‹ Considérations sur le système philosophique de M. de la Mennais (volume 3)Chapitre 11 sur 15 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Que le Système philosophique de 211. d; La Mennais est mutila à la défense du Christianisme.

Æn donnant pour base à la défense du Christianisme l'infaillibilité du genre humain, M. de La Mennais avait été séduit par une grande espérance religieuse. Il espérait pousser à bout la résistance que l’homme oppose à la lumière de la vérité, et le contraindre de recevoir les croyances chrétiennes, sous peine de renoncer à toute certitude, î\ toute raison, à l’humanité même, et d’être, par conséquent, convaincu de folie. Si son dessein se fût accompli , il n’y eût eu sur la terre que deux classes d’hommes, des chrétiens et des fous. Et comme les passions ne sont pas assez fortes pour se satisfaire toujours au prix de la folie , la liberté qui existe

aussi bien pour l’esprit que pour le cœur, perdait une moitié de son empire, les hommes étaient sauvés de l’erreur par la logique avec une sorte de nécessité. Mais la liberté ne s’emprisonne pas ainsi, et les fers mêmes qu’on lui forge servent quelquefois à étendre son empire.- L’homme qui résiste à l’histoire jusqu’à se persuader que l’auteur de l’Évangile n’exista jamais, parce qu’il a peur de l’Évangile, qui nie l’autorité de l’Église, pour échapper aux remords de la vérité ; cet homme-là sera peu embarrassé de la philosophie du sens commun; il disputera cent ans contre elle avec autant'de facilité qu’une foule de chrétiens l'ont fait depuis quatorze ans. Car , qui pourrait le convaincre de la vérité de cette philosophie, si ce n’est son évidence, ou l’évidence de sa nécessite , cest-à-dire, toujours l’évidence? Or, il nie les faits du Christianisme qui sont évidens : pourquoi ne nierait-il pas une philosophie, fût-elle évidente? Il nie l’autorité cîe l’Église qui est évidente : pourquoi ne nierait-il pas l’autorité du genre humain , fût-elle évidente? Et, s’il n’est pas fou dans le premier cas, pourquoi le serait-il dans le second? Mais , si celui qui nie la philosophie de M. de La Mennais

n’est pas fou, cela suffit , M. de La Mennais n’a pas placé la raison de l’homme entre le Christianisme et la folie ; elle reste comme auparavant

entre l’évidence de la vérité et les ténèbres des

passions. D’où il suit que la philosophie du sens commun n’atteignait pas le but de son auteur, qui était de soulever l’erreur avec un levifer plus puissant que l’évideiice, et d’ihtrttduire les âmes de vive forcé , pour ainsi dire , dans le sanctuaire de la vérité. La philosophie du sehs commun fât-elle vraie, le genre humain futil infaillible en effet, encore faut-il l’établir, et par conséquent en appeler à une évidence quelconque. Car V esprit humain ne peut céder

qu'ci V autorité de V évidence ou à V évidence de

V autorité , pour me servir du jeu de mots profond de M. de Bonald. Qu’est-ce qu’une autorité qui ne serait pas évidente en quelque manière? Quel motif aurait l’homme d’y soumettre ses pensées et ses actions ? L’autorité n’est qu’un intermédiaire entre là lumière finie de l’homme et la lumière infiiiie de Dieu, semblable à un corps placé dans l’espace entre deux soleils inégaux, et qui, réfléchissant les rayons de l’un et de l’autre, les mêleraient ensemble au point de rencontre de ses deux hé-

misphères. Dans les choses logiques comme dans les choses spirituelles, l’homme va de la lumière a la lumière, a clarltatein claiila - 1cm (i); la lumière est son point d’appui et s son point de repos. Car, s’il ne s’appuyait pas sur la lumière, comment distinguerait-il la véritable autorité?

