour savoir qui a tort ou raison, sans recourir à des juges ignorants, passionnés ou faillibles comme nous.

LETTRE A UNE DAME RUSSE. lij

Nul homme de bonne foi ne contestera la rigoureuse justesse de cette comparaison.

Ainsi donc le schisme heurte de front les principes les plus évidents de la logique : il est contraire à celui de tous les gouvernements, et radicalement inexcusable. Sans doute que , lorsqu'il est consommé . il devient juste et raisonnable aux yeux du révolté. Ah! je le crois. Quand est-ce qu'on a entendu la révolte dire qu'elle a tort? C'est une contradiction dans les termes; car, du moment où elle dirait, fai tort , elle cesserait d'être révolte.

Mais remontez aux temps qui ont précédé la scission , et vous trouverez dans les actes mêmes de la révolte des armes pour la combattre.

N'a-t-on pas vu Photius s'adresser au pape Nicolas P"" , en 859, pour faire confirmer son élection; l'empereur Michel demander à ce même pape des légats pour réformer r Église de Constantinople ; et Photius lui-même tâcher encore , après la mort d'Ignace , de séduire Jean VIII , pour en obtenir cette confirmation qui lui manquait?

N'a-t-on pas vu le clergé de Constantinople en corps recourir au pape Etienne en 886 , reconnaître solennellement sa suprématie, et lui demander, conjointement avec l'empereur Léon, une dispense pour le patriarche Etienne., frère de cet empereur, ordonné par un schismatique ?

N'a-t-on pas vu l'empereur romain , qui avait créé son fils Théophile patriarche à l'âge de seize ans, recourir en 933 au pape Jean XII pour en obtenir les dispenses nécessaires, et lui demander en même temps que le pallium fût accordé par lui au patriarche^ ou, pour mieux dire , à l'Église de Constantinople , une fois pour toutes , sans qu'à l'avenir chaque patriarche fut obligé de le demander à son tour?

N'a-t-on pas vu l'empereur Basile envoyer encore des ambassadeurs en 1019 au pape Jean XXII, pour en obtenir, en faveur du patriarche de Constantinople , le titre de patriarche œcuménique à l'égard de l'Orient, comme le pape en jouissait sur toute la terre?

Étranges contradictions de l'esprit humain ! Les Grecs reconnaissaient la souveraineté en lui demandant des grâces ; puis ils se séparaient d'elle , parce qu'elle leur résistait. C'était la reconnaître encore en la rejetant.

Et prenez bien garde. Madame, quien rejetant cette souveraineté , ils n'ont pas osé l'attribuer à d'autres , pas même à leur propre Église , si fière et si dominatrice ; de manière que toutes les Églises d'Orient sont demeurées acéphales , comme dit l'école , c'est-à-dire sans aucun chef commun qui puisse exercer sur elles une juridiction supérieure , pour les maintenir dans l'unité , tant la suprématie de Rome était incontestable. Il résulte de ce beau système qu'on veut bien un empire de Russie , mais point d'empereur de Russie : ce qui est tout à fait ingénieux.

Plus d'une fois, Madame, il vous sera arrivé comme à moi d'entendre dire dans la société, avec une gravité digne de la profonde compassion , que ce n'est point F Église grecque qui s'est séparée de la latine, mais bien celle-ci qui s'est séparée de Vautre.

Autant vaut précisément dire que Pougatscheff ne se révolta point contre Catherine II, mais qu'au contraire Catherine II se révolta contre Pougatscheff.

Qu'on accumule toutes les raisons alléguées pour justifier le schisme des Grecs : l'orgueil de l'Église romaine, les abus, les innovations, le despotisme, la corruption, etc. ; je donne le défi solennel à toute l'Église grecque en corps de m'en citer une seule que je ne tourne sur-le-champ, avec une précision mathématique, contre Catherine II en faveur de Pougatscheff.

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C'en est assez, Madame, si je ne me trompe , pour vous faire comprendre clairement la coupable déraison du principe sur lequel repose le schisme ; il me reste une tâche encore plus importante : c'est de vous en faire apercevoir les suites funestes, que vous êtes bien éloignée de connaître dans toute leur étendue, comme je le vois par la question que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser.

