PREFACE
Chaque objet qui nous environne 9 décèle la toute-puissance incompréhensible .du créateur. Nous la reconnaissons dans les corps célestes , qui s'équilibrent et se balancent mutuellement : quel arrangement surnaturel ! quel spectacle imposant ! quelle régularité admirable de phénomènes ! Nous la reconnaissons dans l'organisation des animaux : organisation majestueuse ! accord merveilleux dans ce qui se rattache à leur conservation ! harmonie sublime de rapports ! enchaînement impénétrable de résultats permanens ! Nous la reconnaissons dans les corps organisés comme dans les corps inorganiques ; tout se lie, tout se coordonne, tout est dirigé vers une même fin et soumis à des règles immua-
blés : l'ordre le plus parfait règne dans la nature , et cet ordre , véritable émanation de la divinité, paraît exiger qu'elle assigne des bornes à tout ce qui existe dans Punivers. La destruction est le partage de notre être : c'est une loi commune à l'humanité. Les maladies et la guerre semblent être des fléaux destinés à maintenir l'équilibre en décimant le genre humain»
La marche de la civilisation, les progrès farts dans les sciences, auxquels l'art de guérir a participé, la découverte de la vaccine, répandue partout où les lumières ont pénétré, le perfectionnement de l'hygiène, ses lois mieux connues et mieux observées chez la plupart des peuples , l'impulsion qu'a reçue l'industrie comme toutes les branches des connaissances humaines, la cessation des guerres désastreuses qui ont inondé le monde de sang et de larmes , et peut-être aussi la propagation du christianisme, qui défend la polygamie et consacre la morale la plus propre à la conservation et à l'accroissement de la société, voilà des causes qui concourent à augmenter considérablement la population. Celle-ci, dans sa marche progressive , ne pourrait-elle pas dépasser les bornes de ses ressources ■ D'à-
près cela on serait presque tenté de croire que le choléra-morbus asiatique , qui a envahi une si vaste portion du globe , est un mal nécessaire. Mais mettons de côté ce raisonnement philosophique, et n'écoutons que la voix de Inhumanité, Elle fait un appel aux hommes de l'art de toutes les nations civilisées pour rechercher les moyens de conjurer les ravages de cette maladie , qui semble s'acclimater sous toutes les latitudes , qui laisse tant d'horribles traces dans sa marche, et dont le retour annuel ou les irruptions réitérées à des époques plus ou moins éloignées dans la plupart des lieux où elle a pénétré depuis son origine épidémique au Bengale en i8i7, font concevoir de justes craintes qu'elle ne se fixe pour long-temps en Europe comme en Asie , et qu'elle ne se réveille , tous les ans , dans nos climats tempérés. Ces considérations doivent exciter puissamment les médecins à s'appliquer à l'étude de cette cruelle épidémie, à réunir tous leurs efforts pour constater ses causes et pour trouver les moyens capables de la combattre, et à se communiquer par toutes les voies possibles , surtout par celle de la presse , le fruit de leur méditation et le résultat de leurs recherches relativement à ce terrible fléau.
Depuis plusieurs années , j'entretenais une correspondance active avec des médecins habiles 9 exerçant dans les pays dévastés par le choléra , et je cherchais à recueillir toutes les notions possibles sur cette maladie meurtrière , comme le prouvent plusieurs de mes articles consignés dans les journaux, lorsqu'elle est venue affliger la Belgique , et que j'ai pu en faire une étude plus approfondie.
Ce fut au mois de juillet 1832, peu de temps après son apparition à Bruxelles, à Gand et dans le Hainaut, que le choléra asiatique s'est déclaré à Anvers , malgré le zèle et l'activité déployés par la commission sanitaire de cette ville (a) pour faire observer l'exécution des règles hygiéniques, et malgré toutes les mesures de précaution prises par les autorités municipales, qui ont rivalisé de zèle avec les hommes de l'art pour préserver cette belle et riche cité du fléau qui a jeté l'épouvante et la désolation dans les principales villes européennes. Je ne puis parler de ces autorités sans payer un juste tribut d'éloges à 3L Le G relie, bourgmestre d'Anvers, qui , dans cette circonstance alarmante , a
(a). Cette commission , supprimée le 1 novembre 1832 par suite de la cessation du choléra , se composait de six membres. J'en faisais partie avec 3IM. les docteurs Vruncken , Baguet, Célarier, Verbert et Gouzée.
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montré un dévouement digne d'être offert comme un exemple à imiter. Ce phijantrope , dont le nom rappelait déjà tant de bienfaits à la classe indigente , ne s'est pas borné à faire , dans l'exercice de ses fonctions comme premier magistrat , tout ce qui dépendait de lui pour prévenir l'invasion du choléra, et pour assurer les soins nécessaires aux pauvres atteints de la maladie , mais ne se laissant arrêter par aucune idée de danger ni par l'air infect des demeures de la misère , il les a visités journellement en leur prodiguant du secours et de la consolation. Un pareil homme doit être signalé à l'estime et à la reconnaissance publiques.