]N r ous accordons à M. de La Mennais que la voie d’autorité est la voie établie par Dieu pour arriver à la connaissance du vrai ; nous le lui accordons d’autant plus volontiers que l’Église. dit absolument la même chose. Mais quelle est l’autorité qu’il faut suivre? est-ce l'autorité du genre gumain, ou l’autorité de l’Église, ou d’autres autorités? Voila la question. Qui décidera cette question ? Jusqu’à M. de La Mennais, . on avait cru que dans l’ordre philosophique et religieux, l’évidence la décidait en faveur de l’Église catholique, qui, par un enchaînement de merveilles, avait obtenu ici-bas le comble de V autorité , selon l’expression de saint Augustin. M. de La Mennais a cru

découvrir dans celte doctrine un venin funeste

et caché ; il a dit que ce n’était pas à l’évidence.

(i) Saint Paul, a* ép. aux Coriuth., ch. 3.

mais au genre humain de juger la question, c’est-à-dire qu’il a invoque l’autorité du genre humain pour établir l’autorité de l’Église catholique. Accordons pour un moment quilait bien fait. Mais on insiste, et on demande : comment savoir que l’autorité du genre humain est la première autorité, celle dont toutes les autres ne sont qu’une conséquence et une manifestation ? N’est-ce pas au moyen d’une évidence quelconque? Donc dans lesystèmede M. de La Mennais, comme dans la doctrine ordinaire, l’évidence est la dernière raison des choses. Au delà de l’autorité, on conçoit toujours cette question : pourquoi telle autorité plutôt que telle autre? taudis qu’au delà de l’évidence on ne conçoit que le scepticisme, ou bien celte question ridicule : pourquoi telle évidence plutôt que telle autre, c’est-à-dire pourquoi la lumière plutôt que la lumière.

M.„ de La Mennais a très bien senti cette difficulté fondamentale, et prenant hardiment son parti, il a déclaré qu’il fallait admettre sans preuves l’autorité du genre humain. Voici ses propres paroles : « On n’a pas assez rc- « marqué la liaison nécessaire qui existe entre « la certitude et l’infaillibilité. Une chose qui

« peut être vraie ou fausse n’est pas certaine, a Tout ce qu’affirme comme vrai une raison u qui peut se tromper, peut être faux, tout ce « qu’elle affirme comme faux, peut être vrai. « Donc , rien de ce qu’affirme une raison qui <( peut se tromper ou une raison faillible n’est « certain. Donc chercher la certitude, c 7 est

« chercher une raison infaillible : et son in -

« faillibilité doit être crue , ou admise sans « preuves , puisque toute preuve suppose des « vérités déjà certaines, et par conséquent « l’infaillibilité de la raison qui les afffir- « me (i). » Eh bien, nous accordons tout cela provisoirement. Mais puisqu’il faut admettre sans preuves une raison ou une autor ité infaillible , pouquoi ne pas admettre aussi bien sans preuves la raison ou l’autorité infaillible de l'Église, que la raison ou l’autorité infaillible du genre humain? Quel motif peut-il y avoir de préférer l’une a l’autre , de commencer par l’une plutôt que par l’autre ? Evidemment M. de La Mennais a cru que l’autorité du genre humain était plus claire, plus incontestable.

(i) Avertissement de la 4 e édition du a® volume de Y Essai tur t Indifférence.

plus facile à connaître que l’autorité de l’Eglise catholique. Evidemment il s’est dit : entre l’homme et l’Église il existe un abîme. Sans doute Dieu y a jeté des merveilles infinies ; il y a jeté le sang de son fils unique, et mille nations ont passé par ce chemin. Mais si l’on pouvait abréger la route encore ; si la distance qui sépare la raison humaine de la raison divine, n’était plus que la distance qui sépare la raison de chaque homme de la .raison de tous; si entre l’homme et Dieu , il n’y avait pas plus de chemin qu'entre V homme et les hommes ; en un mot , si l’autorité infaillible du genre humain conduisait à l’autorité infaillible de l'Église catholique ; si même l’Eglise catholique n’était qu’une manifestation, un développement de la raison générale , ne serait-ce pas un avantage inappréciable de pouvoir dire à l’homme qui nie le Christianisme : vous niez la raison humaine, et par conséquent votre propre raison ? M. de La Mennais a nécessairement raisonné de cette manière, ou d’une manière analogue. Il y a donc eu pour lui une questioti d’évidence dans la connexion surbordonnée , qu’il a établie entre l’autorité du genre humain èt celle de l’Eglise. Or , c’est tout ce que nous

prétendons , et ce qui suffit pour affirmer que , dans son système comme dans la doctrine ordi. naire, l’évidence est la dernière raison des choses.

