SUR LES BEAUX-ARTS
Apprécier les choses de l'esprit & de l'art^ c'est l'attribution spéciale du critique.
Pour accomplir cette grave mission , le respect de soi-même & le respect de l'art imposent également le devoir d'une judicieuse impartialité. Une saine critique éclaire, encourage, élève les intelligences vers les aspirations du Vrai^ du Bien, du Beau.
S'il est juste de louer cette influence salutaire, l'intérêt de l'art exige aussi de signaler
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les dangers d'une critique erronée & passionnée.
Nous nous permettrons à ce sujet quelques rapides observations, nous confiant au talent de plus capables pour traiter in extenso cette question importante.
Ou ne saurait se défendre de réflexions affligeantes en voyant des écrivains , d'ailleurs d'une incontestable valeur , mais ne possédant que de faibles notions des Beaux-Arts, s'ériger en juges souverains & rendre des arrêts trop souvent hostiles sur les œuvres de leurs contemporains.
Pour conquérir cette autorité, ils se gardent de louer les œuvres consacrées par l'admiration générale; ce serait alors sembler n'avoir que l'esprit de tout le monde. Mais en affectant une sévérité rigoureuse , en frappant l'attention publique par l'étrangeté de nouveaux préceptes, en lançant les traits acérés de piquantes railleries, ces critiques humoristes parviennent au succès qu'ils ambitionnent : celui de régir le goût de la foule, en fai-
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sant triompher leurs théories subversives.
Devenus les dispensateurs du blâme ou de l'éloge^ des adeptes illusionnés^ ou peut-être intéressés aux succès faciles^ s'empressent de se grouper auprès de ce nouveau pouvoir & de le soutenir de tous leurs efforts.
L'histoire constate ces phases de progrès ou de décadence^ selon les diverses époques de civilisation. Il était fatalement réservé au régime de la Régence de présenter les eifets de la pernicieuse influence du cynisme social.
La corruption des mœurs entraîna inévitablement la déchéance des arts.
L'on nia les facultés innées ; l'inspiration du Beau, cette divine intuition qui fait les élus de l-'art; la noble sévérité du style; le but moral; enfin les éminentes qualités dont les chefsd'œuvre sont empreints^ tout cela fut dédaigné. On ne considéra plus les Beaux-Arts comme l'expression des sentiments élevés de l'humanité , mais plutôt comme un sujet d'agréable distraction^ de jouissances frivoles^
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ou^ ce qui est pire^ comme un stimulant à de licencieux instincts.
L'art déserta les voies du Beau^ méconnut ses lois immuables^ s'humilia devant le métier ; l'esprit fut asservi à la matière; dès lors on assista à l'abaissement où il doit tomber, dès qu'il n'est plus moral ni dans l'esprit ni dans la forme.
Mais bientôt^ lassé de ces honteuses aberrations^ le principe divin de l'intelligence humaine reprit son empire^ le goût pubhc revint avec ardeur aux beautés morales exprimées par les beautés de l'art.
Cette régénération^ nous la devons à ces illustres maîtres^ nos devanciers immédiats, qui en sont la glorieuse personnification ^
Dès ce moment, une docte critique fit pré-
I. David, Gros, Gérard, Girodet, Prud'hon, Herinequin^. Guérin^ &:c.; Houdon, Julien, Koland, Pajou, Chaudet, Cartellier, Bosio ; Brongniart, Gondouin, Percier, Fontaine ; Monsigny, Grétry, Méhul, Chérubin!, Boïeldieu ; Chateaubriand, Chénier, Delille, Nep. Lemercier, Legouvé, Raynouard, &.C., &.C., &:c.
Influence de la Critique. i^p
valoir les beautés des chefs-d'œuvre & démontra que l'arc n'est point le jeu d'une fantasque imagination individuelle, & que, jusque dans ses hardiesses, il est le constant interprète des sentiments de tous. Par la poésie & la musique, la peinture, la statuaire & l'architecture, l'art embellit même la vérité, étant de son essence l'image ornée de la vie publique & privée.