On ne juge un poison que par ses effets ^ La vésicule qui recèle le venin de la vipère est fort petite, et le ca-' nal qui le verse dans la plaie à travers la dent est à peine perceptible sous la lentille du microscope : cependant la mort y passe commodément. Lé monde moral est plein, comme le monde physique, de ces passages imperceptibles par où le mal s'élance dans le domaine de Dieu, qui est celui de l'ordre. Alors l'orgueil a beau crier : // n'y a point de mal, tout va bien. Laissons dire l'orgueil, et voyons les choses sans passion. Pour connaître toute l'étendue du désordre, il faut d'abord connaître toute l'excellence de l'ordre qu'il a détruit.

Si vous comparez en masse toutes les Églises séparées avec l'Église mère, vous serez frappée de la différence. Celle-ci se distingue par trois grands caractères, qui sautent aux yeux les moins attentifs : la persuasion, V autorité, et la fécondité.

1° La persuasion. — La devise éternelle de l'Église est le mot du prophète : Tai cru; c'est pourquoi j'ai parlé. Sûre d'elle-même, jamais on ne l'a vue balancer. Le doute, comme l'a fort bien dit notre célèbre Huet, n'habite point la cité de Dieu; et l'on peut faire sur ce point une observation de la plus haute importance : c'est que, dans les communions séparées , ce sont précisément les cœurs les plus droits qui éprouvent le doute et l'inquiétude ; tandis que, parmi nous, la foi est toujours en

^roportion directe de la moralité. Comme rien n'est si contagieux que la persuasion, l'enseignement catholique exerce une force prodigieuse sur l'esprit humain. Animé par sa conscience et par ses succès, le ministère ne dort jamais : il ne cesse d'enseigner, et, je ne sais comment, son silence même prêche. Brûlant de l'esprit de prosélytisme, on le voit surtout enfanter certains livres extraordinaires qui n'ont rien de dogmatique , rien de contentieux, et qui semblent n'appartenir qu'à la simple piété, mais qui sont pleins cependant de je ne sais quelle sève divine qui pénètre dans le cœur, et de là dans l'esprit; au point que ces livres opèrent plus d'effet que ce que les docteurs les plus savants ont produit de plus concluant dans le genre démonstratif.

2° Vautorité. — A la fin du Sermon sur la montagne (l'un des morceaux de l'Écriture sainte où le sceau divin est le plus saillant), l'historien sacré ajoute ces mots remarquables : Or, le peuple était ravi de sa doctrine; car il ne les enseignait pas comme ses docteurs, MAIS COMME AYANT LA PUISSANCE. Examinez la chose de près, Madame, et vous verrez que le divin législateur a transmis ce privilège (autant du moins que le souffre la nature humaine) au ministère qu'il a établi sur la terre. Prenez place dans l'auditoire du plus humble curé de campagne : si vous y avez apporté l'oreille de la conscience , vous sentirez à travers des formes simples, peut-être même grossières, que le ministre est à sa place, et qu'il parle comme ayant la puissance.

Ce caractère est encore un des mieux aperçus par la conscience universelle, qui est infaillible. De là vient que la religion catholique est la seule qui alarme les autres, et qui ne soit jamais parfaitement tolérée. Il y a, dans cette capitale, des prédicateurs arméniens, anghcans , luthériens et calvinistes , bien plus contraires que

LETTRE A UNE DAME RUSSE. ïTi

nous à la foi du pays : qui jamais s'est embarrassé de ce qu'ils disent? Il en est bien autrement des catholiques; ils ne peuvent dire un mot ni faire un pas qui ne soit le sujet d'un examen, d'une critique ou d'une précaution; car toute religion fausse sent qu'elle n'a de véritable ennemie que la vraie.

3° La fécondité. — Comment cette religion , qui est la fille de Dieu , ne participerait-elle pas à la puissance créatrice? Considérez-la depuis son établissement, jamais elle n'a cessé d'enfanter. Tantôt elle travaille à étendre ses limites. Aucune peine, aucun danger ne l'effrayent. Elle fait chanter ses hymnes aux Iroquois et aux Japonais; et, sans les entraves que lui jettent d'aveugles gouvernements, dont elle se venge en les déclarant sacrés, on ne sait où s'arrêteraient ses entreprises et ses succès. Tantôt elle travaille sur elle-même, et s'enrichit chaque jour de nouveaux établissements, tous dirigés à l'extension de la foi et à l'exercice de la charité.