Il est important de le bien comprendre. Entre la doctrine de M. de La Mennais et l’an-

cicnne doctrine , la question n’est pas de savoir s’il faut rejeter ou admettre l’autorité, mais quelle est l’autorité qu’il faut reconnaître. Soit que l’on considère l’ordre logique, Torde physique, l’ordre moral, l’ordre philosophique et religieux, dans tous les cas, les docteurs chrétiens ont vu qu’il n’existait point de certitude sans union des esprits , et que les esprits ne s* unis s ai eut que par V autorité. Tous ont convaincu d’impuissance la philosophie, par cette seule raison qu’elle n unissait pas les esprits, et ils ont très bien jugé que ce n’était pas faute de démonstrations évidentes, mais faute d’autorité, que cette union n’avait pas lieu en philosophie. C’était dans l’espérance de fonder définitivement la philosophie , en l’appuyant sur l’autorité , qu’ils avaient élevé dans le moyen - âge la suprématie d’Aristote. Et lorsque M. de La Mennais publia le premier volume de T Essai sur V indifférence, la cause de

son succès prodigieux et unanime fut, qu'il y démontrait admirablement un principe admis de tous les catholiques , savoir : la nécessité de V autorité. Les esprits ne se divisèrent qu’après la publication du second volume, lorsque M. de La Mennais eut substitué aux anciennes autorités une autorité unique, dont personne n’avait jamais entendu parler avec cette extension. La question est donc de savoir si cette substitution a cte' heureuse et légitime, quelle est l’autorité régulatrice de la raison humaine, s’il y en a une, s’il y en a plusieurs, quelles elles sont. Or, comment le savoir, sinon à l’aide de l’évidence ? Comment le savoir sans l’application de cette parole de M. de Bonald , traduite de saint Augustin : T esprit humain ne peut céder qu à V autorité de V évidence ou à l’évidence de V autorité? Saint Augustin a dit en elfet , et cette maxime est fondamentale : la raison et V autorité ne sont jamais entièrement séparées , parce que c’est la raison qui considére à quelle autorité il faut croire (i). Voilà pourquoi l’évidence est la dernière raison des

(i) Neque auclovitatem ratio penilus deserlt cum consideratur cui sit credendum . (De verâ Religione, ch. 24.)

choses , pourquoi aucun système ne place l’homme entre le Christianisme et la folie, pourquoi enfin il n'est pas exact de dire que V autorité doit êti'e crue, ou admise sans preu- ' o es. Elle doit, au contraire, être évidente pour être crue.

Or, nous avons dessein de comparer la nouvelle doctrine à l’ancienne, sous le rapport de leur évidence respective. Nous avons dessein de montrer que cette doctrine, qui devait abréger la route du monde invisible et l’aplanir, en accroît de beaucoup les difficultés; et ensuite, qu’elle renferme, par voie de conséquence et à l’insu de son auteur, un protestantisme nouveau, plus vaste et plus profond que l’ancien.

* Nous avons dessein de montrer que , des cendres du genre humain où dorment pêlemêle avec les siècles le bien et le mal, les ténèT bres et la lumière, les passions exécrables et magnanimes, nos descendans feront sortir avec autorité tous les rêves de leur propre esprit, bien plus qu’ils n’en feront sortir la vérité, comme la pythonisse d’Endor, qui, pour avoir évoqué une fois du passé l’ombre de Samuel , n’en évoqua pas moins mille fois tous les spectres de l’enfer. Nous avons dessein de montrer

que l’homme s’étant trouvé trop faible contre l’Église depuis dix-huit cenls ans , ne l’atta-quera plus désormais qu’avec toute l’armée de ses semblables : ce sera la poussière des morts qu’on jettera contre le ciel, les temps anéantis qu’on opposera à l’éternité, l’autorité sans organe du genre humain à l’autorité de l’Église, l’universalité abstraite à la catholicité. Et si nouç le prouvons, il restera établi qu’en adoptant le système philosophique de M. de La Mcnnais , c’est-à-dire , en consacrant l’infaillibilité du genre humain, l’Église eut signé de sa main sorç arrêt de mort.