Le choléra asiatique fait voir que de tous les maux qui troublent le repos de l'humanité, il n'y en a pas sans contredit d'aussi affreux, il n'existe pas de calamité qui mette plus manifestement en évidence la fragilité de notre condition, que la fureur d'une épidémie meurtrière. Mais rien n'est aussi beau que la mission du médecin , lors d'une maladie grave qui tombe sur tout un peuple ! il n'est pas étonnant qu'alors le ministre précieux de la vie humaine , souvent si mal apprécié ,. soit regardé comme une espèce de Dieu : lé riche
le flatte , le pauvre le bénit. C'est principalement en pénétrant dans l'asyle de l'infortuné, en se consacrant sans intérêt au service et au soulagement des indigens , dont la situation doit inspirer le plus de sollicitude au médecin, qu'il trouve une satisfaction, une jouissance que rien n'égale, La pauvreté a ses modèles de vertus 9 dont le spectacle récompense au centuple ceux qui s'approchent d'elle pour essuyer ses larmes et pour lui donner des secours. Chez les pauvres , chez ces êtres dédaignés , frappés à la fois par les rigueurs de la fortune et par l'injustice des hommes , il n'est pas rare de rencontrer au plus haut point les affections du cœur, la douceur la patience et surtout la gratitude. Personne ne peut en avoir des preuves aussi multipliées que l'homme de l'art. L'en doit , en effet , se féliciter d'être médecin dans unmomentoù une des plus effroyables maladies sévit de préférence sur la classe indigente. Quel charme ! quel bonheur ne goûte pas le médecin-philantrope en sauvant la vie à de malheureux êtres abandonnés , à des pères de famille qui sont l'unique soutien de leurs femmes et de leurs enfans ! tout Tor du monde n'est pas comparable à cela. Ce langage ne peut paraître
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exagéré qu'aux hommes auxquels la philantropie est une vertu inconnue , qu'à ces froids égoïstes qui considèrent le désintéressement comme une espèce de folie très-rare. Les âmes vulgaires peuvent croire la tâche du médecin fatigante , lorsqu'une maladie épidémique exerce de grands ravages, puisque les secours de l'homme de l'art, étant sans cesse sollicités, il ne jouit plus d'aucun repos ; mais quand le travail, quelque dur qu'il soit, est accompagné de la satisfaction d'une bonne conscience , on ne sent pas la fatigue , le fardeau devient léger, et l'on est plus agile et plus content après avoir fait une action de bien. J'ai été assez heureux pour l'éprouver, pendant le temps que le choléra asiatique a régné à Anvers. Poussé d'un côté par les devoirs qu'impose l'humanité et de l'autre par mon amour pour la science , je me suis dévoué \ aussitôt que l'épidémie s'est manifestée parmi nous, au soulagement des pauvres qu'elle attaquait ; je me suis rendu avec empressement, jour et nuit , auprès de ceux qui ont réclamé mes soins , et je les ai secourus par tous les moyens qui étaient en mon pouvoir. Quelques articles flatteurs , publiés par des feuilles politiques , dont assurément l'estime ne m'est pas nidifie-
rente , contribuaient à faire affluer chez moi des pauvres de tous les quartiers et à augmenter cette clientelle d'une manière si prodigieuse que je ne pouvais souvent suffire au grand nombre de malades qui demandaient mes soins, et qu'il ne me restait plus un instant pour me reposer, ni le jour ni la nuit* j'ai donc eu à traiter une foule de cholériques et me suis trouvé dans l'occasion la plus favorable d'observer et d'étudier cette maladie, si effrayante par les nombreuses victimes qu'elle frappe.
Le traitement que j'ai suivi m'a donné des résultats très-heureux, et j'ose, en toute sûreté de conscience , le recommander à l'attention des hommes de l'art.