On reconnaît alors, & l'on y applaudit, l'heureuse influence d'une critique éclairée, attentive à soutenir les défaillances des uns, à encourager les débuts des autres, mais toujours empressée à célébrer la gloire des illustres.
Le souvenir des appréciations que nous ont laissées des écrivains plus ou moins rapprochés de nos jours nous porte à citer plusieurs d'entre eux.
Diderot, dans ses écrits intitulés les Salons. témoigne d'une impressionnabilité vive à ressentir et à décrire les beautés de l'art.
Prompt à s'enthousiasmer pour les chefs-
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d'œuvre^ parfois se moquant aimablement des erreurs ou des faiblesses^ on le voit entraîné par un ardent désir de communiquer à tous lachaleur de son âme.
Pour lui^ le sens ingénieux de cette fiction antique est incessamment présent : Prométhée ravissant le feu du ciel pour en animer son œuvre d'argile : c'est un symbole d'émulation pour quiconque aspire au succès de l'artiste.
Dans un élan d'enthousiasme, Diderot s'exprime ainsi : S'il ne fallait, pour être artiste ^ que sentir vivement les beautés de la nature Û de l'art, porter dans son sein un cœur tendre^ avoir reçu une âme mobile au souffle le plus léger, être né celui que la vue ou la lecture d'une belle chose enivre, transporte, rend souverainement heureux.... je décrierais : Anch' 10 sono Pittore! (Diderot, Salon de 1763.)
Assurément, Diderot prouve en cela une riche organisation d'ardste ; mais, comme il le reconnaît lui-même , les procédés pratiques de l'art manquent à ses inspirations.
Plus près de notre temps, Landon, peintre.
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ancien pensionnaire de l'école de France à Rome, a su prouver dans ses Annales du Musée & des Expositions du Louvre . la sûreté de goût qui le guidait dans ses appréciations. Ses connaissances positives de la peinture étaient pour lui un avantage dont sont ordinairement privés les critiques. Dans tout le cours de ses écrits , on remarque la constance & louable pensée de signaler les beautés des œuvres des maîtres anciens ou modernes^ en vue de les présenter comme un puissant mobile d'émulation. Louant avec justice^ adoucissant le blâme par la convenance courtoise des formes, une telle critique est bien près d'offrir les avantages qu'on a droit d'en attendre.
Ainsi que son émule Landon, Delécluze était peintre & en même temps possédait des connaissances générales sur les Beaux-Arts, en sorte que les œuvres de peinture, de sculpture, d'architecture & particulièrement de musique, ont été l'objet de ses judicieuses appréciations. Le calme de son caractère, la
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parfaite loyauté de ses principes, l'équitable impartialité de ses jugements, qualités essentielles d'une sage critique, le rendent recommandable. Toutefois , ses jugements où l'on rencontre la louange méritée ainsi qu'une sévérité modérée, laissent un regret : l'absence de sensation chaleureuse, de ce feu qu'il est bon de ressentir dans les appréciations du critique, pour répondre à l'ardeur que l'artiste a ressentie lui-même dans l'achèvement de son œuvre.
Tel n'est point Gustave Planche. Plus résolu dans ses jugements, rendus avec la préci^ sion d'un style nerveux , doué d'une intelli • gente pénétration des beautés de l'art, Gustave Planche eût sans doute été un excellent critique, si un esprit fâcheux & la prétention de conquérir une autorité sans appel ne l'avaient souvent entraîné à porter des jugements injustes & passionnés contre des talents admirés dont en secret il reconnaissait lui-même tout le mérite. Résister ainsi à l'opinion générale est sans doute un adroit moyen de se distinguer.
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mais peu digne d'être imité. Nous nous faisons un devoir de rendre hommage au souvenir des critiques éclairés & désireux des progrès de l'arc ^ tels que l'ont été Marie Boutard, Miel^ Voïart, & même notre brillant poëte Méry.
L'artiste fortement convaincu s'élève si haut dans les inspirations du génie^ que des attaques malveillantes ne peuvent l'atteindre; mais il ne néglige point de mettre à profit certains traits touchant juste^ en dépit de V acrimonie dont ils sont marqués^. Toutefois, c'est de la séduction d'éloges prodigués sans discernement qu'il doit surtout se garder.