Reprenons avec ordre ces pensées. Nous avons dit d’abord qu’il était plus difficile d’arriver au Christianisme par la philosophie du sen§ commun que par la voie jusque là usitée dans l’Église ; et, avant d’en donner la preuve, je parlerai de mon expérience personnelle.

J’avais vieilli neuf ans dans l’incrédulité, lorsque j’entendis la voix de Dieu qui me rappelait à lui. Si je recherche au fond de ma mérfioire les causes logiques de ma conversion, je n’en découvre pas d’autres que l’évidence historique et sociale du Christianisme, évidence jfui m’apparut dès que lage me permit d’é-

claircir les doutes que j’avais respirés avec l’air dans l’Université. J’indique la source de mes doutes, quoique j’aie résolu de ne laisser tomber de ma plume aucune parole blessante, parce que, privé de bonne heure d’un père chrétien , et élevé par une mère chrétienne, je dois à la mémoire de l’un et a l’amour de l’autre de déclarer toujours que je reçus d’eux la religion avec la vie, et que je la perdis chez des étrangers imposés a eux et à moi. Lors donc que j’eus atteint l’àge ou la raison commence à prendre de la force, la lecture et la discussion des faits chrétiens me persuadèrent facilement de leur vérité, et depuis, leur évidence est devenue si vive dans mon esprit, qu’elle m’ôterail le mérite de la foi, si la foi n’était pas un mystère de la volonté où l’esprit ne joue qu’un rôle inférieur. Lorsqu’ensuite, après ma conversion, je lus les ouvrages deM. de La Mennais, cet homme célèbre, ce défenseur de ma foi ressuscitée , que j’avais tant de raisons de goûter, il m’arriva deux choses : je crus comprendre sa philosophie, quoique je ne la comprisse pas du tout, comme je m’en suis aperçu plus tard; et, quand elle me fut mieux connue avec le temps,

me jeta dans des perplexités sans fin. Je m’en occupai pendant six années consécutives, de 1824 à i 85 o, sans pouvoir parvenir à fixer mes irrésolutions, quoique je fusse pressé par mes amis, dont plusieurs étaient ceux de M. de La Mennais. Ce ne fut qu’à la veille de l’année i 83 o, que je pris enfin mon parti, plutôt par lassitude que par une entière conviction; car, même au plus fort des travaux de l Avenir, il passait de temps en temps dans mon esprit des apparitions philosophiques ennemies, et aujourd’hui je crois voir clairement la fausseté de l’opinion que j’avais avec tant de peine embrassée. Ainsi , arrivé facilement au Christianisme par la voie ordinaire, je m’y suis maintenu sans troubles par la même voie; la certitude que j'ai de sa vérité est parvenue à son comble; tandis que si j’eusse suivi la route tracée par M. de La Mennais, je ne serais pas encore chrétien. Sans doute, une expérience personnelle prouve peu de chose, elle peut être due à un tour particulier d’esprit; mais on va voir, ce me semble , que la mienne était fondée sur la nature des choses.

En elFet, toute autorité devant être consta-

tée par une évidence préalable, l’autorité du

genre humain çorame celle de l'Église catholique, il s'ensuit qu'il est plus difficile de reconnaître Tune ou l’autre, selon que T/évidruce qui y conduit est plus ou moins facile a obtenir» Or, l'autorité de l’Église catholique est Constatée par une évidence historique et so-r çiale, ç’est-à-dire , par une évidence de.fuMf qui tombent sous les sens ; tandis que l’autorité du genre humain est constatée |>ar une évidence de pur raisonnement, dans la question la plus profonde de l’esprit humain, la question de la certitude. Tout homme dclîonne foi peot se convaincre, ayec très peu de travail, que Teuehaincraçnt des faits chrétiens est au*

dessus des forces humaines, si on les $uppp$$ faux: et encore au-dessus des forces humaines, s’ils sont vrais : de sorte qupn ne peut expliquer leur existence qu’en y reconnaissant le doigt de Dieu. Au contraire, c}es hommes de bonne foi pourront disputer des siècles sur raison particulière et sur la raison générale, parce qu’en cela il ne s’agit pas de voi^ ce qui est, mais çe qui doit être; et qu’il faut, pçyr méconnaitre ce qui est, un aveuglement millp foip plus profond que pour repousser ce qui dpit Çfre, gu gypto pw?