D'après l'idée que je m'étais faite du choléra épidémique des Indes, j'avais déjà, avant son apparition en Europe, conseillé à peu près le même traitement, surtout l'esprit de Mindererus (acétate d'ammoniaque) à forte dose, pour provoquer la réaction , à des médecins pratiquant dans les contrées désolées par la maladie. Ils m'ont assuré de l'avoir employé avec beaucoup d'avantage. Lorsque ce fléau est tombé sur Anvers , j'eus la satisfaction de voir la méthode curative que je mettais en
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usage réussir au-delà de toute espérance. Je me suis empressé de la communiquer à plusieurs praticiens distingués , qui Font également suivie avec succès (a) ; et le désir d'être utile à l'humanité souffrante me détermina à la faire connaître au public par une notice insérée , au mois d'août 1 832 , dans nos feuilles politiques , dans le journal des commissions sanitaires de Paris et dans d'autres journaux étrangers. Cette notice , uniquement destinée à former une esquisse rapide d'un traitement dont je retirais d'excelîens effets ^ fut composée avec une grande précipitation $ parceque la circonstance me semblait pressante. Je n'ignorais pas qu'elle eût inspiré plus de confiance si elle avait été appuyée d'observations cliniques ; mais les occupations multipliées que j'avais à cette époque ne me permettaient pas de tracer l'historique des cas que j'avais guéris. Je viens aujourd'hui remplir la lacune que j'ai laissée ; je rapporterai un certain nombre d'observations pratiques que j'ai rédigées avec la plus scrupuleuse exactitude au lit même du malade. Je ne
(a) MM. les docteurs Célarier , Lambrechts , membres de la commissïors médicale de la province d'Anvers, et Joris, l'un de nos plus âncientt praticiens . ont été les premiers à l'essayer , d'après mon conseil? ferscftie ]? choléra est venu visiter ces parages.
rblierai pas toutes les guérisons que j'ai e# bonheur d'obtenir ; car cela dépasserait le vraisemblable ; mais je ne manquerai pas de citer religieusement tous les cas qui, sous mon traitement , se sont terminés par la mort pendant la durée du choléra asiatique à Anvers. Ceux-ci ne sont qu'au nombre de huit. Il est facile de vérifier ce fait à l'état civil , auquel le médecin est obligé de transmettre une déclaration de chaque décès , dan§ laquelle le genre de maladie doit être relaté. Xe ferai remarquer que, durant cette époque, il n'y a eu de décédés parmi tous les malades traités par moi , que les huit cholériques , un homme affecté de phthisie pulmonaire , un enfant attaqué de convulsions et une femme très-âgée , ayant une lésion organique au cœur. Le lecteur ne doit pas s'étonner que je descende dans ces détails ; ce sont des précautions que je crois devoir prendre contre la malveillance et l'incrédulité. Les mêmes motifs me portent quelquefois à être d'une ininutie qui peut paraître superflue. L'on ne doit pas non plus mal interpréter mes intentions quand je parle de ma réussite dans le traitement du choléra, réussite généralement pomme à Anvers ; je n'ai d'autre but que
Rappeler toute l'attention des médecins sur une médication capable de diminuer prodi* gieusement la mortalité d'une maladie aussi grave , et qui fait couler tant de larmes.
Je ne prétends pas que la méthode curative que je recommande soit infaillible : ce serait une prétention exagérée et ridicule. Il est certain , par exemple , qu'elle ne peut rien contre les attaques de choléra désignées sous le nom X attaques foudroyantes , pu la mort arrive subitement ou au bout de quelques heures. Dans ce cas , la médecine est impuissante , parce que l'action vitale a reçu une atteinte tellement profonde que les remèdes ne peuvent agir ni opérer aucun effet. Il est certain , dis-je y qu'elle peut manquer encore dans d'autres cas ; car rien n'est infaillible en médecine : le quinquina même, dont l'efficacité est si évidente et si universellement reconnue dans les fièvres pernicieuses intermittentes , jusqu'à lui faire donner le nom de spécifique , ne les guérit pas toujours. Mais suivant mes observations , je pense sincèrement que le traitement que j'ai adopté mérite la préférence sur tous les autres qui ont été indiqués contre le choléra. Si j'ai înal vu y je souhaite d'être éclairé ; point
d'indulgence , point de ménagement pour les erreurs dans lesquelles j'ai pu tomber ; j'aime trop le bien pour redouter la critique : l'objet est d'ailleurs d'une trop haute importance pour que je puisse être animé d'une autre ambition que de celle de servir utilement l'humanité souffrante.
An vers , n o i vem bre 1 8 3 2 .
L'existence du choléra est fort ancienne; elle est déjà mentionnée par Hippocrate ; mais il paraît que la dénomination de X/jÀépa en grec , dérivée de Xoà« bile et de 'PfÉw couler, à laquelle les latins ont substitué celle de cholera-morbus , ne s'appliquait qu'à la maladie caractérisée par d'abondantes évacuations bilieuses par haut et par bas , et ayant pour cause une sécrétion trop copieuse de la bile.
On admet aujourd'hui deux espèces de choléra» morbus bien distinctes , l'une appelée choléra bilieux , connue en Europe depuis une longue suite de siècles, et l'autre à laquelle on a donné , de nos jours , les noms de choléra asiatique, choléra spasmodique ou épidémique des Indes. C'est de cette dernière espèce dont je traiterai principalement. Je lui ai conservé l'épithète ft asiatique, quelque inexacte qu'elle soit, parce qu'elle est consacrée par l'usage.
Avant de procéder à la description du choléra-morbus asiatique, je m'arrêterai au choléra-morbus bilieux , afin de pouvoir distinguer d'autant mieux les deux espèces. *