‹ Considérations sur le système philosophique de M. de La MennaisChapitre 15 sur 26 · LE SAINT-SIÈGE · texte numérisé non relu

LE SAINT-SIÈGE

Rome, ti décembre 1856.

Je ne vous parlerai pas, mon cher ami , des édifices et des champs de Rome. Mon âme est troublée d’une vision où ces splendeurs terrestres ne sont que l’ombre d’une autre beauté. Rome m’apparait dans ses apôtres, dans ce pécheur d’un lac de Galilée qui s’en vint un jour loger au pied du Viminal , n’apportant avec lui qu’une parole qui lui avait été dite en son petit pays par un homme crucifié : Tu es pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise. Je vois dans Rome l’unité vivante du Christianisme, et vous savez que l’unité est en soi la plus merveilleuse des choses : car elle est la forme même de l’être , ce par quoi tout vit , tout se conserve , tout se renouvelle et se perfectionne, et Dieu lui-méme ne peut mieux se définir qu’eu lui appliquant sous tous les rapports l’idée de l'unité. Par l'unité d’essence il est esprit; par l’unité de temps il est éternel ; par l’unité de lieu il est immense ; par l’imité de vue il est la science infinie; il est enfin l’unité dans tous les sens, mais non pas une unité stérile, incapable d’engendrer sans se détruire. II a en lui-même un Fils inséparable de lui : du Père qui est le principe et du Fils qui en est l’image , sort l’amour qui termine tout, sans que l’unité divine, par cette expansion d’elle-même en elle-même , perde rien de son indestructible immutabilité. Au contraire , elle y gagne, s’il est permis de parler ainsi; car le triomphe de l’unité est de vaincre la pluralité elle-même. Tous les êtres que Dieu a faits ont reçu de lui, à des degrés divers, la puissance de l’unité, et ils périssent en cessant de la posséder dans la mesure dont ils ont besoin selon plus ou moins de perfection. Les germes que nous voyons semés à la surface de la terre, et y produire cette admirable variété de plantes qui ornent notre séjour, ne sont

autre chose que des forces unitaires qui attirent à elles et s’incorporent des unités inférieures, telles que l’eau, l’air et la lumière, qui se décomposent elles-mêmes en d’autres unités subordonnées , jusqu’à ce qu’on arrive enfin aux dernières limites de l’être , à ces unités sourdes que nous appelons des éléments , sans savoir au fond ce que c’est. Ainsi de l’être divin à l’être élémentaire, de l’incompréhensible à l’incompréhensible, s’étend une chaîne non interrompue d’unités dont les supérieures attirent les inférieures , pour leur communiquer une vie plus élevée et les mener de chef-d’œuvre en chef-d’œuvre jusqu’à Dieu, le principe et la fin , Y alpha et Y oméga, qui par l’incarnation du Verbe rattache à son unité suprême toutes les natures créées, l’àme et le corps.

L’unité qui est la forme de l’être , l’est encore de la vérité ; car la vérité n’est que l’être en tant que connu, et l’être présent à l’intelligence ne peut s’y montrer que comme il est , c’est-à-dire un ; et de même que les êtres sont liés entre eux, les vérités sont liées entre elles, et tout l'effort de l’intelligence est de découvrir les rapports des choses, comme tout l’effort de la vie est de les établir. De même aussi que le défaut d’unité est le signal de la mort , il est également le signe de l’erreur.

Enfin l’unité est la forme du beau : rien n’est beau que ce qui est un, ou , en d’autres termes, que ce qui est harmonieux. Parcourez dans votre esprit les divers genres de beautés qui sont connues de l’homme, et vous les verrez toutes resplendir du caractère de l’unité. Qu’est-ce que dix mille soldats répandus çà et là dans les rues avec leurs uniformes grossiers? mettez-les en ligne et regardez. Qu'est-ce qu’un millions de pierres carrées répandues au hasard sur le sol ? faites-en une figure et regardez. Au contraire, arrêtez votre attention sur quelque chose de parfait, sur le visage de l’homme où la vie , la lumière et le mouvement de l’âme sont exprimés par la vie , la lumière et le mouvement du corps, ce qui fait de cette face sublime le point de rencontre du beau visible et du beau intellectuel , le chef-d’œuvre de la beauté créée : arrêtez-y votre attention , et des unités merveilleuses qui en composent l’unité totale , ôlez-en une seule , par exem-

pie , l’unité du regard, et voyez. L’unité n’est pas le beau en soi , pas plus qu’elle n’est l’être et la vérité en soi ; mais elle est leur forme nécessaire , la coudition sans laquelle il n’y a point d’être , point de vérité , point de beauté , et par conséquent point de vie, point d’intelligence , point d’amour. Car la vie est le résultat ou le terme de l’être , l’intelligence est le résultat ou le terme de la vérité , l’amour est le résultat ou le terme du beau ; et Dieu qui est la souveraine unité est aussi la vie souveraine, l'intelligence souveraine, l’amour souverain.

Et voici la prière que Jésus-Christ adressait à Dieu , la veille de mourir , après avoir donné son corps et son sang à ses disciples , pour établir entre eux et lui une divine unité : Je ne vous prie pas seulement pour eux, disait-il , mais pour tous ceux qui croiront en moi par leur parole , afin que tous soient un , comme vous êtes en moi et moi en vous , afin qu'euxmêmes soient un en nous , et que le monde croie que vous m'avez envoyé. Je leur ai donné la lumib e que vous m'avez donnée , afin qu'ils soient un comme nous sommes un , moi en eux et vous en moi , afin qu'ils soient consommés en un , et que le monde connaisse que vous m’avez envoyé (î).

En effet , l’unité étant la forme ou la condition de l’être , du vrai et du beau , dans tous les ordres possibles, de l’élément jusqu’à Dieu, Jésus-Christ envoyé pour être le réparateur de rhumanité déchue , ne pouvait rien demander de plus pour les hommes que d'être un en eux-mêmes, un entre eux, un avec Dieu, et lui-même était le médiateur de cette unité sainte que les hommes avaient perdue par leur faute. Il leur avait apporté du ciel la vie , l’intelligence et l’amour : la vie dans sa personne sacrée, l’intelligence dans sa parole, l’amour dans son sacrifice , tout en lui seul , afin que par leur communication avec lui sous ce triple rapport , ils fussent tous un en lui , et par conséquent entre eux et avec Dieu ; et que de cette manière une seule vie, une seule intelligence , un seul amour, sortis de Dieu même et passant par le Christ, coulassent comme un seul fleuve dans les entrailles de l'humanité. Ce

(i) Saint Jean, ch. xvu, v. 20 et suiv.

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