pre esprit ; les faits sont quelque chose qui n- est pas nous, qui nous parle, qui nous poursuit qui demeure quand nous passons, que nous ne pouvons pas tuer par un acte de notre volonté, comme nous étouffons notre pensée quand U nous pluit. Chacun de nous est le père de son raisonnement, et peut eu être le parricide f mais nous ne sommes que témoins des faits; et f humanité tout entière nierait le soleil, s’ar* radierait volontairement les yeux pour ne plus le voir, que le soleil, continuant sa course,! éclairerait de sa lumière l'homme npuveam-né qui n’apporterait dans son berceau aucune haine contre lui. Enfui il y a une expérience, décisive à cet égard , c'est que tous les jours ,n dans lies sciences et dans la vie, les faits mettent d’accori} le$ esprits que le raisonnement a divises* ■ < • j

On dira ; Qu’y a-t-il de plq$ simple que de soumettre la raison particulières la raison générale? fe réponds que rien u’est moins sim-> pie qu’un raisonnement, quel qu’il soit, parce, qu’un raisonnement en engendra £’eat*

l'hydre de la fable avec ses lêtps sans cesse naissantes; et, pour achever la comparaison,» les faits sont au raisonnement -çe que fy* è fhy- »

dre la massue d’ Hercule. Lors donc que Dieu lia par des faits le monde visible au monde invisible, lorsqu’il jeta du ciel aux intelligences ce pont sublime de la croix, il accomplit un miracle de* logique aussi bien qu’un miracle de charité, et éternellement toute philosophie sera impuissante pour y ajouter quelque chose.

On dira encore que l’autorité du genre humain ne s’établit pas par le raisonnement, qu’elle est un fait aussi bien que l’autorité de l’Église. « Quand donc on nous demande, dit « M. deLaMennais, comment nous prouvons « l’autorité , notre réponse est bien simple : « nous ne la prouvons pas. Mais , si vous ne la « prouvez pas, comment donc l’établissez- « vous? sur quel fondement y croyez -vous?

«-Nous rétablissons comme fait , et nous « croyons à ce fait, comme tous les hommes y « croient, comme vous y croyez vous-même, « parce qu’il nous est impossible de ne pas y « croire. Nous croyons tous invinciblement « que nous existons , que nous sentons , que « nous pensons, qu’il existe d’autres hommes cc doués comme nous de la faculté de sentir et « de penser, que nous' communiquons avec c eux par la parole, que nous les entendons.

<( qu'ils nous entendent, et qu’ainsi nous cornet parons nos sensations à leurs sensations, nos (( sentimens à leurs sentimcns, nos pensées à « leurs pensées. Nul homme n’a le pouvoir de « douter de ces choses, quoiqu’il soit impossi- « ble de les démontrer. Or, la pensée ou la rai- <( son particulière de chaque homme, manifes- « tée par la parole, voilà le témoignage; l’accord « des témoignages ou des raisons individuelles, « voilà la raison générale, le sens commun, « l’autorité ; et chacun de nous croit invinci- « blement à l’existence de l’autorité comme à « celle du témoignage. Ainsi, encore une fois, « l’autorité est pour nous un fait; et il est de « fait encore qu’un penchant naturel nous « porte à juger de ce qui est vrai ou faux d’a- « près le consentement commun ou sur la plus « grande autorité; que, pleins de défiance « pour les opinions , les faits dépourvus de cet « appui, nous attachons la certitude à l’accord « des jugemens et des témoignages; que, si cet « accord est général, et, plus encore, s’il est « universel, on cesse d’écouter les contradic- (c teurs, et d’essayer de les convaincre; on les « méprise comme des insensés, des esprits ma* « ladcs, des intelligences en délire, comme des

