‹ Considérations sur le système philosophique de M. de La MennaisChapitre 6 sur 26 · PLATON · texte numérisé non relu

PLATON

Platon , ce doux et merveilleux étranger , fut introduit dans les écoles chrétiennes , à peu près de la même manière que les Romains, vainqueurs du monde , avaient introduit dans leurs maisons des grammairiens et des artistes grecs. Car où les chrétiens auraient-ils pris une philosophie? Aucun autre nom ne jeur avait été donné qui dût instruire et sauver les hommes que celui du Christ , aucune autre science que celle-ci : « Bien- » heureux les pauvres d’esprit, parce que le royaume du ciel » est à eux. Bienheureux les hommes doux , parce qu’ils possè- » deront la terre. Bienheureux ceux qui pleurent , parce qu’ils

» seront consolés. Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la a justice, parce qu’ilsseront rassasiés. Bienheureux les misé- » ricordieux, parce qu’on leur fera miséricorde à eux-mêmes. a Bienheureux ceux qui ont le cœur pur , parce qu’ils verront a Dieu (t). a

Les chrétiens pouvaient donc s’appliquer ces vers du poète romain :

« D’autres feront respirer l'airain avec plus de mollesse que a loi , ils tireront la vie du marbre, ils te surpasseront en éloa quence, ils décriront les lois desastres et du ciel; mais toi, a Rome , n’oublie pas que l’empire des peuples t’appartient , » que tu dois décider la paix du monde, pardonner aux vain- » eus et vaincre l’orgueil : ce seront là tes arts (î). »

A défaut d’une philosophie catholique qui n’existait pas, qui ne pouvait pas exister, parce qu’il n’y a de catholique que ce qui sort de la tradition par le canal de l’Eglise, il fallait bien recourir aux étrangers , et cette nécessité même était heureuse ; car la philosophie ne pouvant être , dans l’Eglise , qu’une préparation à la foi, une confirmation et une explicationde la foi, il valait mieux s’appuyer au dehors qu’au dedans. L’autorité de Platon touchait un philosophe , que l’autorité du Christ n’ébranlait pas encore.

Cependant il ne faudrait pas croire que la philosophie de Platon fût enseignée dans les écoles chrétiennes comme un corps complet de doctrines. « Ce que j’appelle la philosophie , dit » Clément d’Alexandrie , n’est pas celle des stoïciens , de Pla- » ton , d’Epicure ou d’Aristote , mais le choix formé de ce que » chacune de ces sectes a pu dire de vrai , de favorable aux » mœurs , de conforme à la religion (3). » Néanmoins , dans cette sorte d’éclectisme , l’influence de Platon prévalait de beaucoup, à cause de sa distinction fondamentale du monde invisible, siège et source de la vérité, et du monde visible , simple reflet du premier , à cause de son éloquence , de la supériorité

(i) Évangile de saint Matthieu, cb. S.

(i) Virgile, Énéide, liv. 6 .

(3) Clément d’Alexandrie, cité par M. De Bonald , Recherches philosophiques , cb. 1 .

incontestable de sa gloire , et de l'action qu’il continuait à exercer sur un grand nombre d’esprits.

Il ne faudrait pas croire non plus que la philosophie, même dans l’ordre secondaire où on l’avait placée , fût à l’abri de reproches souvent amers. Comme Descartes est attaqué aujourd’hui , comme Aristote l’a été dans son temps , ainsi Platon le fut à l’époque de sou règne.

« Je plains de bonne foi Platon, disait saint Épiphane, d’être » devenu le sel de toutes les hérésies (i).» Et saint Augustin, après avoir dit de ce philosophe, qu'il avait été l’ homme le plus sage et le plus instruit de son temps, etqu'il avait parlé de telle manière qu'il rendait grand tout ce qui sortait de sa bouche (s) , regretta sur la fin de sa vie , de l’avoir traité avec trop d'honneur (3); et, déjà, dans ses Confessions , l’on trouve un passage peu favorable sur l’impression qu'il ressentit à lu lecture des platoniciens. « 11 vous » plut de me montrer, Seigueur , que vous résistez aux super- » bes , mais que vous donnez la grâce aux humbles , et combien » ce fut de votre part une miséricorde infinie d’avoir ensei- » gnéaux hommes la voie de l’humilité , en permettant que votre » Verbe se fit chair et habitât parmi eux. Vous me procurâtes » par certain homme , enflé d’orgueil, quelques livres des plato- » niciens qui avaient été traduits du grec en latin. Je les lus, et » je vis qu’on y cherchait à persuader par beaucoup de raisons, » quoique non dans les mêmes termes : qu’au commencement » était le Verbe , que le Verbe était en Dieu , et que le Verbe » était Dieu ; qu’au commencement il était en Dieu , que tout » a été fait par lui et que rien n’a été fait sans lui ; que ce qui » a été fait en lui est la vie, que la vie est la lumière des horn- » mes , que la lumière luit dans les ténèbres , et que les ténè- » bres ne l’ont point comprise; que l’ame de l’homme, quoi- » qu’elle rende témoignage à la lumière, n’est pas elle-même » la lumière , mais que le Verbe est la véritable lumière qui » éclaire tout homme venant en ce monde ; qu’il était dans le » monde , que le monde a été fait par lui , et que le monde ne

(î) Des hérésies.

(») Contre les académiciens, liv. 5, ch. 17.

(s) Rétractations, liv. 1, ch. 1.

