RÉPONSE A LA LETTRE DU CHEVALIER FR. PUSTET
[L'argumentation j7rO(iomo de rimprimeur de Ratisbonne soulevait des questions historiques trop importantes, pour qu'il n'y ïùt pas répondu point par point. Voici cette réponse que publia la Libre Parole, après l'insertion de la lettre de l'éditeur allemand, et en faisant précéder cesnotes des lignes suivantes :
« Nous avons publié leplaidoyer de l'éditeur Pustet, de Ratisbonne, qui ne désespère pas de voir confirmer, à Rome, son monopole des livres liturgiques, et dont on comprend le désir d'être l'unique fournisseur de toute la chrétienté.
« C'est, par contre, notre devoir d'opposer aux prétentions de cet industriel étranger les revendications de nos ouvriers, dont M . Boyer d'Agen se fait l'interprète, dans la remarquable consultation que nous publions ici. Il nous paraît impossible que la Congrégation de Rome ne tienne pas compte de cet important document : dans tous les cas, il fournira d'utiles arguments aux défenseurs du travail français, quand la question sera posée à la Chambre. »
Voici la réponse de M. Boyer d'Agen:]
I. — Sans avoir à répondre aux questions de courtoisie et même de style que cette lettre nous pose, nous ne
relèverons dans le factum de M. Pustet que les points de doctrine sur lesquels M. Pustet demande à être instruit.
Il n'y avait pas à indiquer la notation qui a servi aux funérailles de Gôunod ; c'était vraisemblablement celle en usage dans le diocèse de Paris, efelle aura été exécutée d'après la méthode adoptée par la maîtrise de la Madeleine. M. Pustet oublie qu'au centenaire de saint Grégoire-le-Grand il y a eu audition successive, à Rome même, de diverses notations exécutées avec un soin particulier. Tandis que la notation grégorienne obtenait un triomphe sans exemple, la notation de Ratisbonne éprouvait une déroute complète.
II. — Nous venons de citer un fait qui est une réponse pérempioire à ce paragraphe. Les inconséquences des éditions de liturgie notées de Ratisbonne ont été maintes fois signalées, et M. Pustet n'a pas besoin que nous lui indiquions les nombreux articles et les brochures, — en commençant par celles de Rennes — qui, depuis quinze ans, font justice des produits de son entreprise industrielle et desprocédés employés pour assurer leur débit.
III. — La notation de Ratisbonne a pour base la notation médicéenne : soit. Mais elle a passé par les mains de Haberl et de ses collaborateurs. Du reste, dire qu'une notation est la « médicéenne », n'est pas faire son éloge au point de vue artistique.
L'histoire dément le petit roman organisé pour faire croire que l'édition « médicéenne » peut s'abriter du grand nom de Palestrina. Le maestro avait à peine ébauché la revision du Graduel, quand l'art le perdit, en 1694; et les reviseurs de l'édition de 16 14 n'ont pas
même travaillé d'après ses notes perdues, on dit même détruites, depuis longtemps.
Il y a une grande différence entre le privilège de Paul V et celui de Léon XIII.
Celui de Paul V est un Bref îaiidatif qui, au point de vue des droits de Féditeur, ne dépasse pas la mesure et les dispositions protectrices de ces privilèges, comme nous en lisons la preuve à la première ou à la dernière page des livrer, publiés en France aux derniers siècles. Au contraire, les Privilèges accordés par Léon XIII à l'entreprise industrielle de Ratisbonne ont un caractère impératif et placent les livres liturgiques de M. Pustet dans une situation qui, dans un temps donné, ruinerait la librairie religieuse du monde entier à son profit, — ce qui provoque en France, à cette heure, les réclamations urgentes que l'on connaît.
IV, — il ne faut pas mêler le nom de Pie IX et de Léon XIII à cette affaire, plus que de raison. C'est, il est vrai, sous Pie IX que Bartolini, depuis cardinal et préfet des Rites, a commencé ses machinations peu compréhensibles dans le but de constituer M. Pustet seul et unique fournisseur des livres d'église de la catholicité. Sous Pie IX, M. Pustet a obtenu des rescrits de la Congrégation des Rites, des actes d'une importance relative, mais rien qui ressemblât, de près ni de loin, aux privilèges exorbitants accordés sous le pontificat de Léon XIII.
Que M. Pustet le veuille ou non, ses livres notés sont la négation de la tradition grégorienne. S'il avait les moindres connaissances en paléographie, il saurait que l'existence de manuscrits identiques démontre une orïg'xnc commune^ s'ils sont la reproduction d'un manu-
scrit unique. La multiplicité des inanuscrits ou fragments de manuscrits de liturgie notée donnant le même texte musical, établit irréfutablement la tradition qui a pu être altérée à travers les âges, mais qu'on retrouve du plus au moins dans^tous les manuscrits invoqués, et parfois intacte jusque dans les livres imprimés.