*éë

* étfeé ttionstrneux qui n’apparliennént plus ht

à Fespccé humaine (i) # w -i Que 1 autorité du getire humain, dans l’cxtcnsiou que lui a donnée M.* de Lrt Ménnais, soit tm fait qui tombé sous les Sens , nous ne le Croyons pas * car, s il en était ainsi* tout homme qui nié la philosophie dé M. de La Ménnais serait actuellement enfermé à Gharerttoit, comme y sont enfermés tou* ceu* qui nient Tatilorité réel lé dii gCOre humain^ c est^Wlire, les premier principes dé ht éaisén. Mai^ cé n est pas fa dé quoi il s’agit. Accordons à M. deLi* Men» nais tout Cé qu'il voudra & éét égard ; accordons» lui què rautèrité du geme 'humain , telle quil l’entend^ soit un fait aussi visible que 'l’autorité efcercéC sur une multitude innombrable d’rn* telligonocs par l’Église Cüftholiquej La question èst de savoir sur quoi reposent cette autorité du genre humain* et cette aütorité de l’Église f car tim sufiÜ pas d’être une autorité/ d’exercer une influence sur les esprit*/ pbur être par Cela même dépositaire de là vérité. 11 faut, selon les paitale* de suint? Augustin ■/ que la raison consi* i titre à quelle autorité elle doit croire . Aussi M. de

i (t) 8ÿ*U* i* rttM it* etnitW**M, eb. >i> < • ■

La Mennais , tout en répétant pltisieürs fols qn’i! ne vent pris Raisonner site l'infaillibilité dit genre humain , raisonne h l’infini sur dette infaillibilité , et son premier raisonnement est qu'il faut L'admettre sans preuves, sous peiné d'etre sceptique . *

' On ne saurait proi^cr' directement, dit-il;

k Fin failli bilitd de frt ; Prison humaine, pâ'frré « que les preuves qu’on en donnerait , on tld * prouveraient rien, ou supposeraient Frnfatb* « libililcmeme q'u’ H s’agit de prouver, jtfdif, si k l'on ne suppose pas la taisoirlnintJirte infailh Hile , il n'y a plus de certitude possible , et, u pour é.'rè conséquent , il faudrait dôitter dé k tôtil saris èoCccption (r).to 0; - * i*. I; *' :v « r *

;: Qr , irÿ eûf-t I que ce raiscfifnemëtit dans les cinq vèlm&es tlè Y E/stii', fl suffirait à 1 ni seul pour éli l engendrer dcS îriHlrer$ , tion seule-' ment parce qu’il c&t pttidfyiéüôd y* mais par cela seul que c’est un raisbntrêmeiit: Aii con* traire, quand on demande ^ l’Église Stic qtlof repose son autorité,* cdlo ne raisonne pas^ elle raconte, elle agit £ etfëfaft cotnmcf ce phrlosophe detaüit<cfui-on* niriitf lë iàtfu Veiherit/

(î) a* voL de V Estai , clr. tfpèû httitê.

JdM tiütt »'~i

et qui se contenta de marcher. Elle fait comme son divin fondateur qui enseignait avec autorité, quasi potestatem habens (i), et qui prouvait. son autorité, non par des dissertations, mais., par .des signes* Pour que l’autorité du genre humain fût appuyée sur des faits, et égalât en clarté l’autorité de l’Église, il faudrait que le genre humain eût opéré des miracles, rendu la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds, guéri les lépreux, ressuscité des morts, et qu’il sortît lui-même du tombeau.