En vous montrant les trois caractères de l'Église, j'ai dit ce qui manque aux communions séparées. Je m'arrêterai un instant sur ce point essentiel , en vous montrant d'abord ce qu'elles ont de commun.

La conscience est une lumière si profonde et si éclatante, que l'orgueil même n'a pas la puissance de l'éteindre entièrement; or, cette conscience enseigne à tout homme qu'il serait souverainement déraisonnable de vouloir s'arroger le droit de se séparer d'une Église quelconque, et de refuser ce même droit à un autre. Si le Grec a cru avoir de bonnes raisons pour méconnaître la suprématie de Rome dans le quinzième siècle, de quel front condamnerait-il le protestant qui a usé du même droit dans le seizième? De quel front même condamnerait-il son propre frère qui refuserait de croire leur mère commune? Ce sentiment seul frappe de mort toutes les

n^ LETTRES OPUSCULES,

Églises séparées, ou ne leur laisse qu'une vaine apparence, semblable à celle de ces arbres pourris qui ne vivent plus que par l'écorce. Elles se tolèrent mutuellement, à ce qu'elles disent; et pourquoi non? Dans le fond, cependant, ce beau mot de tolérance n'est qu'un synonyme honnête de celui d'indifférence. Jamais, depuis leur séparation, il ne leur est arrivé de faire des conquêtes. A peine ont-elles osé l'entreprendre ; ou si elles l'ont fait , elles n'ont obtenu que des succès tout à fait insignifiants. Le ministère, dans ces Églises, n'a pas l'autorité qui lui serait nécessaire pour annoncer la foi aux nations barbares. Il n'a pas même celle dont il aurait besoin à l'égard de ses propres ouailles ; et la raison en est simple, car, en s'examinant lui-même, il s'aperçoit, d'une manière plus ou moins claire, qu'il donne prise habituellement au genre de soupçon le plus avilissant, celui de la mauvaise foi dans l'enseignement.

En effet , dès qu'il n'y a pas d'autorité infaillible pour tous les chrétiens, toute question se trouve renvoyée au jugement particulier. Or, dans ce cas, quel garant le ministre de la religion a-t-il auprès de ceux qui l'écoutent, pour leur certifier qu'il croit réellement ce qu'il enseigne? et quelle force d'ailleurs peut-il avoir auprès d'eux? Il sied mal à des révoltés de prêcher la soumission. Il se tait, ou il ne fait que balbutier. Bientôt il s'établit une défiance réciproque entre les enseignants et les enseignés; à la défiance succède le mépris; insensiblement le ministère est repoussé dans les dernières classes de la société. Il se tranquillise à la place où l'opinion l'a jeté, et les peuples ne tardent pas de passer du mépris des docteurs au mépris de la doctrine.'

11 peut y avoir, dans ce genre, des différences en plus ou en moins; mais le principe est incontestable. Dès qu'il n'y a plus d'unité, il n'y a plus d'ensemble, et toute

agrégation se dissout; il y a bien des églises, mais plus d'Église; il y a bien des évêques, mais plus dépiscopat. Ces mots d'Église orientale ou d'Église grecque ne signifient rien du tout. Il est faux que l'Église de Russie appartienne à la grecque. Où est le lien et la coordination? Quelle juridiction le patriarche de Gonstantinople a t-il sur le sacerdoce russe? L'archevêque d'Épire, envoyé par l'empereur de Russie, va prendre possession dans ce moment de l'archevêché de Moldavie. : le siège de Gonstantinople ne s'en mêlera aucunement. Si demain le sultan reprenait la Moldavie, il chasserait Tarchevêque, et en introduirait un autre. Tous ces évêques ainsi indépendants d'une autorité commune et étrangers les uns aux autres, tristes jouets de l'autorité temporelle qui leur commande comme à ses soldats; tous ces évêques, dis-je, sentent fort bien dans leur cœur ce qu'ils sont , c'est-àdire rien. Et comment les estimera.: Von plus qu'ils ne s'estiment eux-mêmes?

Ainsi donc, Madame, plus de pape, plus de souveraineté; plus de souveraineté, plus d'unité; plus d'unité, plus d'autorité; plus d'autorité, plus de foi. Je parle en général, en considérant seulement l'effet total et définitif. Voilà l'inévitable anathème qui pèse également sur toutes les Églises séparées; par où vous voyez. Madame, ce qu'il en est de ces points de différence qui vous paraissent légers.

