‹ Considérations sur le système philosophique de M. de la Mennais (volume 3)Chapitre 9 sur 15 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Doctrine de laint Thomas sur l’usage de la Philosophie

dans l’Église.

« Parmi toutes les occupations des hommes, « la plus parfaite, la plus sublime, la plus « utile et la plus agréable est l’étude de la sait gesse. Elle est la plus parfaite, parce que « l’homme qui cultive la sagesse possède déjà « quelque chose de la vraie félicité ; c’est u pourquoi le sage a dit : Heureux l'homme « qui s’applique à la sagesse. Elle est la plus « sublime , parce que c’est elle qui donne à « l’homme le plus de ressemblance avec Dieu, « qui a tout fait sagement; et, comme la reste semblance est la cause de l’amour, c’est lea tude de la sagesse qui unit principalement « à Dieu; d’où vient que le sage a dits La

« sagesse est pour les h omines un trésor infini > « et tous ceux qui Vont possédée ont été les « amis de Dieu . Elle est la plus utile, parce « quelle conduit au royaume de l’immorta- « lité : Le désir de la sagesse , a dit le sage, « mène au royaume étemel. Enfin elle est la « plus agréable parce que, selon le sage, sa (c conversation n'cst point amère , mais pleine a de joie et de contentement. Ayant donc reçu « de la miséricorde divine la confiance de « m’adonner aux offices de la sagesse, quoi- « qu’ils surpassent mes forces, je me propose <c de rendre manifestes autant que je le pourrai « les vérités qu’enseigne la foi catholique, en « écartant les erreurs qui leur sont opposées. « Car, pour me servir des paroles d’Hilaire, je (f sens que le principal devoir de ma vie est de « rendre gloire à mon Dieu, dans tous mes « discours et dans tous mes travaux. Mais il « est difficile de combattre chaque erreur en « particulier, pour deux raisons. .

« Premièrement, les écrits de ceux qui ont « blasphémé la vérité ne nous étant pas assez « connus, nous ne pouvons chercher dans « leurs raisonnemens mêmes la ruine de leurs * erreurs, comme ont fait les docteurs anciens

« à F égard des gentils, dont ils pouvaient « connaître la situation , soit qu'ils eussent « eux- mêmes partagé leurs égaremens, soit « que du moins, ayant vécu parmi eux, ils « eussent été instruits dans leurs doctrines.

« En second lieu, plusieurs des ennemis de « la vérité, tels que les mahométans et les « payens, ne s’accordent pas avec nous sur « l’autorité de quelque écriture sacrée qui « serve à les convaincre, comme sert à l’égard « des Juifs l’Ancien Testament , et le Nouveau « à l’égard des hérétiques : ceux-ci , au conte traire, rejettent l’un et l’autre. Il est donc « nécessaire pour les combattre de recourir u à la raison naturelle , qui est la loi de tous •« les esprits, mais qui, dans les choses divines, * M n’est pas capable d’atteindre le vrai tout « entier *

« En effet, dans les vérités qui regardent « Dieu et que la foi confesse, il en est de deux « sortes : les unes, qui surpassent toutes les « facultés de l’entendement humain , telle que « l’unité de Dieu en trois personnes; les au- « très, qui sont accessibles à la raison ilattf- , « relie, telles que l’existence de Dieu, son «c unité et plusieurs dogmes semblables , que

« les philosophes eux-mêmes, aides des seules « lumières de la raison naturelle , ont établis

« par des démonstrations

« D’où il suit évidemment que le sage doit « s’occuper de ces deux sortes de vérités dite vines, l’une où peut atteindre l’investigation « de la raison , l’autre inaccessible à toute son « industrie, et détruire les erreurs qui leur « sont opposées. Je dis deux sortes de vérités « divines , non pas par rapport à Dieu , qui « est la vérité une et simple, mais par rapport a à nous, qui saisissons diversement la nature « de Dieu. Or, on procède à la manifestation « du premier genre , de ces v çpi tés . par des «. démonstrations qui convainquent les ad verte saires; quant aux autres, comme elles ne « peuvent être établies par des. raisonnent en s, (( il ne faut pas chercher à les établir de cette façon , mais résoudre seulement les objec- « tfions que les adversaires proposent ,, et qui peuvent être résolues, puisque, ainsi que « nous l’avons montré ailleurs , la raison natorelle n’est pas opposée à la foi. La seule manière directe de convaincre les esprits de ce gçpare de- vérités est l’autorité de l’Écriture sainte , confirmée par des miracles; car

a nous ne croyons les choses qui sont aucr dessus de la raison humaine qu’à Paide de la xc révélation. Cependant il est possible de les « éclairer de quelques lumières vraisembla- *\ blés , qui sont utiles à l’exercice et à la confie solation des fidèles, mais qu’il ne faut pas m employer contre ceux qui ne le sont pas , de « peur que l’insuffisance de ces lumières ne les <c confirme dans l’erreur et ne leur persuade u que nous n’avons pas d’autres motifs de « consentir à la vérité de la foi.