Car où est le genre humain? Qui l'a vu? Qui l’a entendu? Où sont ses missionnaires? Quel est son organe? A peine sommes-nous nés, que

l’Église s’approche de notre berceau ; elle nous

' ouvre les oreilles et les yeux ; elle nous fait entendre les premiers sons de la langue uni ver-» selle, dépositaire des vérités divines ; ses cérémonies frappent nos sens* encore étonnés d’être; ses monumens nous avertissent, par leur grandeur, de la ; puissance infinie qui porta les hommes à les élever : tout r >nous révèle sa vie et son action. S’agit-il des peuples encore ensevelis dans l’erreur, le bruit de la

.(«) Évangile de saint Marc, chap. r. «r,

civilisation catholique,' pôrté sur toutes lés mers par les vaisseaux de l’Europe , vient sans cesse troubler leur ignorance; des ambassadeurs envoyés par l’Église, sous le simple nom de missionnaires , leur apportent sans jamais se lasser, avec le don de la parole sainte; la connaissance de l’autorité qui en est l’organe vi-* vant et infaillible. Placé au lieu le plus célèbre du monde. Je père des Chrétiens,' le vicaire de Jésus-Christ y élève une voix que le sauvagé . entend dans ses forets, le Chinois à l’extrémité du mondes l’Indou au bord de ses fleuves y le Tartare dans ses déserts, l’Arabe au milieu des sables de son pays , l’insulaire au fond ée seÿ lies où l’océan gronde en vain, les rois dans leurs palais > le pauvre sous son toit, le pri-* sonnier dans son cachot, le voyageur partout;' La lumière du soleil et la voix de l’Église font toutes les deux chaque jour le tour du monde; Mais encore une fois ^ qui a tir* qui a entendit lé genre hitmain ? Où sont &es; missionnaires t Quel est son organe ? Qui est le vicaire de Thé*» manité ? * L’humanité repose obscure dans lé

passé et dans l’avenir; et le Heu du monde où

elle est de plus visible, ce sont les bibliothè-' ques, ces autres sépulcres; L’Église nous cher-

che et nous parle la première : le genre ht»-* main; interroge sc tait d’un silence éterneh L’Église est vivante : le genre humain est mort ou n’est pas né* et les générations qui s’agitent entre cCs deux tombeaux , condamnées à l’ignorance, ne connaissent ni leurs pères ni leur postérité*' Est-^ce donc ce qui n’est plus et ce qui n’est pas encore , est-.cé dond.la pous* sière des livres et les rêves de l’inconnu que Dieu nous a donnés pour la règle de nos juge-* mens, et comme le chemin le plus court pdur arriver a lui ? Rappelons-nous pourquoi saint Augustin estimait nécessaire que rla vérité sé transmit par voie d’enseigiiemeut et d’autos rite 5 e était pour que les sages, purifiés par Faction de l’Église, devinssent cajmbles de lié contemplation de la vérité, et pour que la vé* rite fût mise k la portée du peuple- Or, le genre humain, purifierait-il le cœur des sages, et sa vdix de mort j| sortant de la poudre des bibtid** thèqûes sera-t^elle cntetidlie du peuple ?». U est bieh aisé de dire; Le genre humain, éroit telle et telle chose ^ voici la parole dti genre humain. Mais , en bonne; foi , n’csV-ce pas plu-» toi la vôtre? Le, genre humain nu point de pa* noie») pas plu» <ÿnd i’ Église n’aurait de parole

Si éllé n’était composée que dé simples fidèléty Si les prêtres et les évêques eux-mêmes n’avaient au-dessus d*^x un chef unique, or galle vivant dn corps eiWR\ Le genre humain a des membres qui tous ont besoin d’êlre instruits et

dirigés i il n’a point dé tête qui instruise et. dirige ses membres ; et ses oracles , s’il en rend , Sont comme les pages de la sibylle, on comme les feuilles du chêne de Dodo ne emportées pttr

les vents.

Supposez memé que 1 autorité du geilre humain pût être aussi clairement établie que relié de VÉglisé, quelle dilférenee de clarté dans la , ma ni Testât ion de leurs 'pensées! Je n’ai qu’à ' écoutbr -l’Église pour connaître sa doctrine,;*# le dernier gardeur de troupeaux est e» pn b l e de