Mais je laisserais échapper la plus importante considération, si je négligeais de vous faire apercevoir un autre anathème particulier aux Églises simplement schismatiques, et qui mérite toute votre attention. 11 vaut bien mieux nier les mystères qu'en abuser; et, sous ce point de vue, vous êtes de beaucoup inférieurs aux protestants. Les sacrements étant la vie du christianisme et le lien sensible des deux mondes, partout ou l'exercice de ces pra-

tiques sacrées ne sera pas accompagné d'un enseignement pur, indépendant et vigoureux , il entraînera d'horribles abus, qui produiront, à leur tour, une véritable dégradation morale. Je ne veux point fouiller cet ulcère, ni même le découvrir entièrement; je me contente de l'indiquer.

Vous voyez, Madame, à quel point nous différons. Vous croyez que nous pouvons être considérés comme professant au fond la même religion ; et moi je crois que vous êtes catholique précisément comme un citoyen de Philadelphie est Anglais. Je me félicite cependant de pouvoir terminer cette lettre par la réflexion la plus consolante pour vous et pour moi. Je me hâte de vous la présenter en peu de mots.

Je ne crois pas que, pour un esprit droit tel que le vôtre, il y ait beaucoup de difficulté sur la question principale; le doute et même l'inquiétude peuvent commencer à la question indiquée à la fin de la lettre qui a produit celle-ci : Que faut-il faire? Or, sous ce point de vue, l'avantage du Grec sur le Protestant est immense. Ce dernier ne saurait presque exercer son culte sans nier implicitement un dogme fondamental du christianisme. Par exemple, lorsqu'il reçoit la communion, il nie la présence réelle ; de manière que , s'il avait eu le bonheur de reconnaître la vérité, sa conscience devrait souffrir excessivement. Mais vous, Madame, vous n'êtes pas dans le cas de vous reprocher aucune simulation. Vous croyez ce que nous croyons; vous recevez le même pain que nous. C'est un acte que vous pouvez régulariser en y ajoutant le vœu sincère de manger ce pain à la table de saint Pierre. On pourrait imaginer un temps où la conscience se trouverait véritablement embarrassée. Mais nous sommes loin de ces épreuves et dans ce moment je ne puis que vous rappeler Ja fin de ma Lettre à une dame

protestante. La modestie, la réserve et tout ce que nous appelons mesure étant les caractères distinctifs de votre sexe, il semble que certains partis extrêmes, certaines actions hardies, et pour ainsi dire retentissantes, n'appartiennent guère qu'au nôtre. Les femmes ont suffisamment prouvé qu'elles savent êtrèTiéroïnes quand il le faut; mais les occasions où elles doivent rètre sont heureusement très rares. En général, le bruit n'est pas votre affaire, car vous ne pouvez pas trop vous donner en spectacle sans affaiblir une opinion dont vous avez besoin. Les devoirs, ainsi que les vérités, ne pourront jamais se trouver en opposition réelle : il y a entre eux une certaine subordination qui peut varier avec les circonstances. Quelquefois le martyre est un devoir, et quelquefois la simple confession est une faute : s'il est donné de braver la persécution, il est défendu de la provoquer. Enfin, Madame, on ne doit pas tout à l'autorité politique, rien n'est plus incontestable ; mais il ne l'est pas moins qu'on lui doit quelque chose. Lorsque Naaman, général et favori du roi de Syrie, eut abjuré l'idolâtrie entre les mains du prophète Elisée, il lui dit : « Jamais je ne sacrifierai à un autre Dieu que le vôtre; mais il y a une chose pour laquelle je vous supplie de le prier pour votre serviteur. Lorsque le roi mon seigneur entre dans le temple de Remmon pour adorer en s' appuyant sur mon bras , si je m'incline lorsqu'il s inclinera lui-même ^ que le Seigneur me me le pardonne! »

Le prophète lui répondit : Allez en paix!

Agréez, Madame, ces réflexions écrites très à la hâte. J 'aurais voulu me resserrer davantage ; mais croyez que j'ai bien le droit de vous adresser le mot si connu : Je n'ai pas eu le temps d'être plus court.

Je suis, etc.

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