Egarés par ces perfides éloges, des artistes^ d'ailleurs tentés par l'attrait d'une voie nouvelle, se complaisent à ne s'attacher qu'au mérite d'une habile exécution. Ils professent un superbe dédain pour la puissance d'exprimer des idées pieuses, morales ou généreuses.
I . Horace Vernet disait : « Je veux être critiqué, moi j si la critique est juste, elle m'éclaire ; si elle es injuste, j'en sens doubler mes forces. »
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Malgré leur opinion^ c'est assurément ce que l'âme attend des hautes conceptions de l'art. Pour ceux-là, disons-nous, l'éloquence de l'image s'arrête à la satisfaction des sens de la vue ou de Vouie!... Le cœur, l'âme, restent impassibles devant des œuvres dont le mérite est ainsi renfermé dans le côté sensuel de l'art.
C'est en de si regrettables circonstances que le critique clairvoyant remplit son devoir en stigmatisant ces hérésies dangereuses. L'influence de la critique sur les Beaux-Arts est donc incontestable. Chez nous, dans la société moderne composée d'hommes affairés, le loisir manque pour bien apprécier les choses de l'art; le public se soumet facilement à la direction que lui impose un critique plus ou moins éclairé, plus ou moins sincère, & d'ailleurs, cédant à son penchant vers l'attrait de sensations inattendues, il subit l'influence de qui sait le dominer à cet égard.
Dans l'antiquité, dans Athènes, à Corinthe, à Syracuse, l'élite des citoyens, affranchis des
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.préoccupations de la vie intérieure^, jouissaient du privilège de développer^ de perfectionner en eux le goût des arts & des lettres. Ils étaient ainsi eux-mêmes d'excellents juges des œuvres du génie, & la critique, d'accord avec l'esprit général, n'avait guère alors qu'à constater, à résumer l'opinion publique; on eût fait prompte justice d'un imprudent Zoïle.
Nous avons fait observer l'influence certaine de la critique sur l'esprit des masses & par conséquent aussi sur la marche de l'art, en raison de la corrélation réciproque des inspirations de l'artiste & du goût du public, ce maître souverain du succès ; c'est ce qui se voit ordinairement, à moins qu'une œuvre magistrale n'apparaisse soudainement, n'enlève tous les suffrages, n'impose l'admiration.
Ces variables impressions du public se communiquent promptement jusqu'au pouvoir souverain. L'autorité croit y reconnaître cette apparente vérité : vox populi. ivx Dei. Adoptant aussitôt les idées dont on le persuade, le pouvoir, quel qu'il soit, cédant à ces im-
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pressions, dispense les faveurs & les encoura-.
gements.
Selon le caractère des circonstances^ le bien ou le mal ressort de ce fait.
L'histoire nous l'enseigne : si le souverain pouvoir comprend la portée civilisatrice attribuée aux Beaux-Arts, s'il y voit la gloire d'un peuple, en même temps qu'un salutaire auxiliaire de sa juste autorité, s'il y joint son propre penchant pour les beautés des arts & des lectreS; c'est de haut alors que l'impulsion est donnée. Le génie désormais assuré d'être compris, justement honoré, électrisé par de glorieux succès, concourt à l'éclat d'une époque autant qu'à l'éclat d'im règne.
Dignes sujets d'émulation pour la postérité, ces rayonnements de civiUsation intelligente sont la gloire du siècle de Périclès, du siècle de Léon X^, du siècle de Louis XIV.
Ainsi les Beaux-Arts, loin de n'être qu'une séduisante siiperfétation dans l'ordre social, comme le prétendent des esprits étroits, sont un puissant ressort de développement desmeil-
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leurs instincts humains. L'on peut hardiment affirmer que les phases d'élévation ou d'abaissement des arcs & des lettres sont un indice certain du degré moral de civilisation des peuples, & par conséquent de la part de renommée que l'histoire leur réserve.