Si M. Pustet veut prendre la peine d'étudier la question, il aura vite la certitude que le type primitif de tous ces manuscrits de provenances diverses ne peut être que TAntiphonaire de saint Grégoire-le-Grand, autrefois conservé à Rome, au palais du Latran où Jean Diacre — chanoine de Latran en 1217 et historiographe de ce Pape — le voyait encore, « en même temps que le lit sur lequel Grégoire se reposait en faisant répéter sa maîtrise ». C'est ce même Antiphonaire qu'à deux reprises Pépin le Bref et Charlemagne envoyèrent copier à Rome, sous les yeux des papes Etienne II et Paul I*'". Le successeur de ce dernier, saint Adrien, envoya même à Charlemagne, raconte Ekkehard, les deux chantres Pierre et Romanus avec deux nouvelles copies du même Antiphonaire. Pierre arriva seul à Metz. Quant à Romanus, il tomba malade au passage du mont Septmer, près du lac de Constance, et se réfugia avec son manuscrit au monastère voisin deSaint- Gall, qui recueillit et a conservé, depuis, la précieuse copie de l'œuvre de saint Grégoire. Au reste, ajoute Phistorien, « l'Antiphonaire authentique de saint Grégoire était placé, au palais du Latran, dans une custode appelée cantarium et dans un lieu où chacun pouvait le consulter, afin de corriger les fautes des autres antiphonaires ». On sait que Dom Pothier a pu faire photographier jusqu'à deux cents de ces copies prises à différents âges, et que chacune reproduit le
texte même de l'Antip'ionaire primitif et original. La preuve de l'excellence da Graduel grégorien est donc faite, et Taltéraiion du Graduel de Ratisbonne ne demande, pour être aussi manifestement prouvée et dénoncée, que la confrontation des deux éditions.
V. — M. Pustet commet ici une confusion singulière. L'objet du débat est une notation hiératique qu'on peut exécuter par diverses méthodes plus ou moins bonnes, mais dont le texte d )it être scrupuleusement respecté, Palestrina et Gounod étaient des compositeurs originaux ; et s'ils s'astreignaient à conserver à leurs créations destinées à l'Eglise un caractère religieux, ils ne leur donnaient pas moins des fnrmulesou des variantes nouvelles. Quand même Palestrina aurait fait et remis son travail sur le plain-chant, sa version serâitelle préférable au texte antique, recueilli par Grégoirele-Grand? L'antienne de \'aveug\e-né Lutum fecit, celle de la femme adultère Nemo te condemnavit, cent autres nous viennent des Catacombes. Cette tradition, qui consacre des morceaux dont la musique est, d'ailleurs, admirable, ne vaut-elle pas celle que Palestrina aurait pu nous léguer dix-sept cents ans plus tard et qui n'est pas du tout dans l'édition médicéeniie, encore moins dans celle de Ratisbonne ?
VL — La presse française, en s'élevant contre les privilèges exorbitants de M. Pustet, fait œuvre de goût et de patriotisme. Il est inadmissible que l'Église de France soit dans l'obligation de s'approvisionner de livres liturgiques à l'étranger, ou de reproduire une notation condamnée par l'art et la tradition. (Nous prévenons, entre parenthèse, M. Pustet que les syndicats
du livre n'acceptent à aucun prix le compromis par lequel il propose d'abandonner la propriété de sa notation.) La multiplicité de ses affaires fait oublier à M. Pustet qu'il a envoyé urbi et orbi une circulaire en réponse à l'article de l'Eclair du i5 janvier 1893, ce qui lui a valu une verte réplique où son contradicteur a révélé les savantes combinaisons du cardinal Aloisi Masella en faveur de la notation de Ratisbonne, au succès de laquelle ce préfet des Rites s'intéresse aussi vivement que le défunt cardinal Bartolini.
Nous ferons remarquer que M. Pustet a évité, dans sa réponse à VEclair comme dans la lettre qu'il nous adresse, tous les côtés embarrassants de la question, notamment de parler de l'origine des privilèges qu'il a obtenus de la Congrégation des Rites et de Léon XIIL L'histoire étant aussi longue que curieuse, nous nous bornerons à rappeler qu'ils ont pour point de départ un concours qui na jamais eu lieu, qui n'a jamais été ouvert manifestement aux autres éditeurs du monde catholique; puisque l'éditeur allemand en aurait été seul avisé, qu'il y parut seul, — ce qui lui aurait permis, dit gravement le décret de i883, d'être le vainqueur, faute de combattants !