<( J’ai donc l’intention de procéder comme « il vient d’étre dit. Je m'efforcerai d'abord de

m rendre manifestes les dogmes que la foi « professe , en même temps que la raison tes « découvre . Je les établirai sur des démons -

<( trations dont quelques unes sueront tirées « des livres des philosophes et des saints, et je qui , en confirmant ta vérité , convaincront m ses adversaires. M’élevant -ensuite des choses

a plus claires aux choses plus obscures , j’ar- « riverai à la manifestation des dogmes qui « surpassent les forces de la raison , et je « montrerai la vérité de la foi, en résolvant « les objections de ses adversaires, autant que « Dieu le permettra , au moyen de raisonne-

« mens et d’autorités. Ainsi sera accompli « notre dessein , de rechercher par la voie de a la raison tout ce que l’esprit humain peut « découvrir de Dieu (i). »

On vient de voir, dans ce résumé si simple et si clair , l’emploi que les écoles chrétiennes faisaient de la philosophie et de l’évidence avant Descartes, et l’emploi quelles en font encore aujourd’hui. Si l’on substituait dans nos écoles le livre de saint Thomas contre les natioîis aux traités de philosophie qu’on y enseigne, il n’y aurait de changé que quelques démonstrations particulières ; cap l’Église profite de toutes les méditations nouvelles que le temps inspire au génie de ses amis et de ses ennemis , et les paroles de Clément d’Alexandrie n’ont pas cessé d’être les nôtres : « Ce « que nous appelons la philosophie n’est pas « celle des stoïciens, de Platon , d’Épicure ou « d’Aristote, mais le choix formé de ce que * chacune de ces sectes a pu dire de vrai , de « favorable aux mœurs , de conforme à la Re- « ligion: » La seule différence qui existe sous ce rapport entre l’époque présente et les siècles

(i) Saint Thomas, Contre les nations p ch. a, 3 et g.

antérieurs, c’est qu’auparavant les noms de Platon et d’Aristote dominaient l'éclectisme chrétien , tandis que, depuis Descartes, aucun philosophe n’a été assez puissant pour que son nom fut dans l’Église le nom même de la philosophie. Ni Descartes, ni Malebranche, ni Leibnitz, ni M. deBonald, les quatre grands philosophes chrétiens des temps modernes, n’ont élevé lin monument assez complet, n’ont acquis un ascendant assez universel pour devenir les pères du troisième âge philosophique. Ils ont rendu tous quatre de mémorables services à la vérité : Descartes , en abolissant les abus de la philosophie péripatéticienne, et en tirant du doute même des démonstrations de lame et de Dieu, qui sont ce qui a été fait de pins beau contre le scepticisme; Malebranche, en développant avec un art infini les causes de nos erreurs ; Leibnitz , en honorant les mystères chrétiens par des explications auxquelles son génie et sa vaste science imprimaient un sceau que nul ne pouvait mépriser ; M. de Bonald, en démontrant que le langage, instrument nécessaire de la pensée , avait été donné de Dieu aux hommes , et que la société, dépositaire de la parole , l’est aussi des vérités pri-

mordiales et invincibles sur lesquelles repose la vie des nations. Les ouvrages de ces grands hommes , en mettant à part les erreurs que le Saint-Siège a entendu noter dans Descartes, comptent parmi les plus beaux dons que Dieu ait faits à la vérité ; ils ne peuvent être assez lus par ceux qui cherchent Dieu; et, si les noms de Platon et d’Aristote représentent dans le passé une plus vaste unité de doctrines, rappellent une gloire plus générale, ils le doivent peut-être moins au génie qu’au temps.

Aujourd’hui la philosophie ne peut plus en-* fanter d’école ; elle pénètre sourdement dans quelques intelligences isolées ; elle va ça et là trouver les esprits , comme la graine mûrie au soleil se détache de la plante , et, emportée par le hasard des vents, va germer sous mille deux divers, tandis que la tige qui la porta meurt loin de ses filles, et n’en a pas une pour orner de près son tombeau. Si M. de Bonald avait vécu dans rantiquité, sa vieillesse eût été entourée d’une postérité nombreuse ; il eût élevé sa tête avec gloire au-dessus de ses enfans; mais il a vécu dans notre âge , où l’Église seule rassemble ses petits sous ses ailes ; et l’homme qui a dit à son siècle de si profondes vérités ,

qui a tiré tant d’intelligences des routes per-

dues, vit solitaire dans les montagnes, et ne recevra que de la main de Dieu la double couronne du génie et de la vertu.

La grande erreur deM. de La Mennais, après l’exemple de tous ces hommes éminens , sa grande erreur, quelle que fût d’ailleurs sa philosophie, a été de vouloir fonder une école philosophique, et d’espérer que cette école serait le lien des esprits, la base de la religion, le salut de la société. Il n’y pas eu depuis Jésus-Christ une erreur plus décevante que cellelà. Jusqu’alors, comme on vient de le voir, la philosophie n’avait été dans l’Église qu’une préparation à la foi par la démonstration des vérités religieuses accessibles à la raison, et qu’une confirmation de la foi par l’explication vraisemblable des vérités inaccessibles à la raison. Jamais la philosophie n’était allée plus

loin dans l’Église; et elle ne le pouvait pas,

puisque tous les Pères et tous les docteurs chrétiens démontraient de concert l’impuissance de la philosophie et la nécessité d’une

parole divine transmise et enseignée par l’au-

torité de l’Eglise catholique. M. de La Mennais le premier a voulu établir la foi par la philo-

sophie même, unir par elle les intelligences divisées. Il a rassemblé toutes les forces de son esprit et de son caractère pour fonder sur une école philosophique la paix du monde , le salut de l’avenir. Eh bien ! qu’avons - nous recueilli de tant de travaux? Ne pourrions-nous pas nous arrêter ici, et nous contenter d’en appeler à ce gémissement qui sort de tous les cœurs? Mais il faut, après que nous aurons résumé ce qui précède, examiner de plus près de quel secours pouvait être à la défense du Christianisme la nouvelle philosophie.

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