» l’a pas connu. J’v lus ces choses, mais je n’y lus pas que le » Verbe est venu chez les siens , et que les siens ne l’ont pas » reçu , et qu’il a donné le pouvoir d’être faits enfants de Dieu » à ceux qui l’ont reçu , et qui croient en son nom. J’y lus en- » core que le Verbe est Dieu , qu’il n’est pas né de la chair , ni » du sang , ni de la volonté de l’homme , ni de la volonté de la » chair, mais de Dieu. Je n'y lus pas que le Verbe se fût fait » chair , et qu’il eût habité parmi nous... Après cette lecture , » qui m’avertissait, ô mon Dieu, de chercher la vérité incorpo- » relie, j’aperçus votre nature invisible présente à mon esprit » par toutes les choses que vous avez faites ; mais je me sentis n repousséau fond des ténèbres de mon Ame par quelque chose » qui ne me permettait pas de vous contempler. J’étais certain » que vous étiez , et que vous étiez infini, n'habitant aucun » espace limité ou sans bornes; j’étais certain que vous étiez » vraiment , toujours le même , immuable, et que tout venait » de vous , par cela seul que quelque chose est ; j’en étais cer- » tain , et cependant je ne pouvais entrer en jouissance de vous. b Je parlais comme un habile, et, si je n’avais trouvé dans le » Christ , notre Sauveur , la route que vous avez tracée pour » mener à vous, j’aurais péri malgré mon habileté. Je voulais » paraître sage, j’étais plein démon propre châtiment en étant » plein de moi-même; et je ne pleurais pas; au contraire, » j’étais vain de la science. Car il me manquait le fondement b de l’humilité, qui est le Christ-Jésus, et il me manquait la » charité , qui édifie sur ce fondement. Etait-ce dans les pla- » toniciens que je pouvais apprendre l’une et l’autre? Je crois, b Seigneur, que vous me fîtes tomber leurs livres dans les b mains avant vos Écritures , afin que je gardasse le souvenir b de l’impression qu'ils avaient produite en moi , et que , plus b tard , devenu doux par vos livres, guéri de mes blessures par » votre attouchement, je comprisse la différence qui existe enb tre la présomption de l’esprit et la confession du cœur, entre b ceux qui voient où il faut aller sans voir par quel chemin, b et ce chemin lui-même de notre heureuse patrie, que vous b avez destinée , non pas seulement à être aperçue de loin, b mais à être habitée. Si j’eusse d’abord été instruit par vos » saintes lettres , si vous m’aviez nourri dès ma jeunesse dans

* leur familiarité, et qu’cnsuite j’eusse connu les livres des » platoniciens, peut-être m’eussent-ils arraché du véritable » fondement de votre amour, ou, s'ils ne l’eussent pas fait, » peut-être aurais-je cru qu’on pouvait par ces livres parvenir » à vous aimer (i). »

Ce passage de saint Augustin est digne d’attention parce qu’il révèle d’une manière tout à fait na'ive l’opération du Christianisme dans les ûiues, et qu’il montre comment la doctrine de ce grand homme sur l’impuissance de la philosophie, avait avec sa propre expérience une intime liaison. 11 ne craint {pas de dire que les platoniciens avait parlé comme saint Jean, dans l’exorde fameux de son Évangile , au commencement était le Verbe , et le Verbe était en Dieu: il avoue qu’après les avoir lus, la nature invisible de Dieu fut présente à son esprit : et cependant il n’était pas changé, il ne louait pas, il n’aimait pas ce Dieu invisible et présent ; il se sentait repoussé au fond des ténèbres de son âme par quelque chose qui ne lui permettait pas de le contempler. 11 y a donc dans la volonté une puissance propre, indépendante des lumières de l’esprit , et la merveille du Christianisme n’est pas tant d’éclairer l’homme que de le toucher. Voilà pourquoi on a toujours entendu dans l’Eglise quelques voix protester contre la philosophie. A quoi bon philosopher? Estce la clarté qui manque à la vérité? Une partie des anges n’a-telle pas péri dans les splendeurs du ciel? La philosophie estelle plus claire que le Christianisme? L’avait-on relevée de son impuissance en lui assignant un rôle subalterne ? L’avait-on purifiée du venin de l’orgueil , en la couvrant des habits de lin du sanctuaire? N’y était-elle pas une source de disputes, de subtilités, de questions oiseuses , et comme la patriarche des hérésies ( 2 ) ? Ah 1 prêchons Jésus-Christ , et laissons la science à qui la science , le trouble à qui le trouble , la vanité à qui la vanité ! Cependant, malgré les plaintes de quelques-uns de ses docteurs, l’Eglise ne repoussa pas la philosophie. Plus grande que ce proconsul qui avait peur de l’ombre de Mari us assise sur les ruines de Carthage, elle ne chassa pas des ruines du

(i) Confessions , liv. 7, ch. 9 et 20,

{*) Tertullien, De l'âme, ch. 5.

monde les débris humiliés delà sagesse humaine; elle respecta la raison de l’homme dans ses revers, et lui tendit au fond de l’abîme une main digne d’un éternel amour. Comme Dieu a donné aux hommes la liberté morale , au risque de les voir s’égarer , parce que de la liberté naît la vertu , l’Église leur a laissé la philosophie, au risque qu’ils en abusent, parce que la philosophie rend témoignage à la vérité par ses aveux , et à l’Eglise par son impuissance de convertir à la vérité.

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