In connaître comméra or , pourvu qu’il veuille êtte doeilci mai9 quel labeur pour parvenir à démêler la doctrine du genre hutnainl M^dd La Meiraais, qui n’a fait qu’en tracer. une es-* quisse fort rapide, a néanmoins été contraint d’entasser six ou sept cents pages de Cttà$i0ii9f extraites des poètes, des philosophes* des loi» et des historiens d’une, multitude de siècles et

de contrées Quand vous liseri cela , votée vile se trouble à tout moment ; le genre humain, au

lieu de tous apparaître en une foi$,‘comm* l’Église, passe devant vous sous mille costumes divers, en parlant mille langues. Si vous voulez vérifier les textes , les^^er , les comp/arer , sentir la justesse des interprétations qu/on en donne, c’est un travail considérable, même pour l’archéologue le plus instruit; les si* cents pages forceront d’en lire des millions. Si vous ne vérifiez rien,, qui vous assure de la portée véritable des textes qui passent devant vos yeux? Car il ne s’agit pas de l’exactitude matérielle , mais de la relation d’une ou deux phrases avec la pensée intime de. peuples anéantis. De ce que des poètes ou des philosophes ont dit de fort belles choses sur la dégradation de T homme,' sur la nécessité d’uu médiateur entre lui et Dieu ; de ce que des Usages, dont la valeur ’mystérieuse et* traditionnelle échappait peut-être aux nations anciennes, ont des rapports plus ou moins frappans . avec les dogmes ,du ! Christianisme , s’ensuit-il absolument que l’univers ut l’antiquité aient cm ce que nUus ^croyons ? Des médailles conservées dans un cabinet prouventelles bien que; leur possesseur ait l’idée des objets quelles représentent, et surtout qu’il

en ait la foi ? La plupart des nations , par exemple, mesurent le temps par semaines de sept jours : est-ce une preuve que ces nations savent et surtout croient que le monde a été créé en six jours par Dieu, et que Dieu s’est reposé le septième? Autre chose est de chercher dans ces sortes de reliques une confirmation de la vérité déjà établie, comme ont fait les pères de l’Église , ou d’y placer le fondement même de la certitude et de la vérité.

Dans • le premier cas , peu importe que les peuples aient compris ou n’aient pas compris, aient cru ou n’aient pas cru la tradition dont ils étaient dépositaires; dans le système de M. de La Mennais, il faut que les peuples aient eu la foi aux vers de leurs poètes, aux sentences, de leurs philosophes , aux lois de leurs législa^

teurs , aux traditions dont ils avaient des débris"

plus ou moins obscurs, ou que ces vers, ces sentences, ces lois, ces traditions aient exprimé véritablement la foi des peuples. La dif- 1

férence est infinie entre les deux situations. Les

textes cités par M. de La Mennais me paraissent clairs, en général, comme médailles d’une’ révélation primitive; comme preuves de la foi du genre humain en cette révélation , je ne

iW

sais absolument quen pensai*; car il est très possible qu’un certain nombre d’esprits 6upé^ rieurs, des prêtres, des sages, des législateurs, soient restés en rapport avec dos vérités an^ ciennçs et les aient rappelées dans leurs écrits, sans que le peuple en ai J eu connaissance, et il es^ encore très possible qu’il en ait eu cou-* naissance sans y ajouter foi. Mais quand il de** viendrait clair, a force d’études et d'attroîioii , que le genre humain a cru à quelques dogme»

qui sont le fondement du Christianisme, tou^ jours est-il vrai qu’il est infiniment plus ais» de connaître la doctrine de l’JÈglise que la docr trine du genre humain.

Et ainsi, en. résumant ce qui précède, on voit que l’autorité et la doctrine de l’Église surpassent de beaucoup en évidence l'au^ torilé c£ la doctrine hypothétiques du genre humain, et que par conséquent il est plus facile d’arriver au Christianisme par l’Église que par le genre humain $ ce qui n’empêche pas qu’ une fois l’autorité et la doctrine de l Église établies, les traditions conservées dans le genre humain ne soient une admirable conftrmatipn de cette doctrine et de cette autorité. :

,,Ç'çn serait assez déjà pour que M. de I/»

Mcnnais n’eût pas dû changer l’ordre de la discussion catholique, telle que l’avaient conçue tous les siècles antérieurs. Nous ajoutons que son système renferme un protestantisme plus vaste et plus profond que l’ancien, et pour l’établir, nous ferons à ce système la plus large concession possible : nous lui accorderons que tout ce que croit le genre humain est vrai.

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